Souvenirs, p
crier et, sachant qu'il ne serait pas la proie des corbeaux, il ne voulut pas se casser le cou en courant avant Theure après Faigle. Par sa volonté expresse, Baroche, le nouveau ministre de Tintérieur, fut réduit à chercher quels étaient les expédiens légaux par lesquels on pouvait lutter contre le mouvement socialiste.
De leur côté les chefs illustres de la majorité songèrent à aviser. Quoique divisés, depuis la nouvelle Assemblée, en plusieurs groupes particuliers, les députés conservateurs se réunissaient parfois dans la salle du Conseil d'Etat pour délibérer en commun. On ne pouvait tirer d'un amalgame de légitimistes, d'orléanistes, d'élyséens, de républicains, un président agréé partons; on en avait créé douze qui, à tour de rôle, dirigeaient les délibérations. Ces présidents se renouvelaient par moitié tous les six mois, et les six sortants restaient adjoints aux douze en fonctions, formant avec eux une sorte de comité directeur chargé de convoquer les réunions générales, de préparer les propositions à leur soumettre. Ce sont les membres de ce comité qu'on nommait Burgraves, par réminiscence de la pièce très sifflée de Victor Hugo, dans laquelle des vieillards sermonneurs jouent un rôle principal*.
1. Les Burgraves, à ce moment, étaient MM. Berryer, V. de Broglie, Thiers, Mole, Montalembert, Vatimesnil, Léon Faucher, Buffet, Benoist d'Azy, Beugnot, Chasseloup-Laubat, Daru, J. de Lasteyrie, Montebello, de Sèze, Piscatory, Saint- Priest. • .
Les Burgraves se réunirent chez Victor de Broglie. La première fois on s'en tint à des considérations vagues, sans rien conclure ; la seconde réunion allait se passer de même, quand Thiers prit la parole et serra de près la question.Il dit 1 :
« Je crois que Ton n'avance pas les affaires dans des circonstances telles que celles où nous nous trouvons en esquivant les questions et en pataugeant. Il faut parler net. Y a-t-il quelque chose à faire? S'il n'y a rien à faire, qu'on en prenne son parti. Ne continuons pas à agiter le pays par une recherche inutile. Disons-lui : Non, il n'y a rien à faire, il faut aller tout doucement jusqu'à 1852. — Je Tai dit plus d'une fois, il y a les moyens décisifs et ceux qui le sont moins, ou, pour parler plus clair, les moyens inconstitutionnels et ceux qui peuvent s'accommoder avec la constitution. Veut-on des premiers? Si oui, il ne suffit pas que vous soyez seuls à en vouloir. Pour modifier la Constitution le concours du Président est nécessaire. Je ne parle qu'en mon nom, je ne suis nullement autorisé à parler au sien. Je ne suis pas, on le sait, un homme de Fjilysée, j'y ai rarement mis les pieds. Je dirai même qu'appelé, avec Quelques membres delà majorité, par le prince Louis après les élections du 10 mars et consulté par lui sur la conduite à tenir, je lui dis : « 11 y a
i. Je cite textuellement, d'après les notes inédites prises sur l'heure par un des assistants. Du reste, quiconque a •entendu une causerie de Thiers l'y reconnaîtra.
