‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 42 sur 113 · Tocqueville, Souvenirs, p · texte numérisé non relu

Tocqueville, Souvenirs, p

nois, qui le rendait impropre à rallier, à grouper, à conduire. Il éprouvait du contentement à déplaire, à choquer, à piquer, à rebuter. Son esprit souple et mâle mais dépourvu de connaissances générales , manquait d'horizon et de souffle. Il ne voyait juste et fort que dans un cercle limité, et alors il disait supérieurement, dans la langue incisive et ferme des Provinciales ; il enserrait et broyait dans les mailles d'une dialectique impitoyable à laquelle Taccent traînard et nasillard de la diction ajoutait une ironie sombre. Il possédait à un degré éminent Taxidace de Tavocal qui osé tout dire, non celle de l'homme- d'État qui ose faire plus encore que dire. Très gênant quand il était contraire, il apportait peu de secours quand il était favorable : il ne se donnait jamais sans réserve et à chaque instant était prêt à se dérober. Malgré sa fierté d'indépendance, il s'est laissé emporter à tous les courants, il n'a essayé d'en remonter aucun, non par calcul ou bassesse, mais par irrésolution et débilité de courage moral.

Tocqueville, auquel Benjamin Constant seul peut-être pourrait disputer la gloire de premier penseur politique de notre siècle, avait dans les manières la distinction polie et la grâce, et dans l'esprit la hauteur et l'étendue qui manquaient à Dufaure. Comme il apportait à pénétrer les hommes la même sûreté clairvoyante qu'à dégager le principe des institutions, il était peu facile à l'admiration et encore inoins

à Findulgence. Le long ajournement immérité de son ambition lui avait donné d'une manière générale une amertume de misanthropie qui perce dans les rigueurs de ses jugements sur ceux que les événements avaient favorisés. Il aimait peu la République, ne croyait pas comme Dufaure à Texcellence et à Tavenir de ses institutions. Il trouvait plus de garanties pour la liberté dans une monarchie constitutionnelle. Cependant il était décidé à défendre Tétat légal parce que c'était la carte forcée, et qu'en dehors rien ne lui paraissait ni bon ni mûr. Mais si, pas plus que Dufaure et ses collègues, il ne souhaitait une restauration monarchique, il voyait le péril prochain dans le rétablissement d'une monarchie impériale, ne pouvant se persuader de la sincérité du Président il le soupnait de viser au delà de cette prolongation légale de ses pouvoirs qu'il l'eût volontiers aidé à atteindre*. * Ce ministère, choisi dans la minorité républicaine d'une Chambre monarchique, constituait une négation flagrante du principe même du gouvernement parlementaire. Dufaure, « avec son regard presque constamment et presque exclusivement fixé sur lui-même, ne se rendit point compte de la violence qu'il avait faite au Président et à l'Assemblée en envahissant avec ses amis un Cabinet où il n'était point partementairement appelé -. » Il ne correspon-

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