‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 38 sur 113 · TOCQUEVILLE, p · texte numérisé non relu

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vidence ou des hommes, la flexibilité à varier les moyens suivant les circonstances et les oppositions. Seulement il était incapable de cette équité bienveillante et de sang-froid si remarquable chez Louis-Napoléon et Morny. La courtoisie envers l'adversaire ne lui coûtait pas, l'impartialité lui était impossible; il accueillait sans critique les mauvais bruits qui le déconsidéraient, et mît-on la vérité sous ses yeux, de* très bonne foi il ne l'apercevait pas ou l'oubliait, tant était impérieuse la tension de son parti pris. Sectaire à sa façon, il ne savait pas entrer, même un instant, dans la pensée d'autrui, ne fût-ce que pour la mieux juger ; il s'absorbait si exclusivement dans la contemplation de la sienne, que lorsqu'il s'agissait de la faire prévaloir, il ne se rendait plus compte de ce qui restait correct et de ce qui cessait de l'être ; et cela avec d'autant plus de tranquillité de conscience que, confondant sa personne avec sa cause, il croyait ne se donner jamais lui-même pour objet à son ambition. Il s'estimait irrésistible. On lui contait que quelqu'un avait mal parlé de lui : « Invitez-le à déjeuner avec moi », avait-il répondu. Sa manière d'obtenir un service était d'en remercier avant de l'avoir reçu. Cependant, malgré la grâce de ses procédés, on n'était pas tenté de l'aimer, car son charme manquait de chaleur et ses formes caressantes recouvraient une sécheresse d'âme presque implacable. On ne sentit jamais tant de roc sous tant de fleurs. — Il n'en est pas moins certain

que si la maladie ne Teût paralysé en pleine maturité, à trente-huit ans, il eût exercé une influence prépondérante, et bien des événements peut-être se seraient déroulés différemment.

En s'asseyant devant son bureau, Falloux trouva un beau portefeuille avec cette inscription : « De la part de M. de Persigny, souvenii^ de Londres^ 1835. »

Aucun de ces personnages n'éprouvait de dévouement ni même de sympathie pour le Président. Odilon Barrot avait échangé quelques lettres avec lui durant sa captivité, mais il Tavait à peine aperçu quelques instants à Londres entre deux portes, juste le temps de lui décla rer qu'il y avait un abîme entre ses idées et les siennes. Ses collègues ne l'avaient jamais approché, ne lui accordaient d'autre valeur qu'une certaine témérité d'aventurier, et le considéraient comme un fou à contenir, un esprit médiocre à régenter.

Aucun d'eux, sauf Bixio, ne professait pour la République elle-même plus de dévouement et de sympathie que pour son président : orléanistes ou légitimistes, ils n'y voyaient qu'un pis aller éphémère à travers lequel on reviendrait à la monarchie.

Ces ministres étaient des geôliers plus que des conseillers.

On compléta l'investissement moral du chef de la République^ en réunissant, dans la personne du général Changarnier, malgré la prohi-

bition de la loi, le commandement de la garde nationale et celui des troupes de la première division militaire , une véritable armée dont Tétat-major fut établi aux Tuileries, — d'où il veillerait à la fois sur les séditions populaires et sur les coups de tête de TÉlysée.

Changarnier* n'était pas sorti de l'obscurité lorsque, chef de bataillon du 2^ léger, il sauva l'armée en couvrant la retraite désastreuse de Constantine. Des démêlés personnels avec le maréchal Bugeaud lui firent quitter TAlgérie où il revint avec le duc d'Aumale (1847). En février 1848 il commandait la division d'Alger. Dès qu'il eut rempli son devoir de loyauté envers les princes d'Orléans en entourant respectueusement leur départ, il écrivit au ministre : a Je n'ai pas souhaité l'avènement de la république, mais quand la France est menacée de la guerre, je sollicite un commandement sur la frontière la plus menacée. » Présent à Paris le 16 avril, il sauva le gouvernement ; en récompense il fut renvoyé en Algérie comme gouverneur général. Sa nomination de député de Paris (8 juin) le rappela en France.

Je le vis alors à son passage à Marseille. Je me trouvais aux prises avec l'insurrection de Juin commencée là quelques jours avant Paris. La garde nationale, après avoir tiré sur son général, venait de se prononcer en partie pour l'insurrection; les troupes, insuffisantes et com-

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