V. Hugo, Discours du 9 juillet
comité central des renseignements précis sur les dispositions des officiers et des soldats. Quand on pourrait compter sur deux ou trois cents hommes par régiment, on engagerait la bataille.
En dehors des organisateurs de la subversion, qui blâmera les ministres d'avoir par des mesures énergiques déjoué ces trames, prévenu ces levées d'armes, contenu, châtié les instituteurs révolutionnaires et athées, éliminé les fonctionnaires convaincus de connivence au moins par la mollesse, refréné les clubs, pourchassé les conspirateurs, encadré l'armée en quelques grands commandements militaires afin de la rendre plus compacte et plus mobile?
Mais ils ne s'en tinrent pas à cette œuvre légitime de préservation. Assaillant ceux qui ne menaçaient pas Tordre social, et ne respectant pas ceux qui méritaient le respect, ils poursuivirent les républicains raisonnables, ils parurent s'acharner moins à l'anarchie qu'à la république. Être noté comme républicain devint un motif de suspicion. Tout fonctionnaire soupçonné de ne pas souhaiter le retour d'une monarchie fut destitué. Avoir participé aux « journées funestes de Février», selon l'expression récente de Thiers, devint une cause radicale d'exclusion. A la tribune retentissaient les provocations ministérielles : « Nous serons prêts à toute heure, disait d'Hautpoul; vous pouvez commencer demain si vous le voulez. » La police, dirigée par un ennemi acharné de l'ordre républicain, sans tact et sans scrupule, Carljer,
paraissait s'être donné la tâche d'exaspérer les moins hostiles. Le peuple tenait aux arbres de la Liberté récemment plantés, il les fit couper; l'anniversaire du 24 février était une de ses fêtes, il l'interdit. Il multiplia les visites domiciliaires, les perquisitions, les arrestations arbitraires suivies de longues détentions préventives dans les cellules horribles de Mazas. Jusque-là l'hostilité des républicains n'était pas justifiée, elle le devint. Ceux qui avaient cru aux paroles du prisonnier de Ham s'éloignèrent tristement, ceux qui eussent été tentés de se rapprocher s'applaudirent de ne s'y être pas décidés. L'honnête Peauger donna sa démission de directeur de l'Imprimerie nationale (15 mai 1850) par une lettre émue. «Votre gouvernement est dans le fond et dans la forme un gouvernement de contrerévolution que je ne puis plus servir, si loin placé que je sois de son action politique. Je vous avais compris un rôle tout populaire; je vous avais rêvé le chef initiateur et modérateur à la fois de la grande démocratie française, vous êtes absorbé par les partis hostiles à la république et à vous personnellement. Ceux qui vous ont aimé et qui forment encore des vœux pour vous, si les vœux pouvaient quelque chose, n'ont plus qu'un genre de service à vous rendre : c'est de s'éloigner de vous et de vous rappeler par leur retraite, s'il y a moyen, au sentiment vrai de votre situation et de votre origine. »
Les résultats de cette politique de contre-bon «ens ne tardèrent pas à se montrer. A la suite
des condamnations prononcées par la Haute Cour contre les députés compromis le 13 juin, trente élections complémentaires eurent lieu à Paris et dans les départements. Bien que la campagne fût dirigée par les radicaux socialistes, les républicains de raison pressèrent Carnot, un des plus honorables d'entre eux, de se laisser inscrire sur la liste à côté de Vidal et De Flotte : il serait la protestation, contre le cléricalisme de la loi d'enseignement, en faveur de Tinstruction laïque, gratuite, obligatoire. Vidal était l'affirmation du socialisme; De Flotte, ancien transporté, réhabilitait les journées de Juin. Cette liste l'emporta à l'énorme majorité de 130 000 voix en moyenne (10 mars 1850). En province, grâce à la même coalition, dix-huit radicaux socialistes furent nommés. Vidal, élu deux fois, ayant opté pour un département, Paris renouvela et accentua sa manifestation par la nomination d'Eugène Sue, l'aristocratique romancier converti au socialisme (28 avril). Les dépardétements ne se démentirent pas non plus, six socialistes l'emportèrent dans Saône-et-Loire, le département de Lamartine. « Ce qui s'est fait, pendantquinzemois, contre la république, contre la révolution, écrit Proudhon, est déclaré par ce vote nul et non avenu. 11 faut que le pouvoir, à peine de rébellion envers le peuple et de tyrannie, non seulement change de système, mais se mette, toute affaire cessante, à réparer le mal. »
Les conservateurs qui se croyaient hors de pé-
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ril se réveillèrent en sursaut. Un frisson de terreur parcourut la France, la Bourse baissa de deux francs, les étrangers quittèrent précipitamment Paris. Ce qu'on voyait s'avancer avec une effroyable assurance, ce n'était pas une émeute mal préparée et dont Changarnier viendrait à bout, c'était le socialisme légal, s'emparant des pouvoirs publics, s'infîltrant dans les lois et défaisant régulièrement la société avec l'aide du gendarme.
Le Président, ce Président tant dédaigné, parut alors le seul refuge. 11 ne cessait d'être l'objet des empressements du peuple; à chaque revue, les soldats continuaient à lui jeter comme salut Y Ave Cœsar. Lui ne modifiait ni son langage ni son attitude; il maintenait sa volonté « de ne pas sortir du sentier étroit tracé par la Constitution et de travailler, avec tous les hommes de cœur et d'intelligence, à consolider quelque chose de plus grand qu'une Charte, de plus durable qu'une dynastie ^ ».
Dans la panique sévissante, sur bien de lèvres habituées à déclamer contre le coup d'État le silence se fît, et nombre de celles qui le dénonçaient le conseillèrent. Les missives, les adresses, les adjurations orales arrivaient à rÉlysée. « Ne vous défendez plus de méditer un coup d'Etat. Accordez à ceux qui l'annoncent la satisfaction d'avoir été bons prophètes; faitesen un. Nous ne vous avons pas nommé pour que