les moyens légaux et les moyens illégaux. » II me répondit immédiatement : « Écartons les derniers, je ne veux pas y recourir \ » Je lui fis observer que je me bornais à analyser le sujet. Quoi qu'il en soit, le Président ne s'est pas engagé alors à s'unir à la majorité pour reviser la Constitution. Mais enfin il est permis de supposer qu'il a comme les partis son hypocrisie, et que si, nous mettant en rapport avec M. de Persigny, nous lui disions : « Que le Président adresse à l'Assemblée un nouveau message, il déclarera qu'il s'est trompé, qu'il attribuait aux hommes ce qu'il reconnaît être aujourd'hui la faute des institutions, qu'il considère la modification immédiate de ces institutions comme indispensable au salut de la société, qu'il demande à l'Assemblée de s'unir à lui pour accomplir cette œuvre nécessaire, que, si le concours du pouvoir législatif lui est refusé, il se démettra de ses fonctions et résignera un pouvoir qui ne lui permet pas de faire le bien. » Si nous lui tenions ce langage et lui promettions l'adhésion de la majorité, à moins que Louis-Bonaparte ne soit un poltron, il est probable que son langage aussi changerait. L'Assemblée et le Président unis entraîneraient l'opinion publique et l'armée. On aurait peut-être la bataille, mais la victoire est certaine. Je vais plus loin, je suis convaincu
1. Thiers a reproduit publiquement la même assertion dans son discours du dO janvier 1851 : u M. le président de la République n'avait pensé à autre chose qu'à des moyens légaux. »
qu'il s'est présenté telle occasion où le Président pouvait risquer cette démarche sans s'être assuré Tassentiment de la majorité, il aurait été suivi bon gré mal gré. Mais on ne peut le pousser dans cette voie sans lui donner l'assurance qu'il sera soutenu par le pouvoir législatif. Eh bien! voilà ce que j'appelle le moyen décisif. Veut-on l'employer? Les partis sont-ils capables de cet acte de courage et d'abnégation? Penseront-ils aux périls de la société et ne seront-ils pas arrêtés par leurs affections et leurs espérances ? Je pose la question. Nous sommes en face de l'histoire. Les circonstances sont des plus solennelles. Il faut nous dire une bonne fois ce que nous avons sur le cœur. »
Berrver et Vatimesnil, très contrariés de la tournure de ce discours, avaient donné, ainsi que Jules de Lasteyrie, des marques de mécontentement, disant à demi-voix : « Ce n'est pas de cela qu'il s'agit; nous ne sommes pas venus ici pour nous tâter. » — Quand Thiers eut cessé de parler, Berryer dit d'un ton qui exprimait à la fois la contrainte et l'embarras : « Permettez, il est difficile de répondre. Vous voulez que nous nous engagions sans savoir où nous allons, que nous promettions notre adhésion à des mesures qui ne sont pas même formulées, et que nous consentions d'avance à des sacrifices dont on ne précise ni le caractère ni l'étendue. »
Thiers reprit : « Eh bien! je vais essayer de préciser. Vous savez que je neveux pas l'Empire. Ce n'est donc pas de faire un empereur qu'il
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s'agit, cela serait funeste au pays. D'autre part, je considère la restauration de Tune ou de l'autre branche de la maison de Bourbon comme impossible aujourd'hui. Je suis donc d'avis de conserver la république. Mais si je respecte la république, je respecte peu la constitution Marrast. C'est lapins sotte y la plus absurde, la plus impraticable de toutes celles qui ont régi la France, Tout son esprit est dans sa perfidie, dans les con^ ditions exigées pour sa revision et qui rendent cette revision impossible. Nous y sommes comme dans une souricière. Voulez-vous y rester? Pour moi je n'éprouve pas le moindre scrupule à en sortir; je tiens que les grands pouvoirs de l'État peuvent rompre les mailles du filet dans lequel on a voulu perfidement retenir le pays. Ma conscience ne me fera aucun reproche de déchirer, si le salut du pays l'exige, la sale pancarte de MM. du National. L'entreprise ne peut évidemment être tentée qu'avec le concours du pouvoir exécutif. Eh bien ! imaginez- vous que nous puissions aller dire au Président : « Jouez avec nous cette partie hasardeuse, engagez-y votre tête, si elle échoue ; si elle réussit, vous serez exactement ce que vous êtes aujourd'hui, vous remplirez simplement jusqu'au bout votre mandat actuel. » Ce ne serait pas sérieux. Vous ne pouvez obtenir le concours du Président qu'en lui offrant quelque chose, la prolongation de son pouvoir ou sa rééligibilité. On ne peut préparer au prince Louis un rôle de niais. Pour rester ce qu'il est, il n'a qu'à se tenir tranquille, déposer le pouvoir à
l'expiration de son mandat, comme Cavaignac ; on rendra hommage à sa loyauté et à son désintéressement et il aura la consolation d'être applaudi même par ses adversaires. La revision a donc pour condition nécessaire la prolongation des pouvoirs ou la rééligibilité du Président. Voilà exactement le sacrifice qu'il faudrait obtenir des partis. Y sont-ils résignés? »
Quand il n'était pas aveuglé par un intérêt personnel, nul n'était aussi sensé et aussi lucide que cet Athénien de notre Midi. Dans sa vive causerie il avait posé, débattu, résolu le problème, indiqué la seule solution qui eût prévenu et le coup d'État de l'Elysée et l'insurrection de la rue, dissipé les craintes inspirées par l'échéance menaçante de 1852, immédiatement rendu la confiance aux esprits et la prospérité aux affaires. Cette proposition avait, il est vrai, le tort, — la revision ne pouvant être réclamée que dans la dernière législature, — d'être inconstitutionnelle et par conséquent de conduire à un coup d'État. Thiers ne l'avait pas dissimulé : il avait pris son parti du coup d'État et de la bataille des rues qui s'ensuivrait.
