Bianchi, t. V, p
voyance et sans générosité pour n'avoir pas compris que le Piémont agrandi de la Lombardie et de la Vénétie serait l'allié naturel de la France*. »
Cette politique de Cavaignac qu'était-elle d'ailleurs, sinon le souvenir d'un des conseils d'un grand Italien, du plus profond anatomiste de la politique qui ait jamais existé, Machiavel : « Louis XII, dit-il, dans son expédition en Italie, commit l'erreur d'écraser les petits princes et d'augmenter la force d'un prince puissant (c'était alors le Pape). » Il en concluait que les Français ne s'entendent guère aux choses d'État « car il est de règle à peu près générale que qui contribue à rendre quelqu'un puissant prépare sa propre ruine {chi è cagione che uno diventi patente rovina) ».
La situation de la France est vraiment singulière. Se meut-elle en faveur des peuples, comme en 1848 et comme plus tard en 1859, la défiance surgit, même chez ceux qui l'ont appelée et qu'elle secourt. Refuse-t-elle de se mouvoir, comme sous Louis-Philippe et sous le général Cavaignac, elle est infidèle à sa mission, elle trompe l'attente du monde; et pour peu qu'un de ses chefs ait accordé quelque parole de sympathie à ceux qu'il lui est impossible d'assister, on l'accuse de manquer à ses engagements.
Le Piémont n'a pas le droit de nous reprocher de l'avoir délaissé en 1848. « Personne de
i. BiANCHi, t. V, p. 224, 233, 246, 249.
nous n'ignore, disait à la tribune le ministre Perrone, les services que la France nous a rendus. Elle nous a donné tous les moyens de fournir Tarmée et d'équiper nos troupes; sans la France, nous aurions été embarrassés d'avoir des fusils. Qui est-ce qui a empêché Radetsky de passer le Tessin? La vue de Tarmée française sur les Alpes. Et si la France n'a pas jusqu'à présent envoyé dans le Piémont son armée, elle l'a fait dans la crainte d'exciter une guerre générale, guerre inévitable dans le cas qu'elle» intervienne (28 octobre 1848). »
Au surplus Cavaignac et ses ministres ne s'étaient pas renfermés dans une indifférence égoïste , et à défaut de l'assistance par les armes ils accordèrent au malheureux Piémont celle de la diplomatie. Se servant avec habileté de la terreur qu'inspirait à Palmerston l'éventualité de notre descente en Italie, ils l'amenèrent à une médiation ayant pour base l'indépendance de la Lombardie (9 août). Palmerston hésitait h s'engager dans des pourparlers dont il prévoyait l'inutilité, mais informé qu'à défaut de la médiation le gouvernement français irait au secours du Piémont, il ordonne, par une lettre particulière, à son ambassadeur Normanbv de s'unir à l'initiative française. L'Autriche ne se décidait pas non plus facilement. Excitée à la résistance et au courage par l'empereur de Russie, elle renonçait de plus en plus aux pusillanimités et aux reculades ; on eut grand'peine à lui faire accepter la médiation. Elle le fil en des termes vagues
qui ne Tobligeaient à rien. Le gouvernement piémontais s'y résigna de même. Bruxelles fut choisi comme siège de la conférence.
Le général Cavaignac se montrait également secourable à Venise, au Pape. 11 maintint dans les eaux de Venise assiégée deux navires français avec ordre de s'opposer à toute attaque de vive force pendant l'armistice et à empêcher même un blocus de famine. Dans les États pontificaux, Palmerston laissait le champ libre àTAutriche. Cavaignac déclare à celle-ci que le refus d'évacuer les Légations ouvrirait le casus belli. Il n'intervient pas à Rome tant qu'il ne s'agit que de défendre le pouvoir temporel ; mais après l'assassinat de Rossi, il ne voit plus dans la personne de Pie IX qu'une faiblesse à protéger, non une domination à imposer et, sans même consulter l'Assemblée, il envoie à Rome Corcelles, avec mission d'assurer la liberté de Pie IX, sans intervenir d'aucune manière dans les dissentiments entre le Saint-Père et son peuple ^ Pie IX se réfugie à Gaëte : le chef du pouvoir républicain rentre aussitôt dans la rigueur du principe nouveau; ordre est donné à Corcelles de considérer sa mission comme terminée et la brigade MoUière, réunie à Marseille, n'est pas embarquée.
Ces mesures transitoires n'étaient que des palliatifs. L'unique manière efficace de secourir ceux qui allaient succomber eût été de leur envoyer des soldats. Mais toute intervention mili-
1. Bastide, ministre des affaires étrangères, à Corcelles, 27 novembre d848.
taire isolée de notre part aurait déchaîné une coalition européenne. Comment y eussions-nous résisté? Les Autrichiens, dont les forces croissaient sans cesse, n'ignoraient pas notre faiblesse. « Nous savons très bien, disait à Bastide l'ambassadeur autrichien à Paris, que votre armée est désorganisée, vos finances ruinées, et que -vous ne pourriez faire la guerre. — Oui, répondit Baslide, mais nous avons les moyens révolutionnaires. — Sans doute, mais vous n'y aurez pas recours, avait répondu le diplomate en souriant, dans la crainte d'allumer un incendie qui commencerait par brûler votre maison. »
La prétendue assistance de Cavaignac n'était donc en vérité que la forme amicale et attristée de la résignation au triomphe autrichien.
