‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 59 sur 113 · Né à Riom le 30 novembre · texte numérisé non relu

Né à Riom le 30 novembre

-et politique était alors fort intense, et les jeunes gens s'y mêlaient avec passion : les uns, admirateurs d'Ingres, les autres de Delacroix, les uns, sectateurs de Victor Hugo, les autres fidèles aux classiques, beaucoup républicains, quelques-uns socialistes, bien peu conservateurs. Rouher n'élevait pas sa pensée au-dessus de ses dossiers, -et ne sç préoccupait ni de peinture, ni de poésie, ni de politique. En revanche nul ne figurait dans les bais du quartier Latin avec un entrain plus -endiablé, ne troussait mieux un calembour ou un jeu de mots, ou ne chantait avec plus de yerve les chansonnettes alors mises en vogue par Facteur Levassor. Devenu second clerc dans l'étude de M® Rozier, il allait plaider les référés devant le président du tribunal et on Ty remarquait pour son assurance et sa facilité. Reçu licencié il retourna à Riom; son frère lui céda sa clientèle de première instance, ce qui lui fit aussitôt une situation importante. En cour d'assises il ne tarda pas à en acquérir une brillante par la fougue, la forme imagée de ses plaidoiries. On accourait pour l'entendre. Vers 1840, il épousa la fille d'un avocat maire de Clermont, Conchon, nommé bientôt après conseiller à Riom à la suite d'un soulèvement populaire causé par le recensement Humann, dans lequel sa maison avait été brûlée. Rendu orléaniste par son beaupère, il se présenta en 1847 aux élections comme candidat de MM. Gaiizot et Duchâtel contre le député centre gauche, Combarel de Leyval. Il échoua. Quoique fort dépité de la révolution

de 48, il en prit vite son parti, se représenta aux élections de la Constituante, se dit républicain autant qu'on le voulut, et fut nommé. Sceptique, déjà sectateur convaincu du « mandarin Je-^ m'en-f... », selon une de ses expressions célèbres, il arriva à Paris tout prêt à se donner au plus fort, à celui qui le placerait sur le théâtre où il pourrait déployer ses rares facultés. Il crut d'abord que ce serait Lamartine; il se précipita vers lui, l'entoura et en reçut même en présent une levrette. Lamartine effondré, il se tourna vers Cavaignac et vota pour lui. Cavaignac battu,, il se fit conduire à l'Elysée par Morny, et le voilà ministre delà justice, garde des sceaux à la place de Barrot.

Bien différent, l'autre avocat de Riom, Esquirou de Parieu*. Il appartenait à une famille de robe du Cantal. En sa physionomie sévère, aux traits concentrés, aux lignes larges, carrées,, dans ses yeux aux reflets sombres, encadrés sousdes sourcils proéminents, épais, se retrouvaient la vigueur et l'âpreté des montagnes natales. Il n'était ni faiseur de calembours ni chanteur de chansonnettes, il passait de longs instants en prière dans sa chambre, la tête inclinée, se frappant la poitrine avec mortification, ou bien il se promenait seul dans les champs un Gode à la main. Ses solides études de droit furent pous^ sées jusqu'au doctorat; en même temps, il avait étudié l'économie politique. En toute matière il

i. Né à Aurillac le 13 mars 1815.

possédait autant de doctrine que Rouher en avait peu, mais il n'était pas doué de son aimable humeur, de sa flexibilité d'esprit; sa réserve était morose, sa finesse renfrognée, son esprit dédaigneux. Plus tard Rouher Ta beaucoup distancé, à ce premier moment, ce fut lui qui remporta. A la Constituante il s'était révélé par un discours très applaudi contre l'élection du Président par le suffrage universel. Ministre, il s'éleva très haut dans l'estime et l'admiration de l'Assemblée par ses discours sur la liberté de l'enseignement. Malgré son débit saccadé, précipité, il avait gagné une réputation d'éloquence. Rouher ne se signala alors que par l'aplomb et la facilité. Il réussit surtout auprès des magistrats. Homme d'affaires déjà très consommé, procédurier sans égal, il ignorait la science du droit et n'avait pas vécu en familiarité avec ses belles théories. Et cependant une question de législation se présentait-elle, grâce à une mémoire et à une facilité d'assimilation exceptionnelles, dès qu'on la lui avait expliquée il en dissertait de manière à éblouir ceux mêmes qui venaient de l'instruire. Une fois cependant il fut pris au dépourvu. Un procès se plaidait devant la Chambre des requêtes de la Cour de cassation sur la propriété des Mémoires du duc de Saint-Simon. Le célèbre président Lasagni vint à la Chancellerie pour lui demander s'il ne revendiquerait pas pour l'État cette propriété. « Quel intérêt peut avoir l'État, répondit Rouher, à posséder les Mémoires de ce fou de socialiste? »

Les nouveaux ministres, plus dociles que leurs devanciers à servir Tambition du Prince, ne partageaient pas plus qu'eux ses idées, et ne les soupçonnaient même pas ; leurs véritables opinions étaient celles de Thiers ou de.Guizot. Sur la plupart des sujets le Prince se fût beaucoup mieux entendu avec le premier républicain venu. Toulcfois satisfait d'avoir trouvé la docilité, il ne s'inquiéta pas des opinions. D'ailleurs ne voulant pas se fermer, par une rupture irrémédiable, l'issue de la revision constitutionnelle, ni laisser à ses ministres congédiés un recours contre lui, il lui convenait de s'entourer de conseillers que la majorité savait animés de ses passions, de ses rancunes et de ses craintes.

