Mémoires, t. IV, p
Le Prince acceptait le devoir nouveau quelepays lui imposait. Il était décidé à soutenir le mouvement révisionniste et à ne pas se laisser tranquillement égorger aux pieds de Changarnier comme €ésar aux pieds de la statue de Pompée. Il crut qu'un des moyens de se dispenser d'un coup de force était de laisser entrevoir qu'il saurait y recourir. C'est ce qu'il fit à Dijon où il était arrivé au milieu d'étourdissantes ovations. Il expliqua à l'Assemblée, en même temps que ses griefs, la responsabilité qu'elle encourrait en résistant aux vœux de la nation.
(( La France ne veut ni le retour à l'ancien régime, quelle que soit la forme qui le déguise, ni l'essai d'utopies funestes et impraticables. C'est parce que je suis l'adversaire le plus naturel de Tune et de l'autre qu'elle a placé sa confiance en moi. Si mon gouvernement n'a pas pu réaliser toutes les améliorations qu'il avait en vue, il faut s'en prendre aux manœuvres des factions qui paralysent la bonne volonté des assemblées comme celle des gouvernements les plus dévoués au bien public. Depuis trois ans on apuremarquer que f ai toujours été secondé par V Assemblée y quand il s est agi de combattre le désordre par des mesures de répression. Mais, lorsque fai voulu faire le bien, améliorer le sort des populations, Je n'ai r^»montré que V inertie. Je profite de ce banquet <;omme d'une tribune pour ouvrir à mes concitoyens le fond de mon cœur. Une nouvelle phase de notre ère politique commence. D'un bout à l'autre de la France des pétitions se signent pour
•demander la revision de la Constitution. Si la France reconnaît qu'on n'a pas eu le droit de disposer d elle ^ sans elle^ la France na quà le dire; mon énergie et mon courage ne lui manqueront jms. Quels que soient les devoirs que le pays m'impose, il me trouvera décidé à faire sa volonté. Et croyez-le bien, Messieurs, la France ne périra pas dans mes mains. » (1®^ juin 1851).
A mesure que ces déclarations tombaient lentement des lèvres calmes du Prince, le monde 'Officiel pâlissait et perdait contenance. Le prési- •dent Dupin protesta en s'asseyant brusquement. A l'issue du banquet, Léon Faucher déclara «qu'il se retirerait si les phrases aiguës ne disparaissaient de la version officielle. Le Prince lui accorda cette satisfaction : le texte véritable reproduit partout n'en fit que plus vite son •chemin. Coup de tête inspiré par Persigny, dit-on. Persigny avait si peu inspiré qu'il désapprouva*. Aucun acte ne fut plus personnel ni mieux médité.
Eclairé pas une haine de plus en plus en éveil, €hangarnier comprit et craignant que T Assemblée ne comprit aussi, il jugea nécessaire de la rassurer. Une sotte démarche de Persigny faite à rinsu du Prince venait récemment de le blesser «t d'accroître sa confiance en lui-même. Persigny s'était présenté dans le modeste appartement que le général occupait rue Saint-Honoré, 3. — -(' Quelle tristesse, de voir dans un si petit
i. Persigny, Mémoires, p. 83.
JkO\ . L'EMPIRE LIBÉRAL.
