‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 58 sur 113 · Tocqueville, p · texte numérisé non relu

Tocqueville, p

hostilité et refusèrent de prendre la place. Le Président avait gardé le silence. Resté seul avec Barrot, il lui dit : « Croyez-vous que si M. Thiers vous eût pris au mot et consenti à devenir ministre, j'aurais consenti, moi, à lui confier un portefeuille? Si vous Taviez cru, vous vous seriez étrangement trompé. » Il n'ajouta pas qu'il se sentait libre à son tour de le renvover.

Il le fit dès qu'il eut réuni les éléments d'une nouvelle combinaison autour du frère même du ministre à évincer, Ferdinand Barrot, à qui cela valut le sobriquet de Barrot-Caïn. Autour de celui-ci se groupèrent des personnages qui avaient commencé à poindre sous Louis-Philippe, Magne, Achille Fould, deux généraux, d'Hautpoul et de La Hitte, un amiral, Romain Desfossés, trois politiques tout neufs, Parieu, Rouher, le savant J.-B. Dumas.

Restait à instruire Odilon Barrot el la Chambre du changement. Barrot-Caïn fut dépêché à Bougival. Il y fut accueilli par son frère avec une telle loquacité confiante qu'il n'osa débiter son «compliment. Cependant au moment de sortir, la porte déjà entr'ouverte, il lui dit : « Tu ne sais pas, Odilon, on m'offre l'Intérieur. - — Mon pauvre Ferdinand, répondit Odilon, tu ne vois pas qu'on se moque de toi ! » Le pauvre Ferdinand interdit s'en alla sans rien dévoiler. Odiloti apprit qu'il était remplacé par une lettre du Président reçue le jour même où VO/ficiel publiait la liste des nouveaux ministres. Pour adoucir la déconvenue, on lui envoya le grand

cordon de la Légion d'honneur; il le refusa.

La communication à F Assemblée se fit par un message. « La France, était-il dit, inquiète parce qu'elle ne voit pas de direction, cherche la main et la volonté de Félu du 10 décembre. Or, cette volonté ne peut être sentie que s*il y a communauté d'idées, de vue» entre le Président et ses ministres et si ces ministres ne le compromettent par aucune irrésolution, et sont aussi préoccupés de sa propre responsabilité que de la leur, et de Faction que de la parole. » Le Prince affirme sa volonté de respecter la Constitution qu'il a jurée^ de relever l'autorité sans inquiéter la vraie liberté^ de dompter hardiment les mauvaises passions, d'affermir le principe religieux, sans rien aban^ donner des conquêtes delà Révolution, de sauver le pays malgré les partis et malgré même les imperfections de nos institutions. » Le message fut complété le lendemain par une déclaration de d'Hautpoul, qui, après avoir couvert d'éloges l'ancien cabinet, dit « que le ministère n'était pas formé contre la majorité, mais, au contraire, développerait avec énergie ses principes, et que le& antécédents de ses membres en étaient les garants ». Sur quoi l'Assemblée, rassurée sinon satisfaite, ne permit pas même une interpellation sur Févénement.

Quelle était donc la véritable portée de cette révolution ministérielle? Faussait-elle le système parlementaire? Mais le cabinet Barrot ne représentait que la minorité; au contraire les nouveaux ministres, choisis dans la majorité même,.

en partageaient les passions et les idées bien plus que les ministres congédiés. La portée du changement, en effet très grave, est ailleurs. La Constitution juxtaposait deux responsabilités collatérales et incompatibles, celle du Président et celle des ministres. Le ministère Barrot venait de démontrer, en fait, Timpossibilité de leur coexistence : ministres et Président, sans souci F un de l'autre, avaient tiré chacun de leur côté. Le Président supprime le conflit ou Tincohérenceen abolissant laresponsabilité ministérielle. Il n'aura plus en face de lui un président du conseil, au moins son égal, il sera à la fois le chef du pouvoir exécutif et le président de son ministère. Au lieu de deux volontés , il n'en existera plus qu'une ; il sera le maître de l'exécutif.

Cette simplification déplut aux monarchistes constitutionnels qui voulaient à la tête de l'État un chef irresponsable, couvert par des ministres responsables; elle aurait dû plaire aux républicains, convaincus alors que la responsabilité présidentielle, et par conséquent la subordination des ministres, est de l'essence même du système républicain.

La distribution des ministères se fit ainsi : à l'Intérieur Ferdinand Barrot, un de ces personnages qui tiennent honorablement en politique le rôle des utilités au théâtre; aux Finances, Achille Fould, homme d'esprit, de club, de salon, amateur de beaux-arts, sachant même un peu de finances, ce qu'il en avait appris de son frère Benoît, banquier éminent; aux Affaires étrangères,

La Hitte, dont il n'y avait rien à dire en bien ou en mal; à la Guerre d'Hautpoul. Quand j'arrivai à Marseille, en 1848, ce général commandait la division militaire. Après m'avoir salué bien bas, il me dit: « J'ai servi le gouvernement déchu, au fond j'ai toujours été républicain. » Il avait probablement dit au Président : « Au fond j'ai toujours été bonapartiste. » Aux Travaux publics, Bineau, ingénieur distingué; à l'Agriculture et au Commerce, Dumas, homme de science éloquent qui partout se trouvait naturellement au premier rang.

Les deux membres les plus intéressants, parce qu'ils sont devenus le noyau du personnel qui a suivi le Prince dans toutes les fortunes, ce sont les deux jeunes avocats de Riom, introduits par Morny à l'Elysée, Rouher et Parieu.

Rouher*, de taille moyenne, robuste, la tête régulière, agréable, forte et claire, animée par des yeux éveillés, intelligents, d'une finesse qu'on avait parfois quelque peine à distinguer de la fausseté, montrait dans toute sa personne un air d'assurance et d'autorité, que ne gâtait aucune morgue et qu'adoucissaient des façons d'une captivante familiarité. Son grand-père était huissier à Riom, son père avoué, son frère aîné avocat. Après de bonnes études il fut envoyé à Paris. 11 fit son droit en travaillant chez un avoué, c'est-à-dire fort mal, tout juste assez pour passer ses examens. Le mouvement littéraire artistique

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