Dépêches des 25 et 26 juillet
après de tels malheurs, était véritablement inespérée. Ainsi, « dans la mesure de ses pouvoirs, Louis-Napoléon prêta au Piémont un vigoureux appui, même au delà de ce qu'aurait exigé l'intérêt seul de la France* ».
. Du reste, en tout ceci les ministres secondèrent avec empressement les vues du Président, et Massimo d'Âzeglio n'était que juste quand il faisait parvenir à 0. Barrot ses remerciements « pour lappui qu'il avait trouvé dans le cabinet français ».
Le même accord entre Président et ministres subsista quand il s'agit de rendre moins dure la défaite des révolutionnaires vaincus. Leur folie avait empêché qu'on les soutînt, leur malheur permit de leur témoigner quelque intérêt. Les gouvernements qui les avaient réduits exerçaient contre eux de rudes représailles. Dans le duché de Bade les Prussiens se montraient presque aussi cruels que les Autrichiens en Hongrie et en Lombardie; ils exécutaient, suspendaient les libertés publiques. Les petits princes italiens restaurés devenaient impitoyables. A Modène et à Parme François II et Charles III dépassèrent en férocité ce qu'on a raconté des plus horribles tyrans. Charles assistait parfois lui-même aux bastonnades qu'il infligeait. A Naples des procès furent intentés aux hommes d'intelligence et de probité suspects d'idées libérales. On s'attaqua à d'anciens ministres du roi, tels que Charles Poe-
1 . LuiGi Chiala. Lettere diCavour, 1. 1, p. 218. M. Chiala est un historien de premier mérite qui honore grandement Tltalie.
rio, dont Tinnocence défiait toutes les machinations. ATaide d'un « sauvage et lâche système de tortures physiques et morales, on obtint, de cours de justice dépravées, des sentences abominables; la négation de toute loi divine fut érigée en système de gouvernement*. » En Toscane la réaction conserva quelque modération et n'alla pas aux extravagances féroces des Grands-Ducs et du roi de Naples. On fit à Guerrazzi son procès, on ne le passa point par les armes. Mais le Grand- Duc ne tint aucun des engagements pris avec les auteurs de sa Restauration. Sans abolir immédiatement le Statuto, il le considéra comme non avenu, il oublia qu'on l'avait rappelé surtout pour empêcher les Autrichiens d'occuper le duché, il les fit venir sous prétexte de réduire la révolte de Livourne et les installa ensuite à Florence; il n'apparut plus aux populations que comme leur lieutenant. Aussi quand il rentra dans ses États (29 juillet 1849) il trouva l'hostilité de ceux qui les lui avaient rendus. Le jour de l'entrée de& Autrichiens, Salvagnoli, un des plus illustres constitutionnels toscans, écrivit à une amie: « Aujourd'hui 25 mai 1849, les impériaux sont entrés à Florence. Dans dix ans, le fils de Charles-Albert sera roi d'Italie. »
Le gouvernement du Président n'adressa ni à la Prusse ni à l'Autriche des remontrances dont elles n'eussent tenu aucun compte. Il essaya du moins de refréner les petits princes sur lesquels
, 4. Gladstone.
il avait quelque aclion. Tocqueville, apprenant que le représentant de la France dans le grandduché de Bade paraissait approuver les exécutions prussiennes, lui écrivit : « Nous avons contribué, autant que nous le pouvions sans entrer dans la lutte, à la répression de Tinsurrection. Raison de plus pour désirer que la victoire à laquelle nous avons aidé ne soit pas souillée par des actes de violence que la France réprouve et que nous jugeons odieux et impolitiques... Nous ne pouvons prêter les mains à une restauration antilibérale. Voyez le grand-duc et faites-lui comprendre les désirs de la France. » Presque aussitôt les exécutions cessèrent. A Naples nos agents s'employèrent activement à faciliter la fuite des principaux persécutés. Rayneval, notre ambassadeur, cacha dans sa demeure Mancini, qui Ta bien oublié depuis, et assura son départ ainsi que celui do ses amis Pisanelli et Conforti.