Berryer et ses amis n'entrevoyant, en dehors de la monarchie, que calamités et ne voulant à aucun prix favoriser un coup d'État, repoussèrent péremptoirement le sacrifice demandé par Thiers. Le seul but de la réunion, selon eux, devait être de chercher les moyens de replacer dans l'Assemblée le gouvernement que le dernier message du Prince lui avait ôté. On y par-^
viendrait en constituant un Comité directeur ayant sur la majorité une action à laquelle le ministère ne saurait prétendre, et en chargeant ce comité de prendre l'initiative de mesures importantes telles qu'une loi électorale, etc.
Thiers répliqua : « Je vais aller plus loin dans la franchise. Je suis philippiste, je ne suis infidèle à aucune de mes affections, mais quand il s'agit du salut du pays toutes les dynasties du monde ne me sont rien, j'en sacrifierai cent si l'intérêt de la France le commande. Peut-on rétablir la branche aînée ou la branche cadette? Peut-on ménager entre elles un arrangement qui ferait cesser leur antagonisme? Si un tel arrangement se concluait à Claremont ou Frohsdorf, je ferais mes efforts pour qu'on le tînt secret, car il augmenterait d'une manière effrayante la force de nos adversaires. Le jour où on pourra nous jeter l'épithète de blancs, nous serons beaucoup plus faibles. Quand j'ai adopté avec mes amis la candidature du prince Louis, avais-je l'espoir de trouver en lui le premier consul? Pas le moins du monde. Certes, le Président a fait des fautes, je les juge sévèrement. Mais, à tout prendre, ces fautes sont moins graves que celles auxquelles on pouvait s'attendre après ses antécédents. Pourquoi donc ai-je appuyé sa candidature? Pour une raison fort simple. J'ai vu au milieu du naufrage un débris monarchique qui surnageait; ce n'était qu'une planche de bâtiment .submergé, la Méduse ou le Yengeiir, mais cette planche portait le nom du vaisseau. J'ai cru qu'il
fallait s'attacher à ce débris et s'en servir pour établir ce régime semi-monarchique, semi-répu- Llicain que nous avons. Eh bien! il s'agit simplement de savoir si l'on veut une continuation de ce régime, un peu plus longue que la Constitution ne le permet. Les partis sont-ils disposés à ce sacrifice? Si on dit non, la question est résolue. Je comprends ce qu'il y a d'honorable dans la persistance fidèle des partis; mais -alors, quand on écarte les grands moyens, il ne faut plus traiter dédaigneusement les secondaires ni faire ressortir leur insuffisance, sauf à nous y ramener quand on en indique de plus énergiques. »
A la fin, la réunion écarta la solution décisive et résolut de s'en tenir à l'expédient d'une loi électorale dont le dépôt serait le premier acte du comité directeur créé en opposition du ministère du Président.
