‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 77 sur 113 · Discours au concours agricole de Ghâtillon-en-Bazois · texte numérisé non relu

Discours au concours agricole de Ghâtillon-en-Bazois

de jacquerie fermente parmi les paysans dans 4ine partie de la France. L'année où nous entrons se présente sous un aspect fort triste. Ce qui s'accumule de colères dans la masse du peuple est incalculable. Il y a partout une grande aftente, et sous une atmosphère de plomb, cette sorte de silence solennel qui précède un violent orage. On ne voit guère comment le problème de 1852 pourra être résolu sans combat ». A moimême il disait : « Je n'entrevois l'avenir qu'à travers un voile sanglant ». Et Michelet, à qui j'exprimais l'espoir que les esprits se calmeraient, me répondait en hochant la tête : « Non, ce sera la guerre de trente ans ».

M'étant trouvé dans le Var au moment d'une lutte électorale, je fuseflFrayé des passions sauvages dont je sentais le frémissement. Découragé des querelles politiques et n'y prenant aucune part, je m'étais réfugié dans le vague d'un socialisme évangélique et mystique. Pendant plusieurs mois d'un véritable apostolat, j'essayai d'adoucir les farouches démocrates parmi lesquels il y avait de fort braves gens. La plupart, en m'applaudissant et enm'entourantd'affection, continuèrent à s'enrégimenter dans la Nouvelle montagne. Prié par quelques-uns, compromis dans le complot de Gent, de les défendre devant le Conseil de guerre de Lyon, je pus me convaincre que les poursuites, loin d'arrêter l'ardeur de la société secrète, l'avait :iaccrue du désir de délivrer ses chefs.

1. A M. Élie, 4 juillet 1850; 2 janvier i85I ; 10 mars 1851; 7aoûtl85i.

En Europe rinquiétude n'était pas moindre. Dans ce temps, les peuples, avant de se remuer,, attendaient le signal venu de Paris; « toutes^ les révolutions qui n'avaient pas là leur point d'appui étaient des révolutions avortées* »> Les révolutionnaires européens représentés par Mazzini dans le comité central de Londres et par des délégués dans les conciliabules parisiens,, organisaient en Italie et en Allemagne la revanche de leurs récentes défaites.

La date du combat était fixée, ce serait en mai 1852. A cette époque expiraient à la fois les pouvoirs du Président et ceux de l'Assemblée. Ceux du Président, nommé pour quatre ans en décembre 1848, auraient dû se prolonger jusqu'à décembre 1852, mais par une nouvelle pensée de méfiance, ne voulant pas que les élections législatives, tombant en mai, fussent faites sous l'influence présidentielle, l'Assembléeavait abrégé par un décret spécial la durée de la première période présidentielle et l'avait reportée en mai. De telle sorte qu'en mai 1852 « il n'y aura plus ni assemblée pour tenir lieu de président ni président pour tenir lieu d'assemblée; il n'y aura que deux pouvoirs expirants en face de deux urnes muettes : les deux câbles du vaisseau rompent à la fois^ ». Dans l'interrègne législatif et gouvernemental, la Révolution passera à son aise. U» décret de la Constituante lui donnait sa date, la loi du 31 mai de la Législative, lui fournît son

\ . Lettre de Gavour du 18 décembre 1848, 2. Albert de Broglie.

mot d'ordre : « la restitution du suffrage universel » .

A 1852 ! fut dès lors le refrain placé au bout des harangues et des articles démagogiques, une espèce de glas qui, dans TEurope entière, ne cessa de retentira travers les intérêts, les affaires, les plaisirs, de porter l'alarme au sein des familles paisibles. Cetteconviction que 1852 serait Tannée d'un jugement dernier, fût-elle erronée (ce qui n'était pas), possédait les esprits; or les terreurs d'imagination ne sont pas celles qui affolent le moins.