réduit un homme qui tient une si grande place dans le pays ! — C'est que j'ai besoin d'un petit cadre pour paraître grand. » — Alors Persigny fit luire aux yeux du général les plus brillantes perspectives s'il redevenait Tami et l'auxiliaire du Prince : on le ferait maréchal, connétable! Le général répondit par quelques paroles hautaines et s'empressa d'aller raconter la démarche. Persignyavaitoubliéquelegénéralétait de ceux qu'on gagne et qu'on n'achète pas. Changarnier n'en fut que plus ardent à répondre au discours de Dijon. Ne reculant devant aucune arrogance il dit : « Aen croire certains hommes, l'armée serait prête, dans un moment d'enthousiasme, à porter la main sur les lois du pays et à changer la forme du gouvernement. — Pour vous rassurer il me suffirait peut-être de vous demander où est le prétexte de l'enthousiasme? (Rires et approbations.) l'armée profondément pénétrée du sentiment de ses devoirs et de sa dignité, ne désire pas plus que vous voir les hontes et les misères du gouvernement des Césars, alternativement proclamés ou changés par des prétoriens en débauche. Personne n'obligerait nos soldats à marcher contre l'Assemblée. Dans cette voie fatale on n'entraînerait pas un bataillon, pas une compagnie, pas une escouade, et on trouverait devant soi les chefs que ces soldats sont habitués à suivre sur le chemin du devoir et de l'honneur. Mandataires de la France, délibérez en paix. » (21 juin.)
Ils délibérèrent en paix, et voici ce qu'ils firent.
La Constitution était l'objet de critiques acerbes, quelques-unes injustes, d'autres contestables. On pouvait, par exemple, se partager alors sur la nécessité d'une seconde Chambre. Mais tous les bons esprits s'accordaient à reconnaître deux défectuosités redoutables : — 1^ Deux pouvoirs également émanés du suffrage universel mis en présence, et par suite en opposition possible, sans aucun moyen de vider leurs conflits, soit par une dissolution, soit par une consultation plébiscitaire; « corps à deux tètes, selon l'expression de Félix Pyat, or un corps à deux têtes, est un monstre et les monstres ne peuvent vivre ». 2^ La réélection du Président interdite. « Avec cette clause l'Amérique n'aurait pas eu Washington : condamner un peuple à ne pas nommer un président qu'il estime et qu'il désire^ et le condamner à un président qu'il ne veut pas, c'est attenter à sa souveraineté, c'est le désaffectionner de la république même*. » L'évidence est telle que la troisième république a admis sans conteste dans sa constitution ce qu'on réclamait de la seconde : longue durée du pouvoir présidentiel avec la rééligibilité, faculté de dissolution. Pourquoi les républicains de 1852 déclarèrent-ils inadmissible ce que leurs successeurs
f. Lamartine.
ont trouvé tout naturel? Uniquement parce que la réélection de Louis-Napoléon était certaine.
A ce motif vint s'en joindre un autre fourni par une manœuvre soi-disant habile inventée par Falloux et Berryer. Ils avaient constaté la violence du mouvement révisionniste qui venait encore de se manifester par un pétitionnement formidable, par les vœux presque unanimes des conseils généraux. Ils espérèrent détourner ce courant, et en s'y associant le rendre royaliste. D'accord avec les républicains à ne point vouloir de la prolongation des pouvoirs présidentiels, tandis que ceux-ci s'y opposaient en combattant toute revision, même limitée^ eux comptaient l'empêcher e« supprimant à la fois la république et la Présidence par une revision totale. Les républicains n'entendant pas que la république fût mise aux voix, eurent un second motif de repousser toute revision.
La revision totale n'était pas de nature à effaroucher le Président, car si k pays eût dû opter ^ntre la monarchie et lui, la monarchie n'eût pas obtenu deux cent mille voix. Par loyauté constitutionnelle, il s'en tint à la revision limitée. Sans doute, elle permettait sa réélection, mais elle assurait le maintien des institutions républicaines.
Lamartine, Odilon Barrot étaient depuis longtemps acquis à cette thèse. Victor de Broglie lui apporta l'autorité de son concours. La complication des faits et l'approche des catastrophes troublaient les plus fermes et les jetaient dans
les espérances folles, dans les dessins blâmables ; -elles le rendaient plus lucide. Convaincu que le Jbon sens, le patriotisme, conseillaient de subir la République et le Président afin d'échapper aux hasards de 1852, il le dit hautement et réclama la -révision non pour ébranler les institutions actuelle* ^u profit d'une monarchie quelconque, mais pour leur donner une sanction et des garanties.