Thiers, entrant dans cet ordre d'idées, dit: « On a parlé d'une loi électorale. Eh bien, je demande encore sur ce point : à quels sacrifices les partis sont-ils disposés, où s'arrêtera leur susceptibilité constitutionnelle ? On ne peut rien faire d'efficace en restant dans l'esprit et dans la lettre de la Constitution, mais on peut, en exigeant que le domicile soit prouvé par l'inscription au rôle des contributions directes, éliminer plusieurs millions d'électeurs des plus dangereux : -ce ne sera pas le rétablissement d'un cens, car un cens implique l'idée d'une somme déterminée. La légalité d'une telle mesure est soutenable; si
on viole un peu 1 esprit de la Constitution, on nele fait pas trop sentir. Avec de l'aplomb, beaucoup d'aplomb, on peut soutenir qu'il ne s'agit pas de changer les conditions de l'électorat, maisd'en constater l'existence. »
La réunion approuva, et Thiers se chargea de préparer une loi qui subordonnerait le droit électoral à trois ans de domicile, et établirait, comme preuve de ce domicile surtout l'inscription au rôle des contributions directes. En apportant son projet, il estima à trois millions le nombre des électeurs exclus. « Anzin, dit-il en riant, n'aura pas à se plaindre; sur onze mille électeurs, je ne lui en retranche que neuf. »
Le projet arrêté, au moment de le déposer comme une proposition de l'initiative parlementaire et de constituer ainsi, selon la flère proposition de Berryer, à côté du gouvernement de rÉlysée, un gouvernement tiré de l'Assemblée,, l'audace manqua aux Burgraves. Ils redoutèrent de ne pas disposer de l'Assemblée sans le concours des ministres et du Président; ils délé-^ guèrent Chasseloup-Laubat et Faucher à Barocbe^ pour obtenir que le gouvernement prît à son compte et présentât lui-même le projet préparée Après avoir consulté le Président et ses collègues,. Baroche répondit que, la loi devant s'appliquer
exclusivement aux élections législatives, le ministère consentait à Tadopter, en préférant néanmoins que l'initiative en fût prise par les. Burgraves. Ceux-ci craignirent alors que le gouvernement ne les lâchât après les avoir compromis et ils répondirent : « Si vous ne prenez pas l'initiative, nous ne ferons rien. » A quoi Baroche répliqua : « Puisque vous ne déguisez pas la crainte d'être lâchés, vous ne sauriez être blessés que le gouvernement la ressente aussi. » On chercha donc le moyen de se compromettre et de s'engager réciproquement. On s'arrangea ainsi : le gouvernement, par décret inséré au Journal officiel, chargea les Burgraves, comme membres d'une commission extra-parlementaire, de préparer une réforme électorale. En deux ou trois jours, rapidité qui surprit, le projet sur lequel on était d'accord fut achevé et déposé. Cinq preuves furent admises du domicile de trois ans : la contribution personnelle, la prestation en nature, le certificat des patrons ou des parents, le domicile des fonctionnaires publics et des soldats sous les drapeaux.
Le fanatisme du suffrage universel ne vaut pas mieux qu'un autre fanatisme. Tout citoyen parvenu à l'âge de la pleine majorité, non déclaré indigne, indépendamment de toute exigence de fortune et d'instruction, possède le droit inaliénable de participer aux affaires de son pays, à l'établissement de sa constitution, et de ne payer l'impôt qu'après l'avoir consenti. La Révolutiou de 1789 n'a pas inventé cette règle qu'avait res-
peclée Guillaume le Conquérant ^ et formulée Philippe de Commynes*; elle Ta restaurée. Mais de ce que tout citoyen a droit à un vote, il ne s'ensuit pas que les votes de chacun aient le même poids, que la même part dans la souveraineté soit due au manœuvre alcoolisé et au penseur, au savant, à l'artiste, à Thomme d'État, gloires de la nation, à TindustrieL au commerçant, créateurs de sa richesse, et que le jeune homme à peine émancipé de l'école ou de l'apprentissage compte autant que le père de famille mûri par les années et par la responsabilité. C'est néanmoins ce que les législateurs de 1848 ont trouvé naturel sous prétexte d'égalité politique. Or, l'égalité politique n'est pas plus légitime et plus rationnelle que l'égalité sociale. La loi fatale de tout organisme sur notre obscure planète comme dans les mondes dont nous n'apercevons que les lointains reflets, c'estla diversité, c'est-à-dire l'inégalité. Il n'existe pas deux brins d'herbe, deux feuilles, deux animaux, deux mortels, deux soleils semblables, <î'est-à-dire égaux. Si l'égalité est la loi politique, pourquoi ne deviendrait-elle pas la loi sociale? quelle raison de condamner à l'inégalité devant le coffre-fort ceux qu'on a rendus égaux devant l'urne? Quoi qu'on fasse, ou l'inégalité sociale tuera l'égalité politique, ou l'égalité politique conduira à l'égalité sociale. L'inégalité ne serait intolérable que si, fermée, elle empêchait le génie ^t le travail de monter du niveau inférieur aux