Pierre Lefranc, Le 2 décembre, p
recula le 5; le 6, il disparut. Nous nous retrouvâmes le 5 ce que nous étions le 3, — seuls. » — Le peuple ne recula pas, car il ne s'était jamais avancé ; il ne disparut pas, car il ne s'était jamais montré. Le 4, ils avaient été aussi seuls que le 2 et le 3, car les combattants des sociétés secrètes n'agissaient pas d'après leurs conseils.
Battus, abandonnés, les députés voulurent du moins finir « par une grande scène ». Ils se trouvèrent une cinquantaine chez le représentant Raymond, place de la Madeleine. L'intrépide Charamaule arrive. Il tire de son large caban deux pistolets, les met sur la table et dit : «. Tout est fini, il n'y a plus de faisable et de sage qu'un coup de tête. Voici ce que je propose. Mettons nos écharpes et descendons processionnellement deux par deux dans la place. (Enfin !) Vous voyez ce colonel qui est là devant le grand perron avec son régiment en bataille? Nous irons tous à lui, et là, devant ses soldats, je le sommerai de se ranger au devoir et de rendre à la république son régiment. S'il refuse... (il prit dans ses mains les deux pistolets), je lui brûle la cervelle ! — Charamaule, dit Hugo, je serai à côté de vous. — Je le savais bien, dit Charamaule, et il ajoute : Cette explosion réveillera le peuple. — Mais s'écrièrent plusieurs, si elle ne le réveille pas? — Nous mourrons. — Je suis avec vous, dit Victor Hugo.
T. II. 'i'i
Et ils se serrent la main. Mais les objections surgissent. — Non, disent de très nobles contradicteurs, cet Aujourd'hui que vous nous proposez, c'est la suppression de Demain, prenez garde! Il y a une certaine quantité de désertion dans le suicide. » Le mol désertion heurte douloureusement rintrépide Charamaule : « Soit, dit-il, je renonce. » Hugo et les autres renoncent aussi, et « après cette grande scène », on se serra la main, et cette fois encore les écharpes restèrent dans les poches.
La plupart des représentants détenus à Vincennes et au Mont-Valérien, furent mis en liberté, après quelques façons. A Vincennes, où se trouvait Odilon Barrot, ce fut plus solennel. Le soir de son arrestation il était couché auprès de Berryer. a Eh bien, Berryer, dit-il, il est donc écrit qu'après plus de soixante ans écoulés depuis 89, nous voilà réduits toi et moi à voir de nouveau la force triompher du droit. — Tais toi, Barrot», fit Berryer en se retournant. — L'ennemi delà force devint imposant à l'annonce de sa mise en liberté. 11 se hissa sur, une chaise convertie en tribune, il dit au général qui l'invitait à sortir : « Les représentants arrêtés protestent contre le nouvel attentat qu'on veut accomplir sur leurs personnes, ils ne céderont qu'à la force pour quitter la prison et reprendre leur liberté. » — On commit ce nouvel attentat, on le poussa avec une aimable violence dans un fiacre, et il rentra chez lui aussi glorieux que Mirabeau.au sortir de la séance du Jeu de Paume. Les autres furent
mis dans un omnibus et descendus au milieu d'une dès rués avoîsinanf le jardin des Plantes.
Le prince Napoléoû (Jérôme) se trouvait parmi les vaincus de cette journée. Il avait véhémentement reproché à son père de s'être rangé dans le cortège du traître. « Si vous ne Taviez pas fait, vous seriez maître de la situation. » Il essaya de donner bel air à sa défaite. Il dicta à son père, toujours faible à son égard, la lettre suivante, colportée dès le lendemain dans les cercles politiques et que les historiens hostiles ont citée depuis avec éloge :
« Mon cher neveu, le sang français coule! Arrêtez-le par un sérieux appel au peuple ! Vos sentiments sont mal compris. La seconde proclamation où vous parlez de plébiscite est mal reçue par le peuple qui n'y voit pas le rétablissement de son droit de suffrage. La liberté est sans garantie si une Assemblée ne concourt pas à la constitution de la République. — L'armée a le dessus, c'est le moment de compléter une victoire matérielle par une victoire morale. Ce que le pouvoir ne peut faire quand il est battu, il doit souvent le faire quand il est le plus fort. — Après avoir frappé les anciens partis, relevez le peuple; proclamez que le suffrage universel sincère, sans entraves, agissant avec la liberté la plus grande, nommera et le Président et une Assemblée constituante pour sauver et établir la République. C'est au nom de la mémoire de mon frère, partageant son horreur pour la guerre civile, que je vous écris! Croyez-en ma vieille expérience;
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pensez que la France, FEurope, la postérité vous jugeront. Votre dévoué et afîectionné oncle. »
L'exhortation d'arrêter par un appel sérieux au peuple le sang qui coule, contenait sous un conseil une cruelle accusation. C'était déclarer le Président responsable du sang répandu, qui n'aurait pas coulé si cet appel sérieux avait été fait dès le premier moment. L'invitation de convoquer une Constituante impliquait le reniement de la doctrine plébiscitaire du grand Empereur et l'invitation au suicide. Une Constituante eût été ou une réunion de comparses, alors à quoi bon la convoquer? ou une résurrection de Tanarchie, alors à quoi bon avoir accompli le coup d'État? Conseils donnés sachant qu'ils ne peuvent ni ne doivent être suivis, pour se targuer de les avoir donnés.