A l'occasion d'autres réfugiés se produisit le premier choc entre Louis-Napoléon et le Tsar. A la suite de l'intervention de la Russie en Hongrie, les chefs du mouvement, Kossuth, Bem, Zamoyski, s'étaient réfugiés à Widdin, au delà de la frontière turque; l'Autriche demanda à la Porte Ottomane de les lui livrer; Nicolas l'appuya. Le Sultan répondit que les traités ne l'obligeaient à rien de pareil et il refusa. Aussitôt les ambassadeurs autrichien et russe rompent les relations, annoncent que si la Turquie permet à un seul réfugié de s'échapper, cette autorisation serait considérée comme une décla-
ration de guerre. La Porte demande le secours de la France et de l'Angleterre. Tocqueville hésitait sur la réponse. Le Prince, sans le consulter ni lui ni ses collègues, se met d'accord avec Palmerston, et ensemble ils envoient des représentations à la Russie et à T Autriche et expédient leurs flottes vers les Dardanelles pour raffermir le Sultan « comme on met un flacon de sels sous le nez d'une dame qui aurait été effrayée * ». Les ministres instruits de celte résolution se consultent et ne savent à quoi s'arrêter. Thiers accourt, critique, tempête, menace, déclare la France perdue si l'on ne revient pas sur mne détermination téméraire. Le Prince écoute Thiers et ses ministres et persiste. La détermination était si peu téméraire que le Tsar, remis d'un premier mouvement de colère, instruit des sentiments des cabinets anglais et français, renonça'àses exigences, afin d'échapper àrhumiliation d'accepter des remontrances ou à la nécessité de dégainer. Il ne nous marqua même aucun ressentîmen^t et ne se montra blessé qu'à l'endroit de Palmerston avec lequel il se trouvait habituellement en délicatesse. Au lendemain de la reculade l'ambassadeur anglais se rendit chez le chancelier russe et lui lut une note : « L'affaire est arrangée, répondit le chancelier, d'ailleurs l'Angleterre n'a rien à y voir. — Recevez au moins copie de ma note. — A quoi bon?» Cependant il la reçut, de mauvaise grâce,
- 1. Palmerston.
ajoutant nonchalamment qu'il allait répondre à cette note, qu'elle était terriblement longue et que ce serait fort ennuyeux. « La France, ajoutat-il, m'a déjà fait dire les mêmes choses plus tôt et mieux. » Pour la première fois, le grand Empereur, le dominateur obéi, s'arrêtait devant une résistance. L'Europe en fut stupéfaite, et elle commença à regarder et à écouter du côté de Paris.
On comprendra dès lors le désappointement et le dépit du Prince quand il apprit que les trois cardinaux chargés par le Pape de prendre possession en son nom du gouvernement temporel, poursuivaient, sous la protection de notre drapeau, la même réaction de vengeances, de procès, d'inexorabilités contre laquelle nous protestions dans les pays non soumis à notre influence directe; qu'ils rétablissaient les coutumes pohcières de l'ancien temps, rouvraient le tribunal de l'inquisition, remettaient en vigueur la bastonnade dans les prisons, arrêtaient les suspects, commençaient des poursuites sévères, annonçaient des vengeances, abolissaient les franchises constitutionnelles et le Statut, et, ne gardant aucun égard, affectaient de ne pas même mentionner la France dans les remerciements adressés à l'Europe.
Tocqueville protesta vigoureusement contre cette conduite, encouragée en apparence par l'indolence presque complaisante du général Oudinot et par les illusions généreuses mais trop faciles, de Corcelles, « A aucun prix, écrivait-il à celui-
ci, à aucun prix, des procès politiques sur le territoire que nous occupons et surtout pas d'exécutions à Tombre de notre drapeau. Nous serions déshonorés dans le monde (2 août). » Falloux lui-même pressait de ses avertissements la Nonciature : « Prenez garde, vous jouez avec le feu; modérez-vous. »
Le Pape répondait avec une ironie paisible : « Vous autres Français, vous êtes toujours trop pressés, laissez-nous le temps. » Et ses cardinaux, le triumvirat rouge, comme on les appelait, continuaient leur office. L'idée qu'aux yeux de l'Europe et de l'Italie il paraîtrait un auxiliaire de l'Autriche, un séide de la sainte alliance, un oppresseur de cette Italie à laquelle son cœur était dévoué, troublait chaque jour davantage le Président. Sans doute, ses ministres protestaient avec dignité dans leurs dépêches. Mais qui lisait ces dépêches? L'opinion publique les ignorait. Il résolut de se dégager par des actes publics, de dégager noire pays, notre armée d'une pesante solidarité. Il rappela Oudinot et Corcelles, et écrivit à Edgar Ney, un de ses aides de camp : « La République française n'a pas envoyé une armée à Rome pour y étouffer la liberté italienne j mais pour la régler en la préservant contre ses propres excès et lui donner une base solide en remettant sur le trône pontifical le prince qui, le premier, s'était placé à la tête des réformes utiles... Dites de ma part au général Rostolan qu'il ne doit pas permettre qu'à l'ombre du drapeau tricolore on commette aucun acte qui puisse