Il fut nommé président de la commission cihargée de statuer sur les projets de revision. Malgré Fappui de Montalembert, Odilon Barrot et Tocque ville, il ne put faire prévaloir la re vision limitée contre la coalition des ennemis •d'une revision quelconque et les partisans de la ■revision totale. 11 préféra se rallier à ceux-ci pour éviterle rejet absolu, contre quoi il n'y avait pas de remèdes, sachant bien que la revision totale «erait forcément limitée dans la pratique.
Le rapporteur choisi, Tocqueville, suivit Victor de Broglie et par les mêmes raisons conclut •comme lui, faute de mieux. Son rapport résuma avec force et fidélité les aspects divers du sujet: il montrales erreurs delà Constitution, et ne cacha pas les risques auxquels on s'exposait en se mettant en lutte avec le sentiment public: « Qui nous assure que le peuple n'essayera pas de se «auver lui-même en recourant à quelque procédé îrrégulier et plus dangereux que l'agitation crée par la revision? Qu'on se demande s'il peut sortir du statu quo actuel autre chose qu'une grande cri^e, et si cette crise ne doit pas aboutir presque .nécessairement, soit à l'usurpation soit à l'anar-
chie, en tout cas à la ruine de la République el peut-être de la liberté. »
Michel de Bourges célébra magnifiquement la République, Berryer plus magnifiquement encore la monarchie ^ Naguère il avait repoussé la proposition Créton d'abroger la loi d'exil contre le comte de Chambord : « Ce serait, sous le masque d'une prétendue générosité, une tentative pour diminuer ce qui reste de dignité et de grandeur personnelle aux exilés. L'abrogation sérieuse^ c'est la 7'évolution politique. » Il vint proposer cette révolution politique. « La société française n'est pas républicaine et ne peut pas l'être. Il n'y a que le principe héréditaire qui puisse la conserver, la développer, la rendre puissante. Nos malheurs viennent de ce que nous avons abandonné ce principe; ils ne cesseront que quand nous y serons revenus ^ » Du reste il ne dissimula pas l'angoisse sociale que l'on nie aujourd'hui : (( Dans toutes les questions, dans toutes les affaires, dans toutes les relations de la vie, sur tous les points du territoire, on craint, on redoute^ on est effrayé de la crise que les termes mêmes delà Constitution préparent pour 1852 ».
Les discours de Michel de Bourges et de Berryer étaient surtout des exposés d'histoire et de doctrine. Cavaignac, Dufaure et Odilon Barrot se montrèrent plus pratiques. Cavaignac et Du-
i. Dans ce discours, il y eut un trait qui fut cruel aux exilés. Les coupables ordonnances y était-il dit. Si les ordonnances furent coupables, la Révolution, qui avait détrôné leur auteur, a été légitime.
faure combattirent à la fois les deux revisions, toutefois par des arguments différents où Ton retrouvait le républicain de la veille et le rallié du lendemain. Dufaure parla en légiste retors, Cavaignac en soldat sincère. Contre la revision totale Fargument de Dufaure fut, comme on dit au palais, tout en fait: mettre en question la République ce serait déchaîner la guerre civile. Cavaignac invoquale droit divin delà république; après Proudhon et le démagogue Delescluze, il la plaça au-dessus du suffrage universel. «Il y a des principes antérieurs et supérieurs aux lois humaines^ la souveraineté nationale est en politique Fun de ces principes \ or il n'est pas une forme de gouvernement monarchique qui ne soit la négation ou au moins l'abdication de la souveraineté nationale. Une génération ne peut pas engager àjamais les générations futures. » Contre la revision partielle l'argument de Dufaure fut un sophisme d'avocat; il sentait ce qu'il y avait d'odieux à soutenir une mauvaise constitution uniquement pour faire échec à un homme qu'on n'aimait pas. 11 s'en défendit : « C'est le 27 mai 1848 que l'article 45 a été voté et je vous demande si à cette époque personne en France prévoyait que Louis Bonaparte aurait l'honneur d'être Président de la République ». Tout au contraire qui dès les premiers jours, n'avait prévu cette candidature? A coup sûr, personne n'en doutait plus en octobre, quand le vote provisoire du 27 mai devint définitif. — Cavaignac fut plus sincère : « En vérité, je trouverais
An L'EMPIRE LIBÉRAL.