Le seul avis pratique était de renoncer au vote public sur registre. Le retour au vote secret avait déjà été réclamé si instamment de toutes parts, et notamment de la Préfecture de police, qu'au moment où Jérôme écrivait sa lettre, le Président, sur l'avis conforme du Conseil des ministres, avait rendu le décret suivant : « Le vote aura lieu au scrutin secret, par oui ou non, au moyen d'un bulletin manuscrit ou imprimé, les 20 et 21 décembre, dans le chef-lieu de chaque commune. » Les registres sur lesquels étaient consignés les votes déjà donnés par l'armée durent être brûlés.
Quand l'aide de camp Ducasse eut remis la lettre du Roi au Président, celui ci lui répondit
que la modification conseillée par son oncle serait officielle le lendemain matin ; il ne discuta pas le surplus de la lettre, sachant bien qui en avait été l'inspirateur.
La hauteur de cette âme sereine se retrouve dans la proclamation par laquelle il constate la fin des troubles. (6 décembre.) Pas un mot provocant contre les vaincus, pas une fanfaronnade ou une exaltation orgueilleuse ; un appel au bon sens, une tranquille confiance, la résolution renouvelée de se soumettre au verdict national.
« Les troubles sont apaisés. Quelle que soit la décision du peuple la société est sauvée. La première partie de ma tâche est accomplie ; l'appel à la nation, pour terminer les luttes des partis, ne faisait, je le savais, courir aucun risque sérieux à la tranquillité publique. Pourquoi le peuple se serait-il soulevé contre moi? Si je ne possède plus votre confiance, si vos idées ont changé, il n'est pas besoin de faire couler un sang précieux; il suffit de déposer dans Turne un vote contraire. Je respecterai toujours l'arrêt du peuple. Mais, tant que la nation n'aura pas parlé, je ne reculerai devant aucun effort, devant aucun sacrifice pour réprimer les tentatives des factieux. » Il ajoute que cette tâche lui est rendue facile par le dévouement et la discipline de Tar- . mée et par la répugnance profonde que les quartiers populeux, où jadis se recrutait l'insurrection, ont témoignée aux excitations de l'anarchie.
Tel est le récit véridique du coup d'État emprunté aux sources les plus sûres et contrôlé par une minutieuse enquête. Rapprochons-en, pour que le lecteur entende toutes les cloches, celui que Victor Hugo a narré ou chanté dans ses célèbresphamphlels, Napoléon le Petite les C hâtiments ^ r Histoire dun Crime, afin de déshonorer Tévénement qu'il n'avait pu empêcher.
(( La résistance avait pris des proportions inattendues, la victoire semblait incertaine. Maupas reculaitet défaillait, età ses dépêchesépouvantées, Morny répondait : « Couchez-vous ! » Les principaux complices militaires tenaient conseil, on apercevait des fenêtres des maisons voisines, dans la cour de TÉlysée, deux chaises de poste attelées, postillons en selle. Le vieux Jérôme Bonaparte, voyant le coup d'État chanceler, écrivait à son neveu d'arrêter l'effusion du sang par un sérieux appel au peuple. — Le coup d'État était perdu; il fallait un coup de terreur pour le relever. On le fit. Louis-Napoléon ordonna de massacrer tous les passants qui encombraient les boulevards, de la rue de Richelieu à la rue Saint-Denis. On fusilla, on massacra surtout les femmes et les enfants; une rivière de sang coula sur le boulevard où on laissa les cadavres effarés, pâles, stupéfaits, afin que leur vue terrifiât. Sur les barricades les soldats furent non moins atroces ; ils ne firent pas de prisonniers, piétinèrent les vain-
eus; après les avoir tués ils retournèrent leurs poches et les volèrent, puis campés sur les places publiques, ils burent toute la nuit, le cigare à la bouche, narguant les passants et faisant sonner l'argent qu'ils avaient dans les poches ; les officiers cassaient les rouleaux de pièces d'or comme des bâtons de chocolat : chaque général avait reçu un million et chaque soldai deux pièces d'or. On avait pourvu aux dépenses de cette corruption et de cette orgie en dévalisant la Banque d^ France de 25 millions. Il y eut plus encore. Après les massacres du boulevard, les exécutions secrètes, car ce crime était composé d'audace et d'ombre ; d'un côté il s'étale cyniquement au grand jour, de l'autre il se dérobe et s'en va dans la brume. Chaque nuit on fusilla, parfois au Champde-Mars, parfois à la Préfecture de police, parfois dans les deux endroits à la fois. — Le 13 lesmasjsacres n'étaient pas encore finis. Le matin de ce jour-là, au crépuscule, un passant solitaire, qui longeait la rue Saint-Honoré, vit cheminer entre deux haies de cavaliers trois fourgons pesamment chargés. On pouvait suivre ces fourgons à la trace du sang qui en tombait. Ils venaient du Champ-de-Mars et allaient au cimetière de Montmartre. Ils étaient pleins de cadavres. »
Aucune de ces allégations qui ne soit démontrée matériellement fausse.
