Histoire d'un Crime, t. I, p
consigne est rigoureusement suivie : de ce moment l'action des députés consiste à s'installer dans une maison, y prononcer un discours, écrire une proclamation ou un décret, y prendre une résolution héroïque à laquelle on renonce, se serrer la main, s'enfuir dans une autre maison, y prononcer un autre discours, écrire une autre proclamation, un autre décret, prendre une autre résolution héroïque, y renoncer, se serrer la main et ainsi de suite.
Victor Hugo se montre le plus éloquent à discourir et à décréter et le plus agile à déguerpir. Il propose d'abord que les cent cinquante représentants de la gauche, revêtus de leurs écharpes, descendent processionnellement par les rues, par les boulevards, en criant: Vive la Constitution! Michel de Bourges fait de graves objections. Comment ne pas se rendre aux objections d'un homme aussi expérimenté du procédé révolutionnaire? — Il va plus tard sur les boulevards ; à la hauteur du Château-d'Eau une foule l'entoure, un cri formidable de Vive : la Constitution ! sort de toutes les poitrines. Il est tenté d'enlever cette foule et de commencer le combat. Il s'élance, mais Charamaule le retient et lui dit tout bas : « Vous causerez une mitraillade inutile! » Comment résister à un conseil d'abstention donné par un intrépide tel que Charamaule?
Les objections de Michel, de l'expérimenté Michel de Bourges, et les conseils d'abstention de l'intrépide Charamaule firent une salutaire impression sur son ardeur. Peu après il traverse
en omnibus la place de la Bastille en compagnie d'Arnaud (de TAriège), celui-ci, la tête et le buste hors de la fenêtre, s'étant mis à haranguer un régiment et à protester contre la trahison du Président Bonaparte, il le tire par sa redingote : Mais taisez-vous donc, vous allez nous faire massacrer* ! Du moins il ne perdait pas son temps : en attendant l'heure suprême où l'on tirerait de dessous les habits les écharpes invisibles, il prend des notes « avec le crayon de Baudin ».
Un moment on craignit que son humeur bouillante, Michel de Bourges et Charamaule n'étant pas là, ne prît le dessus. — Croyez-vous, demanda-t-il à Jules Simon, que si je me faisais tuer au quartier Latin et que Ton portât mon cadavre par les rues, croyez-vous que cela soulèverait les étudiants? — Je n'en doute pas, répond Jules Simon. — Il lui serre la main et descend par la rue Vivienne. — Y pensez-vous? dit quelqu'un avec reproche à J. Simon. — Rassurez-vous, répond celui-ci, il y a loin d'ici au quartier Latin ^ En effet après quelques pas V. Hugo a pensé que mourir seul ferait moins d'effet que mourir en compagnie ; il revient vers ses collègues et leur propose un holocauste collectif. « Ne faisons grâce à ce malheureux Bonaparte d'aucune des énormités que contient son attentat. Forçons * sa mitraille à trouer nos écharpes avec nos poi-
i. Dans son récit, Victor Hugo a pris le rôle d'Arnaud de l'Ariègeet lui a donné le sien. V. Biré, Victor Hugo après 1830, t. II, p. 224.