le parti républicain bien simple de s'en défendre. Mais certainement que la Constitution est une œuvre de méfiance; certainementqueplusd'un de ses articles estdirigé, non pas assurément contre la personne de M. le Président de la République ni contre son caractère, mais contre des prétentions qiHon lui suppose \ nous serions vé7'itablement bien craintifs de ne pas avouer ce sentiment et cette pensée » .Quanta lacrainte d'une réélection incons" titutionnelle qui perçait dans tous les discours, Dufaure Técarta par une phrase bien faite: « Nos lois civiles ont une admirable pudeur que je veux imiter : elles appellent impossible, non pas seulement ce qui est matériellement impossible, mais encore ce qui est contraire aux lois et à la morale. L'élection inconstitulionnelle faite en 1852 serait contraire à la morale et aux lois; je la déclare impossible. » Cela équivalait au : Délibérez en paix de Changarnier.
Odilon Barrot corrobora l'argumentation de Cavaignac et de Dufaure contre la revision totale et soutint contre eux la revision limitée par des arguments sans réplique, présentés avec une puissance insolite. Il multiplia les adjurations prophétiques : « Quoi! une nation qui aurait reconnu dans sa constitution des vices radicaux ne pourrait y remédier et serait condamnée à vivre dans une situation pleine de troubles et de dangers parce qu'elle craindrait d'ouvrir une chance à la réélection de son premier magistrat? La nation tout entière, par ses organes les plus «érieux, les conseils généraux, vous demande un
remède à une situation devenue impossible, et vous le lui refuseriez? Elle voit dans la re vision de la constitution son unique voie de salut et vous la lui fermeriez? ».
Victor Hugo procéda par Tinjure et par Toutrage selon la méthode de la démagogie. Il insulta grossièrement le Président. « Quoi! après Auguste, Augustule ! Quoi ! parce que nous avons eu Napoléon le grand, il faut que nous ayons Napoléon le petit! »
Thiers, qui se faisait entendre dans toutes les circonstances graves, n'osa pas monter à la tribune. Ses paroles dans la réunion Victor de Broglie et d'autres de même nature, connues, colportées, répétées étaient encore dans toutes les mémoires. A chacun de ses arguments en faveur de la constitution on lui eût crié : la sale pancarte du National; les mailles du filet dans lequel on a voulu retenir le pays; la plus impraticable des constitutions j tout son esprit est dans sa perfidie^ etc., etc. Il se dédommagea de son silence forcé par un redoublement de manœuvres dans les couloirs, non seulement pour faire échouer tous projets de revision, mais pour dénigrer ceux qui les défendaienl. 11 s'efforça de semer dans la droite des germes de division. Qui penserait, disait-il, à accuser Falloux et Berryer de vous tromper, mais ils se trompent eux-mêmes et lourdement, en croyant qu'une revision pourrait tourner au profit de leur roi; de quelque nom qu'on affuble la revision, totale ou partielle, elle ne profitera qu'au Président. — On vous. a dit que
la revision rejetée, on défendra la légalité constitutionnelle contre l'usurpation. Mais quelle force aurez-vous pour maintenir une constitution dont vous aurez vous-même démontré les vices? Tunique moyen efficace de débusquer le Prince est de se renfermer dans la constitution comme dans une citadelle bien barricadée et de refuser toute revision; votre mot d'ordre doit être : ni un jow ni un écu de plus. — Et quand on lui demandait : Qui gardera la citadelle? Qui? Vous avez donc oublié les paroles de Changarnier. Interrogez-le et vous entendrez sa réponse. Et en effet, quand on interrogeait le général, aussi confiant que lorsqu'il siégeait aux Tuileries, il répondait : « Que Changarnier lève le doigt et toute l'armée suivra* »). Et l'assurance de Thiers, grossie de celle de Changarnier, ne douta plus de rien. Si le Président voulait sortir de la légalité on l'y ramènerait par la force.