Les rouges n'organisaient pas seuls ce rendezvous de la guerre civile; les légitimistes s'y disposaient également. « Sous la direction du duc des Cars se prépara dans l'ouest une organisation militaire qui tendrait comme en 1832 à remplacer par la guerre civile l'action légale et parlementaire* ». Le comte de Chambord en se défendant de vouloir la guerre civile, ne décourageait pas ce parti d'action ; il avait annoncé qu'il viendrait se placer à sa tête et en prévision avait commandé à Paris un uniforme de lieutenant-général et un chapeau à cocarde /nVo- /or^*. D'autre part les jeunes princes d'Orléans caressaient les officiers de l'armée d'Afrique qui avaient servi à leurs côtés ou sous leurs ordres. Joignez à cela l'armée qu'au dernier moment l'Assemblée mettrait à la disposition de Changarnier, et doutez, si vous le pouvez, du cataclysme.

1. Ch. de Lacombe, Berryer, t. II, p. 98. 2i Falloux, Mémoires, t. II, p. 98,

400 L'ExMPlRE LIBERAL.

Aucun des hommes d'État expérimentés de la majorité n'en doutait, mais ils ne savaient comment le conjurer. Ils se désolaient, ils répétaient d'une voix gémissante la lamentation des sénateurs carthaginois dans le magnifique drame lyrique de Reyer: o Quelle douleur ! quel malheur! Nous somme? perdus! Qui nous sauvera! ». L'immense majorité de la nation ne se lamentait pas, elle désespérait encore moins, car en même temps que le mal elle voyait le remède. Ce remède c'était un gouvernement fort, et ce gouvernement fort n'était pas à chercher, il existait, il n'y avait qu'à le maintenir dans les mains fermes qui l'exerçaient.

En effet, au milieu de l'affaiblissement général, de la dissolution et de la rivalité des partis, le Prince avait constamment grandi. 11 avait triomphé des gaucheries de l'inexpérience, des tâtonnements des débuts; il était devenu maître de luimême et par conséquent des autres. Lamartine le jugeait: (d'homme d'Etat le plus sérieux et le plus fort de tous ceux, sans aucune exception, qu'il eût connus dans sa longue vie parmi les hommes d'État... un homme au niveau de sa situation actuelle, un homme à la hauteur de ses <levoirs envers le pays qui lui a donné le gouvernement, un homme d'un coup d'œil juste et serein, un bon cœur, un grand sens, une sincère honnêteté d'esprit, une modestie qui voile l'éclat et non la lumière' ». Ses ministres parlemen-

i . Lamartine, Mémoires politiques, tome IV, p. 6il-78.

taires eux-mêmes avaient fini par en penser quelque bien. Toequeville, après l'avoir caricaturé de sa plume incisive, s'échappe cependant à reconnaître « que quand on le forçait de resserrer son esprit dans les limites d'une affaire, celui-ci se trouvait capable de justesse, quelquefois de finesse, d'étendue et même d'une certaine profondeur ))• Odilon Barrot confesse « que sa foi dans sa destinée, sa force de volonté, sa patience et son audace dans les résolutions, en faisaient déjà un homme hors ligne * ».

Quant au peuple il était de plus en plus séduit par sa bonne grâce dans ses apparitions en public, frappé par la vigueur de ses résolutions dans les moments de crise, touché par ses discours pleins de tact et de force, d'une allure fière, haute, ample, et en même temps d'une familiarité persuasive. 11 l'avait nommé à cause de son nom, il entendait le réélire pour lui-même. Dans une de ses promenades, il rencontra un rempailleur de chaises qui l'interpelle : « Arrête-toi un instant et laisse-moi te dire un mot. On dit que là-bas à la Chambre ils ne veulent pas de toi. Eh bien! nous en voulons, nous! Nous savons que tu aimes le peuple et l'ouvrier. Qu'ils n'oublient pas qu'à ton premier signal nos bras et nos poitrines sont à ton service ». Il touchait le genou du Prince de ses poings fermés et, comme le cheval s'impatientait, il se rangea en disant : « Compte sur nous! ». Cet homme était la personnification du peuple.

Page 1