Des infortunes semblables avaient fondu dans le reste de l'Europe sur les révolutionnaires.
Quatre-vingt mille hommes envoyés par Nicolas avaient mis à l'ordre les fantaisies roumaines. La Porte protestant qu'elle n'avait pas besoin d'être suppléée, réclama contre celte occupation russe et envoya des troupes à Bucharest. En même temps le recul commença à Posen. Les Polonais, ayant pris les armes pour protester contre le retrait hypocrite des récentes concessions, furent battus; les Allemands crièrent à la jacquerie; le sentiment unanime de
sympathie qui avait éclaté en Prusse se changea en un sentiment non moins unanime de haine. Dans les journaux et dans les clubs de Berlin, on prêchait ouvertement une croisade contre les Polonais de Posen. Les mesures de rigueur les plus sévères furent déployées contre eux. Tout prisonnier pris les armes à la main était fusillé. On marquait les autres moins coupables sur Toreille et sur la main droite, au moyen du nitrate d'argent et d'une couleur noire. A l'exception de huit districts sur vingt-six, le duché fut incorporé définitivement à la Prusse.
A Berlin le roi supportait de plus en plus malaisément les entreprises et les discours de la Chambre convoquée pour établir une constitution; ses votes et se& délibérations l'exaspéraient; il ne se décidait cependant pas à s'en débarrasser. Parmi ceux avec lesquels il aimait à s'entretenir de cette situation se signalait le fougueux orateur du Landtag, Bismarck. « Une action énergique, lui disait un jour le roi sur la terrasse de l'orangerie de Potsdam, pourrait être dangereuse. — L'absence de courage, riposta Bismarck, serait seule périlleuse. Du courage, du courage et encore du courage, et Votre Majesté triomphera. » A ce moment la reine sortant d'un bosquet s'écria : « Mais, monsieur de Bismarck, comment pouvez-vous parler à votre roi en de tels termes? — Laissez-le dire, répondit le roi en riant, je le mettrai bientôt à la raison, » et il continua à exposer sa tactique défensive. Il finit cependant par comprendre qu'elle était une capitulation
timide. Il se décide, rappelle ses troupes, renvoie ses ministres conciliants, et constitue, sous la présidence du comte de Brandebourg, un ministère de résistance dans lequel Manteuffel prit les affaires étrangères (9 novembre).
Le ministère Brandebourg entra vivement en matière. Il débute par lire à l'assemblée un décret royal qui suspend ses séances et la transfère dans la ville de Brandebourg. Les députés refusent de se retirer, le général Wrangel les bloque jusqu'à ce qu'ils aient quitté la place. Ils se rassemblent le lendemain en dehors de l'enceinte législative, sous la protection de la garde civique. La garde civique est dissoute, l'état de siège proclamé, les chefs révolutionnaires arrêtés. A Brandebourg, le ministère propose une constitution; la Chambre surprise, au lieu de la bien accueillir, s'ajourne au 7 décembre. Le 5, une proclamation prononce sa dissolution en annonçant l'octroi de la constitution. Quelques tumultes dans les rues sont facilement réprimés Le roi était redevenu maître de son État.
La volonté de résistance, désormais réveillée, du gouvernement impérial d'Autriche, se heurtait en Hongrie à des difficultés plus redoutables que celles auxquelles le roi de Prusse avait dû pourvoir. La vaillante nation, depuis la reconnaissance de son autonomie, se consumait en dissensions intestines.
Les Croates se croyaient, vis-à-vis des Magyars, dans les mêmes conditions à peu près que ceuxci vis-à-vis de l'Autriche. Ils réclamèrent aussi
des franchises nationales. A Peslh, on les leur refusa. Ils s'armèrent sous leur ban Jellachich afin de les arracher. Les Serbes sous Joseph Rajacsics s'unirent à eux. Les Magyars réclamèrent 1 appui de l'Empereur. En vue de se le rendre propice, Kossuth déclarait qu'on devait aider l'Autriche dans la guerre d'Italie en lui fournissant des troupes, car cette guerre était dirigée contre Charles-Albert et non contre la nation italienne. Le ministre Batthyany promit des secours considérables si l'Empereur l'aidait à rétablir Tordre et la paix intérieure, c'est-à-dire à écraser les Croates et les Serbes. Dans la forme seulement, de crainte de trop heurter l'opposition, il exprima le désir vague u que les droits et la dignité de la couronne fussent conciliés avec, la liberté constitutionnelle et les vœux équitables de la nation italienne » (juillet). L'Empereur fait la sourde oreille, et sous main il favorise, il excite les Croates et les Serbes... Les Magyars menacés, exaspérés, lui adressent une sommation suprême. Par une députation de la Diète ils lui demandent de sanctionner l'émission des deux cents millions, la levée de deux cent mille hommes et de se rendre à Pesth. Cette sommation est repoussée. Sur quoi, les députés remplacent à leur bonnet la plume aux couleurs réunies de l'Autriche-Hongrie par une aigrette rouge, et Kossuth donne le signal de la révolte.