Baroche, le défenseur officiel du gouvernement^ ne fut pas à la hauteur de sa tâche. Le rappel de la loi du 31 mai eût dû être le préalable de la revi-^ sion. « Donner la constitution à reviser, disait Lamartine dans son Conseiller du peuple^ à une fraction de la nation contre la nation toute entière, ce serait jouer une partie avec des dés pipés^ trahir la République. L'Assemblée qui l'aurai! fait se serait déshonorée. Pour ma part, je n'y consentirai pas. » Les divers orateurs de l'oppo-^ sition, Grévy, Victor Hugo, Pascal Duprat, La
1. Il se mettait en fureur quand on lui disait qu'il ne disposait pas de l'armée. Mémoires de Castellane, H février i852»
Rochejacquelëin insistèrent sur ce point de vue. Baroche lié à cette loi dont il avait .été le promoteur officiel n'échappa pas à Tétreinte de cet argument sans réplique. Il ne sut pas même reprendre Tavantage contre d'autres arguments faciles à réfuter. L'ampleur de la pensée et la vigueur de conviction manquaient à sa faconde avocassière. — Le Président a été un bon gendarme au dehors comme au dedans, voilà tout ce qu'il trouva, ainsi que le lui dit ironiquement Dufaure, pour rehausser la gloire du nom de Napoléon. Au lieu de s'élever par un dédain superbe au-dessus des outrages de Victor Hugo, il se lança dans un véritable pugilat de récriminations; au lieu d'opposer aux théories jacobines de Cavaignac et à l'astuce de Dufaure la doctrine de la Convention que Napoléon avait faite sienne par ses plébiscites, il ne sut que contester la liberté des élections de l'Assemblée constituante, les plus libres qui se fussent faites jusque-là.
La revision obtint la majorité absolue, 446 voix contre 278. Elle n'eut pas la majorité constitutionnelle des trois quarts, 543. 11 manquait 97 voix.
La séance qui suivit eut l'importance du postscriptum dans certaines lettres : on y trouve le mot capital. 11 ne suffisait pas d'avoir rejeté la revision, il fallait se débarrasser des 1 500000 pétitionnaires qui l'avaient réclamée. — Rien de plus simple, dit Charras, déclarons que leurs pétitions sont l'œuvre du gouvernement. — Non, objecta
le questeur Baze, cependant aussi animé contre le Président que Charras, cela dépasserait la rraisemblance ; déclarons que dans un grand nombre •de localités Tadministration a usé de son influence. Cela même parut exorbitant et Ton vota 4jue cet abus d'influence avait eu lieu dans quelques localités. L'ensemble du pétitionnement formidable fut donc réputé spontané et sincère, pourquoi alors n'en avoir pas tenu compte?
Lamoricière, avec une crânerie militaire, tira la conclusion de tous ces débats. « On nous a dit : la Constitution est déplorable et elle nous perd, la République est impossible et elle nous tue, mais il ne faut changer la (^lonstitution et abolir la République que légalement, car sortir de la légalité nous perdrait. Ainsi on sera perdu si on reste dans la Constitution et dans la République; et perdu si l'on en sort illégalement» et on a*en peut plus sortir autrement puisque la revision a été rejetée. Quand on met un peuple dans une semblable alternative savez-vous ce qu'il répond? Mourir pour mourir, mieux vaut essayer de se sauver par une révolution; puisque le pays doit se perdre avec la Constitution, il faut la reviser même illégalement, c'est-à-dire la violera »
Ce langage se fit entendre d'un bout du pays à l'autre. « Il ne reste plus, dit-on de toutes parts, qu'à violer cette détestable Constitution. » Et qu'elle fût détestable^ on n'en doutait plus, depuis que la majorité absolue l'avait
!.. 21 Janvier 1851.
