‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 49 sur 113 · Persignï, MémoireSf p · texte numérisé non relu

Persignï, MémoireSf p

en les désavouant (23 juillet) à Ham, dans un discours qui, si les républicains n'eussent pas été sourds et aveugles de haine déraisonnable, les lui aurait tous gagnés : « Aujourd'hui, qu'élu par la France entière, je suis devenu le chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque contre un gouvernement régulier. Quand on a vu combien les révolutions les plus justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine Taudace d'avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d'un changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici, par un emprisonnement de six années, ma témérité contre les lois de ma patrie, et c'est avec bonheur que dans les lieux mêmes où j'ai souffert, je vous propose un toast en l'honneur des hommes qui sont déterminés, malgré leurs convictions, à respecter les institutions de leur pays. »

Il répète plus formellement les mêmes assurances à Tours (1®^ août) : « On a prétendu, on prétend encore aujourd'hui à Paris que le gouvernement médite quelque entreprise semblable au 18 brumaire. Mais sommes-nous donc dans les mêmes circonstances? Les armées étrangères ont-elles envahi notre territoire? La France est-elle déchirée par la guerre civile? Y a-t-il 80000 familles en émigration? Y a-t-il 100000 familles mises hors la loi par la loi des suspects? Enfin, la loi est-elle sans vigueur et l'autorité sans force? Non, nous ne sommes

pas dans des conditions qui nécessitent de si héroïques remèdes. A mes yeux la France peut être comparée à un vaisseau qui, après avoir été ballotté par les tempêtes, a trouvé enfin une rade plus ou moins bonne, mais où il a jeté Tancre. Eh bien! dans ce cas, il faut radouber le navire, refaire son lest, rétablir ses mâts et sa voilure, avant de se hasarder encore dans la pleine mer. Les lois que nous avons peuvent être plus ou moins défectueuses ; mais elles sont susceptibles de perfectionnements. Confiez-vous donc à l'avenir, sans songer ni aux coups d'État, ni aux insurrections. Les coups d'État n'ont aucun prétexte, les insurrections n'ont aucune chance de succès; à peine commencées, elles seraient immédiatement réprimées. »

Mais les populations auxquelles il déclarait ne vouloir point de coup d'État lui répondaient par de telles invitations à en faire un, et se livraient si entièrement à lui, que l'on persistait, malgré ses démentis, à croire ce coup d^tat imminent. Lamartine avait beau écrire : « Après de tels discours tbute défiance serait une injure, tout soupçon une calomnie. Si dans trois ans le pays trouve que la période de durée du pouvoir est trop limitée, la revision n'est-elle pas là? Pourquoi alors demander au crime ce que la légalité assure, au coup d'État ce que permet la Constitution? » « Illusion de poète », disait-on, et l'on restait incrédule. « Le peuple, a écrit Machiavel à Guicciardini, dit souvent qu'on fait ce qu'on devrait faire », j'ajoute « ce qu'on pour^

rait faire. » Ceux-là mêmes sur lesquels le coup <i'État aurait dû appesantir sa main s'impatientaient de ne pas le voir arriver et méprisaient le Président de ne s'y pas décider, Proudhon constatait la décadence de Thomme qui n'avait rien su faire de la force des cinq millions et demi de suffrages qui l'avaient élu. « 11 s-'est perdu par l'inaction, parce qu'il s'est posé en force d'inertie*. » A l'extérieur, l'étonnement était encore plus grand. « Si le Président, disait le roi de Prusse, avait le prestige qu'on dit, comment reste-t-il garrotté dans les entraves de la République? » 11 en concluait que c'était un homme sans caractère, sans valeur, destiné à disparaître comme un accident éphémère devant une restauration bourbonienne ou orléaniste. On commençait partout à mépriser celui qu'on avait •craint.

Cependant, autant que les instances passionnées des populations, les dégoûts dont l'abreuvaient ses ministres parlementaires l'incitaient à sortir du parlementarisme.

Il s'efforçait de les gagner par l'affabilité et par l'empressement à accueillir leurs désirs. Il concéda sans peine à Tocqueville d'envoyer à Vienne Gustave de Beaumont, et à Pétersbourg le général Lamoricière, tous les deux connus par leur violente hostilité à sa personne. Il lui arriva d'aborder Falloux en lui disant : « Ma cousine Hamilton a reçu des nouvelles de la duchesse de

i. Proudhon, le Peuple, 2 juin 1849.

Parme, le comte de Chambord se porte très bien. » On ne l'entendait point dire : « Je veux. » << Ne vous semble-t-il pas? » était l'expression la plus forte de sa volonté.

Toujours Falloux restait onctueux, Tocqueville poli, Barrot solennel; Dufaure à demi gagné s'efforçait de ne pas choquer; Passy, comme s'il s'était cru abaissé, cherchait « à reprendre son niveau par l'impertinence i »; tous étaient d'accord à n'avoir aucun égard, la plupart du temps, à son opinion et à lui imposer la leur. Sauf le dimanche, ils tenaient chaque jour une réunion chez Barrot. On y discutait la question qui devait être agitée au Conseil; il y avait souvent une minorité et une majorité; après le vote on arrivait compacts devant le Président, on ne lui soumettait que l'opinion de la majorité. Ainsi qu'il me l'a raconté, il n'assistait pas à une discussion, il recevait un ultimatum auquel il devait répondre par un oui ou un non. Ce qu'on lui concédait était de lui donner les motifs de la décision.

On ne tenait aucun compte des témoignages les plus manifestes de sa condescendance. Persigny contrecarrait les ministres, les poursuivait de ses critiques irrespectueuses, le Prince l'éloigna en l'envoyant voyager en Allemagne {août-octobre 1849). Au lieu de juger ce voyage ce qu'il était et d'en savoir gré, on lui supposa l'arrière-pensée « de préparer l'usurpation au

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