Le gouvernement autrichien, rassuré du côté de l'Italie par la reddition de Milan, dirige vers la Hongrie Jellachich et ses Croates et y envoie
le maréchal de camp Lambert en qualité de commissaire de TEmpereur. A son arrivée à Pesth, Lambert est assassiné (29 septembre) Le grand Magyar Szechenyi désespéré du naufrage de Tœuvre de sa vie, devient fou à la suite d'une discussion véhémente avec Kossuth et veut se jeter dans le Danube; Tarchiduc palatin Etienne quitte le pays ; le dernier représentant du système constitutionnel, Deak, refuse de s'associer à une politique radicale dont il n'attend que des désastres et sort du ministère (octobre). Kossuth, désormais sans rival et sans contradicteur, devenu le dictateur populaire, proclame la rupture de tous liens avec l'Autriche et Tindépendance de la Hongrie. Le peuple viennois soutient sa révolte, empêche le départ des troupes envoyées contre lui, assassine le ministre de la guerre Latour, et oblige l'Empereur à s'enfuir.
Cherchant des auxiliaires, le dictateur, de germanique qu'il avait été jusque-là, se fait slave et appelle les Polonais h la rescousse. Quelques-uns, tels que le prince Czartoryski, se refusent. « Un Polonais, dit le prince, ne saurait s'attacher exclusivement à la fortune de la race dominante en Hongrie sans forfaire d'une manière patente à ses devoirs de nationalité. » D'autres, tels que Bem et Dembinski, accourent et la guerre s'engage furieusement de part et d'autre.
Le général autrichien Windischgraetz reprend Vienne, et, par représailles de l'assassinat du
général Latour, fait fusiller Tun des députés de Francfort, Robert Blum. Néanmoins la guerre est loin d'être terminée. En cette extrémité TEmpereur se décide à confier ses affaires au prince Félix de Schwarzenberg. Les plaisirs avaient épuisé le corps du prince ; un tremblement nerveux constant agitait ses mains, mais dans ce corps délabré était intacte une âme impétueuse, forte, résolue. Schwarzenberg acceptait le pouvoir à la condition que le vieil empereur abdiquerait au profit de son neveu François- Joseph, âgé de dix-huit ans (2 décembre 1848). D'une taille haute, bien prise, d'une physionomie sérieuse et éclairée par un sourire bienveillant, le jeune souverain inspirait dès lors la sympathie et le respect. 11 comprit la lourdeur du devoir qui lui était imposé. <( Adieu, ma jeunesse ! » s'écria-t-il à Tannonce de son élévation au trône. De ce moment, son visage n'exprima plus que par échappées les épanouissements heureux. Il se met a l'œuvre sous la direction de l'intrépide ministre, et le relèvement de l'autorité impériale s'opère à v-ue d'oeil.
En résumé, quand le prince Louis-Napoléon s'installa à l'Éiysée, le souffle manquait partout à la révolution de Février; partout, elle était compromise ou perdue ; partout, elle dissipait par la folie de sa méthode révolutionnaire les
biens acquis par la sagesse de la méthode constitutionnelle ; partout la liberté, traitée en séditieuse importune, était exilée ou mise aux fers, et le principe des nationalités, loin d'être descendu de la théorie dans les réalités, se trouvait à la veille d'être égorgé par le droit de la conquête refait en forces. Déjà on entendait les grincements de dents dans les cabines des pontons, sous les huttes de la transportation, dans les cachots des forteresses, et dans le lointain de rhorizon apparaissait, intact, immense, les foudres de Tordre en ses mains, le Tsar de la sainte Russie, contemplant d'un regard impatient, courroucé, les grouillements ensanglantés de la vieille Europe.
Quel parti prendrait le nouveau chef du gouvernement de la France? Se prononcerait-il pour ou contre la réaction? Braverait-il Nicolas ou s'inféoderait-il à lui? Demeurerait-il le penseur compatissant de Ham, ou se transformerait-il ea rigide César? Réaliserait-il les idées auxquelles il avait dû sa popularité, ou les renierait-il? Hâterait-il ou conjurerait- il la catastrophe de la révolution? Allait-il secourir ou achever la liberté et les nationalités agonisantes? On se le demandait anxieusement.