dénaturer le caractère de notre intervention. J'ai été personnellement blessé, en lisant la proclamation des trois cardinaux, de voir qu'il n'était pas même fait mention du nom de la France ni des souffrances de nos soldats. Toute insulte à notre drapeau ou à notre uniforme me va droit au cœur et je vous prie de faire bien savoir que, si la France ne vend pas ses services, elle exige au moins qu'on lui sache gré de ses sacrifices. Lorsque nos armées firent le tour de l'Europe, elles laissèrent partout, comme trace de leur passage, la destruction des abus de la féodalité et les germes de la liberté; il ne sera pas dit qu'en 1849 une armée française ait pu agir dans un autre sens et amener d'autres résultats. » La lettre résumait ensuite les conditions du rétablissement du pouvoir temporel : « amnistie générale, sécularisation de l'administration, code Napoléon, gouvernement libéral (18 août 1849) ^> . Tocqueville, Dufaure, Barrot approuvèrent. Le « clérical » du conseil, Falloux, ne fut pas non plus fâché ; il ne lui déplaisait pas que les triumvirs rouges se convainquissent qu'il n'exagérait pas l'irritation du Président et qu'il avait justement réitéré ses avertissements. Il se contenta de demander que la lettre demeurât confidentielle. Mais, quelques jours après, une dépêche adressée au cabinet anglais, interceptée parla police, fut mise sous les yeux du Président. On l'y raillait d'être devenu le jouet des Autrichiens. Irrité il télégraphia au général Rostolan de publier sa lettre. Le général pré-
texta qu'elle n'avait pas été contresignée par un ministre et refusa. Alors Edgar Ney l'envoya au Moniteur toscan qui l'inséra. Sur quoi les ministres français, sans plus de résistance, la laissèrent publier par le Moniteur officiel.
Cette lettre avait plus qu'une importance accidentelle ; elle était et elle est une date dans la question toujours ouverte de l'organisation terrestre du pouvoir pontifical.
Sous Consalvi, le cardinal Sala avait proposé, dans un mémoire, supprimé comme un méfait, la séparation du temporel et du spirituel. Il conseillait de confier aux laïques les emplois temporels, et de ne plus menacer, à propos d'un droit d'octroi, de l'indignation du Très-Haut et de celle des bienheureux Pierre et Paul. Rossi, en 1848, avait repris ce projet en le poussant plus loin. La séparation du spirituel et du temporel opérée, il voulait que le temporel devînt libéral, constitutionnel. Il semblait que sa mort eût enseveli à jamais cette conception. La lettre à Edgar Ney la ressuscitait et lui donnait une forme systématique.
Jusque-là il n'y avait parmi les catholiques que deux thèses relativement au pouvoir temporel. Les uns s'appuyant sur les temps primitifs et sur les paroles de TertuUien : « Rien de terrestre, rien, absolument rien n'est nécessaire à la foi », maudissaient avec Dante « ce Constantin qui, pour le malheur de l'Église, fit le pape riche », et. avec Manzoni^ conjuraient le successeur de Pierre « de rendre Rome à l'Italie, et de n'être
plus que le roi des prières et le Pontife du Sacrifice I). Les autres disaient : « La souveraineté temporelle du Saint-Siège a été instituée par un décret particulier de la divine Providence; elle est nécessaire, afin que le Pontife romain, n'étant sujet d'aucun prince ou d'aucun pouvoir civil, exerce dans toute l'Église, avec la plénitude de sa liberté, la suprême puissance et l'autorité dont il a été divinement investi par Jésus -Christ. » Désormais il y eut un parti moyen demandant avec une égale insistance le maintien du pouvoir temporel et sa transformation en un gouvernement plus ou moins constitutionnel. « S'il ne se décide pas, disait-on, à des institutions libérales, compatibles avec la condition actuelle des peuples, quelle que soit la puissance des mains qui s'étendront pour le soutenir, il sera bientôt en grand péril*. » Lacordaire jugeant qu'un « gouvernement d'ancien régime, c'est-à-dire refusant l'égalité civile et la liberté de conscience, ne se concevait plus, même à Rome », préconisa ce système*. Proudhon, par d'autres raisons, arriva à la même conclusion ^ Ce système resta celui de la- diplomatie française et européenne jusqu'à l'ouverture de la brèche de la Porta Pia.
Pie IX eût-il voulu l'adopter cela ne lui aurait pas été possible. Pour faire de la liberté il faut des libéraux, or, il n'y en avait pas à Rome ; ceux qui l'avaient été se cachaient au fond de