TOCQUEVILLE
tement des conservateurs se relèvera en exaspération, que r enivrement des radicaux tournera à la déraison et qu'un choc s'ensuivra. Il comprend en même temps que dans le Président réside la seule force capable de contenir les partis en s'élevant au-dessus d'eux, d'imposer la modération au plus fort, la soumission au plus faible. Opérant dans son esprit un demitour semblable à celui qu'il avait commandé à ses bataillons des Alpes, il commence par opposer une parole calme aux premières effervescences de ses amis. « Les majorités, leur dit-il sont tenues à plus de modération que les minorités (30 mai 1849). » Puis, renonçant à sa chimère légitimiste , faisant taire ses souvenirs orléanistes, il se rapproche, sans aucune arrièrepensée, du Président. Comment le servirait-il? Serait-ce en restant à la tête de l'armée de Lyon ou en prenant le ministère?
Le Prince eût voulu lui confier la présidence du conseil. Le maréchal craignit que son nom à la tête du cabinet n'impliquât l'arrière-pensée d'une réaction monarchique et ne produisît lors du prochain combat des rues de l'hésitation et même de la division dans l'armée. Le Président veut alors le mettre à la Guerre en maintenant Barrot à la présidence du conseil. ChangaFAier, autant préoccupé de sa personne que Bugeaud l'était peu de la sienne, refusa de devenir, à n'importe quelles conditions, le subordonné du maréchal, et comme il paraissait indispensable, on ne passa pas outre.
Certain désormais d'avoir le maréchal comme réserve d'avenir, le Président ne s'affligea point trop de n'avoir pu lui confier actuellement ses affaires. Mais voilà que tout à coup un souffle empesté traverse les airs et terrasse en sa pleine vigueur, à l'âge de soixante-cinq ans, celui « dont l'épée était une frontière et le nom un drapeau * ». Ses dernières paroles furent une prophétie de patriote perçant les voiles de l'avenir. Il dit au Président debout au pied de son lit d'agonie : « Vous sauverez la France avec l'union et le secours de tous les hommes de bien. Dieu ne m'a pas jugé digne de me laisser ici-bas pour vous aider. Je vais mourir (iO juin 1849). » Bugeaud était le seul homme en situation d'imposer la raison aux conservateurs, de subordonner ou remplacer Changarnier, de déjouer les intrigues imprévoyantes de Thiers qui, à peine remis de l'effarement de la récente révolution, en partie son œuvre, se préparait à en organiser une nouvelle. Sa disparition fut un irréparable malheur.
Bugeaud éliminé, et avant même que la mort l'eût ravi, le Prince avait dû subir les exigences d'Odilon Barrot. Il n'en avait produit qu'une, mais elle était dure : l'entrée dans le cabinet et au département de l'Intérieur, de Dufaure, le ministre de Cavaignac. Le Prince y avait consenti.
Vinrent ensuite les exigences de Dufaure, Il
\ . Louis Veuillot.
demanda que le commandement des gardes nationales fût retiré à Changarnier et qu'on fortifiât le ministère de deux parlementaires sûrs. Le Prince y consentit.
Le premier fut Tocqueville; on eût désiré que le second fût Rémusat, « qui était tout à la fois ami de Thiers et galant homme , chose assez rare, et dont le concours eût assuré au Cabinet l'appui ou au moins la neutralité de cet homme d'Etat sans Tinfester de son esprit* ». Au refus de Rémusat on appela Lanjuinais, homme ferme et droit , ami personnel de Dufaure et Tocqueville. Le ministère resta ainsi constitué : Tocqueville prit les Affaires étrangères, Dufaure rintérieur, Passy les Finances, Rulhière la Guerre, Tracy la Marine, Lacrosse les Travaux publics, Lanjuinais TAgriculture ; Falloux, qui se sentait isolé dans cette combinaison, hésitait à y rester; il se décida, sur le conseil de Berryer. Drouyn de Lhuys fut envoyé ambassadeur à Londres.
En dehors de Falloux qui poursuivait un objet tout particulier, les deux hommes importants du cabinet étaient Dufaure et Tocqueville.
Dufaure, digne du premier rang par le talent et par le caractère, ne s'est pas élevé au-dessus du second rang, si ce n'est au barreau. Il y avait dans sa personne comme dans son humeur (je ne parle bien entendu que de l'homme public) quelque chose de bourru, de hargneux, le sour-