Cette arrière-pensée entraîna l'exclusion bien regrettable de Victor Hugo. Le poète avait-il demandé un portefeuille? Le lui avait-on promis? Cela importe peu. Le certain est qu'il le désirait de la même ardeur que sous Louis- Philippe il avait recherché la pairie. Considérons comme heureux que des hommes doués d'une telle puissance de génie daignent parfois être ambitieux. Personne n'avait plus que Victor Hugo le droit de l'être sous un Napoléon. Qui avait exalté dans des chants plus sublimes les gloires et les malheurs du grand homme ? Qui avait demandé plus chaudement le rappel des lois d'exil contre les Napoléon? Qui avait plus noblement défendu et adopté la candidature du Prince? Qui méritait mieux d'écrire son nom au-dessous de celui d'un Napoléon? Le Président sentait ce devoir de

gratitude ; il comprenait le danger délaisser faire antichambre à une telle ambition, car il savait combien sont longues et retentissantes les vengeances des poètes, combien il en a coûté aux Bourbons d'avoir congédié Chateaubriand et à Louis- Philippe d'avoir dédaigné Lamartine. Aussi avait-il le ferme propos d'appeler dans ses conseils le rapsode de l'épopée napoléonienne. ^ Malheureusement Victor Hugo rendit sa bonne Wonté impuissante. Après avoir siégé longtemps sur les bancs de la majorité, volé avec elle l'état de siège, refusé l'amnistie aux insurgés de Juin, il venait de s'en séparer à Toccasion d'un effet oratoire manqué.

On discutait une proposition très large d'assistance légale en faveur des classes ouvrières. — Victor Hugo commença son discours en disant : « J'entendais dire tout à l'heure autour de moi, au moment où j'allais monter à la tribune, qu'en dehors de la force tout est vain et stérile et que la proposition de M. de Melun et toutes autres analogues doivent être tenues à l'écart parce qu'elles ne sont que du socialisme déguisé. » Protestations de toutes parts : « Qui a dit cela?» Le Président déclare que personne n'accepte l'objection, que personne ne l'a faite. Mole et Montalembert s'écrient : « La proposition de M. de Melun a été acceptée à l'unanimité dans les bureaux, et la preuve, c'est que son auteur a été chargé de faire le rapport. » Les demi-dieux n'ont jamais tort et n'admettent pas que d'eux tout ne soit admirable. Ce rappel à la vérité parut au

poète une impertinence, il rompit avec ceux qui se Tétaien^ permise. II notifia cette rupture par un discours sur la question romaine dans lequel, gardant encore des égards envers le Prince, il s'attacha à froisser les sentiments les plus vifs de la majorité par des paroles intentionnellement emportées. Dès lors, sa nomination eût paru une injure aux conservateurs. D'ailleurs, aucun des ministres si péniblement recrutés n'en voulait pour collègue ; plus ils étaient effacés et lui éclatant, plus il les effrayait. Lamartine, repoussé naguère par une opposition semblable,, n'en avait conçu aucun courroux, Victor Hugo ne sut pas s'élever à une telle magnanimité. Il avait désiré, il s'était offert, on ne le prenait pas, il ne pardonna pas. En quelques enjambées,^ dans sa fureur il alla, comme les Dieux d'Homère, d'une extrémité à l'autre de l'horizon. Au centre gauche il eût trouvé Thiers, à la gauche modérée Cavaignac, à l'extrême gauche la place deLedru- RoUin restait vacante, il y sauta et donna à la démagogie le clairon d'airain qui lui manquait.

En offrant un portefeuille à J.-B. Dumas, Louis-Napoléon lui avait dit : « 11 y a les blancs, les rouges, les bleus ; l'immense majorité est avec les bleus si c'est votre opinion, nous pouvons nous entendre. » Le nouveau cabinet, par

haine dès rouges, se jeta cependant vers les blancs, au grand scandale des bleus.

Après le 13 juin la tourmente perpétuelle qui secouait T Assemblée s'était apaisée ; les séances ne se consumaient plus en de stériles débats de paroles; la même tranquillité régnait en apparence dans la rue ; TÉtat ébranlé paraissait raffermi; la société régulière, le gouvernement légal, les institutions, la paix publique sauvés*. Toutefois dans les conciliabules secrets, dans les journaux rouges, ni le calme ni la tranquillité n'avaient succédé aux excitations et aux préparatifs séditieux. A côté des socialistes pacifiques recherchant d'un cœur fraternel Tabolition de la misère, les révolutionnaires purs continuaient leur propagande avec une indomptable ténacité. A peu près assurés des ouvriers des villes, ils s'efforçaient d'entraîner le paysan par le colportage, par la prédication des instituteurs. Us travaillaient surtout à organiser la défection de l'armée. On attendait les soldats à la sortie des casernes pour leur glisser des brochures et des journaux; on les conduisait dans des cabarets où entre deux verres d'absinthe on les pressait de se ranger du côté de leurs frères, de leurs parents, maudits de la vie et prédestinés de la souffrance comme eux. On faisait enrôler des démagogues auxquels on promettait des récompenses et des primes. Ces engagés faisaient la propagande des régiments et transmettaient à un

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