reconnu. La distinction entre la majorité ordinaire et la majorité exceptionnelle n'était pas comprise par le bon sens simpliste du peuple. €omment, disait-il, la majorité qui a suffi à établir la Constitution ne suffit pas à la réformer! la majorité qui suffit à nous écraser d'impôts, qui suffirait à envoyer nos enfants à la bataille, à acquérir ou céder des provinces, à établir les lois qui ouvrent les prisons ou dressent Téchafaud, cette majorité ne suffit pas à changer une Constitution que tout le monde déclare mauvaise et dont chacun désire sortir, « les montagnards voulant plus qu'elle et les partis monarchiques bien moins ^ ».
Une foudroyante clarté se fit. Depuis longtemps on se disait : Cela marche mal; la Chambre et le Président ne s'entendent pas; on ne se rendait pas compte du pourquoi. On le vit. On vit que l'Assemblée nommée pour soutenir le Président travaillait à le renverser. L'équivoque qui pesait sur la situation depuis les élections législatives se dissipa au souffle delà colère. — Nos députés nous trahissent ; ils accusent le Président de préparer un coup d'État; ce sont eux qui conspirent! Divisés entre eux, ils ne sauraient qui mettre à sa place, et ils veulent l'empêcher d'être réélu; leur victoire ne serait qu'une anarchie ; nous ne la permettrons pas. — On s'exprimait ainsi dans lés casernes, dans les ateliers ; le mouvement révisionniste, au lieu de s'arrêter, reprit
i. Tocqueville, SowuemVs, p.. 297.
de plus belle. Les Conseils générauxretardataires^ sauf quatre à cinq, s'y rallièrent et la revision légale ayant été rejetée à une majorité qui ne permettait pas d'espérer une solution différente dans trois mois, reviser signifia désormais violer la Constitution , briser la Chambre et faire un appel au peuple.
Un coup d'État du pouvoir n'est possible que lorsqu'il est déjà accompli dans la volonté générale. L'opération césarienne suppose un enfant prètànattre.Enaoût, quand l'Assemblée, épuisée par sa belle besogne, se sépara, le coup d'État était fait dans l'esprit public. Le mot terrible : (( Il faut en finir », d'abord souffle, puis murmure,, circulait maintenant partout avec l'impétuosité de l'ouragan qui brise tous les obstacles.
Restait à savoir si le Président qui jusque-là avait résisté au coup d'État s'y déciderait enfin.
Et lui hésitait. Oui, il hésitait. Non, certes,, par défaillance de courage, car les périls ne l'arrêtaient pas et il se montrait d'autant plus calme à les braver qu'ils devenaient plus menaçants.. N'avait-il donc pas entendu des millions de voix lui disant sous toutes les formes et dans toutes les occasions : « Nous périssons! Sauve-nous de nos ennemis révolutionnaires et de nos sauveurs parlementaires! » Il les avait entendues. Qui
donc l'arrêtait? Est-ce les homélies cauteleuses des 97? Il connaissait trop bien les mobiles de •ces Caton pour en être troublé. Ce qui l'arrêtait, c'était l'opinion de quelques gens de bien dont il estimait la droiture, lui disant : Vous n'avez pas le droit de préserver ce peuple, dût-il périr, cela vous est interdit par une légalité à laquelle vous enchaîne un serment. — Ses amis pressés d'arriver, de conquérir des places, des honneurs, ne comprenaient pas ses scrupules. Ils étaient bien à l'aise, eux, ils n'avaient pas engagé leur foi; lui ne pouvait oublier la séance dans laquelle il avait levé la main et dit en prenant Dieu à témoin : Je le jure! Et voilà pourquoi il hésitait.
Il n'eût pas hésité s'il avait cru, comme l'ancien, que tout ce qui aide à retenir la domination est honnête, Omnia retinendœ dominationu honesta; s'il s'était résigné à admettre comme Montaigne « que parfois le bien public requiert qu'on trahisse et qu'on mente, que ce serait mal entendre le monde que de priver la tromperie de son rang, qu'elle a servi souvent profitablement et qu'elle entretient et nourrit la plupart des vacations des hommes» ; si, comme Machiavel, il avait professé, a que le Prince peut manquer à sa parole, quand cela lui est utile », ou s'il avait été semblable à ce Ferdinand le Catholique, qui, informé que Louis XII se plaignait d'avoir été trompé par lui deux fois, s'écria : « Il ment, le drôle, je l'ai trompé au moins dix fois ». — Mais il ne croyait pas qu'il y eût deux
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morales, l'une celle des sujets, l'autre celle des princes, que dans le maniement des grandes affaires il fût permis de n'avoir ni foi ni loi; il savait que la morale est une, qu'elle doit régir toutes les manifestations publiques et privées de la vie humaine, que les princes y sont d'autant plus astreints que, placés plus haut, ils doivent servir de modèles et pratiquer les règles qu'ils sont chargés de sauvegarder; il était un homme de probité et d'honneur, et voilà pourquoi il hésitait.
Et il avait raison d'hésiter. « On lie les bœufs par les cornes et les hommes par les paroles », a dit le bon vieux Loysel. Cela a été une marque de dégénérescence morale que l'obligation de constituer des officiers publics chargés de protéger par leur témoignage les paroles données contre des dénégations ultérieures. Mentir même quand on n'est pas engagé, ne pas exécuter un engagement même quand il n'est pas écrit et à plus forte raison s'il a été placé par le serment sous l'invocation de Dieu, c'est une des plus coupables laideurs de la conscience individuelle. Encore plus réprouvables sont le mensonge et le parjure d'Etat : ils constituent un véritable malheur public. Que restera-t-il de stable dans une société si la parole de ceux qui gouvernent ne l'est pas? Montesquieu place en premier rang, parmi les causes de la décadence romaine, le mépris dans lequel le serment était tombé.
L'historien philosophe, qui juge les succès après les avoir racontés, s'enquiert de la possi-
bilité morale autant que de Topportunité politique, et il n'approuve pas comme nécessaire un acte que la loi morale réprouve. Ce qni est mal n'est jamais nécessaire.
Le Coup d'État, évidemment conseillé par les circonstances, était-il permis par la loi morale?
Non, si tout engagement pris, tout serment prêté doit, quoiqu'il arrive, être inébranlablement tenu parce que le sage ne manque jamais à sa parole.
Mais peut-on admettre une règle aussi absolue? Réfléchissons et analysons.
Un homme d'une loyauté éprouvée fiance solenneUement sa fille à un jeune homme qu'il croit honorable, il apprend que c'est un coquin ayant commis des méfaits et prêt à en commettre encore. Il refuse de tenir sa promesse. Le blàmerez-vous?
La fille d'Hérodiade dansa au milieu de la cour d'Hérode et lui plut, de sorte qu'il lui promit avec serment de lui donner tout ce qu'elle lui demanderait. Elle, poussée par sa mère, dit : « Donnezmoi ici dans un bassin la tête de Jean-Baptiste. » Et le roi fut conlristé, mais, à cause de son serment, il commanda qu'on la lui donnât. « Hérode fut coupable, dit saint Ambroise, il était contre le devoir de tenir un tel serment * . »
Donc en conscience on peut quelquefois manquer à un serment sans devenir un parjure. En eflfet, dans tout serment, dans tout engagement