On n'a pas volé 25 millions à la Banque de France. En 1851, 25 millions étaient en effet à la disposition du minisire des Finances en vertu d'un traité de 1850. Le caissier de la Banque était
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obligé de livrer cette somme à la première réquisition sans s'enquérir de Temploi qu'on en faisait, mais, en la livrant, il devait en constater la sortie et en faire un virement au compte courant du Trésor. Or, il résulte des Comptes courants de la Banque que le 2 décembre ce virement n'avait pas été fait, que les 25 millions se trouvaient dans les coffres, où ils sont restés bien longtemps après*.
L'argent qu'on n'a pas pris à la Banque n'a pas été fourni par d'autres. Saint-Arnaud et Fleury ne reçurent que 40000 francs ^ C'est avec cela qu'ils ont distribué un million à chaque général et deux pièces d'or à chaque soldat d'une armée de 50 000 hommes !
Le coup d'Etat n'a jamais été aux abois. Dès le 2 décembre au soir, son succès était certain; il n'a été compromis ni par l'héroïsme in partibus du comité de résistance des députés, ni par l'héroïsme, celui-là réel, des quinze cents braves qui construisirent les barricades et les défendirent. L'insurrection n'a paru avoir un instant des chances que parce que les troupes s'élant retirées en attendant l'heure du combat, lui laissèrent le champ libre pendant
1. Un des plus fougueux adversaires de TEmpire, un ministre républicain, M. Burdeau, a été obligé de le reconnaître dans la séance du 29 juin 1892.
2. C^est le chiffre donné par Maupas dont les jugements n'ont aucune valeur, mais dont les affirmations sont bien plus exactes que celles de Fleury qui écrit à la fin de sa vie, diaprés des souvenirs un peu effacés et qui brouille souvent les dates et les faits.
quinze heures. — Des chevaux étaient en effet tenus prêts dans la cour de FElysée, mais c'était les chevaux de selle destinés à mener à la bataille, s'il y avait lieu, le Prince et son état-major. Le Prince était décidé à s'ensevelir sous les ruines des Tuileries converties en camp retranché plutôt que de fuir. — La lettre du roi Jérôme n'a pas été écrite en prévision de la débâcle, elle Fa été après la victoire, le 4 au soir, à 10 heures. Les circonstances mélodramatiques accumulées autour de la fusillade des boulevards sont des calomnies. Le feu n'a pas duré un jour ni même quelques heures, à peine quelques minutes. Les cadavres des victimes n'ont pas été laissés intentionnellement gisants et visibles. Morny, le 4 au soir, télégraphiait à Maupas: « Faites retirer les cadavres qui sont à l'heure qu'il est dans la cité Bergère. » — Maupas répondait : « Les cadavres sont depuis longtemps enlevés par mes ordres. » Quant à la fusillade elle-même, elle n'a été ni ordonnée ni préméditée, elle a été une malheureuse et courte panique provoquée par les coups de fusil prémédités des insurgés \
1. On a cité la lettre d'un capitaine anglais, Jessé, qui déclare n'avoir pas vu tirer sur les troupes. Cela prouve qu'il a mal regardé ou mal vu. Les officiers qui recevaient les balles sont de meilleurs témoins que lui. D'ailleurs, même cet Anglais détruit le système odieux de Victor Hugo. 11 constate que la fusillade n'a duré qu'un quart d'heure, et il l'attribue à une panique.
M. Victor Pierre, adversaire prononcé du Président et du coup d'État, dans son Histoire de la République de 1848 (t. If, p. 657 et 660), a réfuté les lugubres sornettes de V. Hugo : « L'aspect de l'insurrection n'était pas redoutable ; Magnan
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Sur ce point on touche à Févidence. Si Ton avait prémédité de massacrer des curieux inoffensifs et des passants, Saint-Arnaud et Maupas n'auraient pas publié des proclamations pour lés avertir du /;m/ auquel ils s'exposaient en ne restant pas chez eux. — Le 4, de 9 à 10 heures du soir, après avoir reçu les rapports de ses divisionnaires, Magnan écrivait à Saint-Arnaud : « Les généraux ont montré un grand élan et une grande valeur; les troupes, qui faisaient pour la première fois la guerre des rues, ont été trop facilement émues des coups de fusil qui leur venaient des fenêtres. Elles y ont répondu par des fusillades i?iutiles ; les généraux les ont calmées, et leur exemple les a entraînées sur le terrain des barricades. » Est-ce que le scélérat qui vient d'accomplir un massacre rend compte ainsi au scélérat qui Ta ordonné?
n*hésitait pas, Louis-Napoléon n'était pas épouvanté. Cette façon dramatique de présenter les choses n'est conforme ni à la vérité, ni à la vraisemblance; c'est un procédé d*imagination et de mise en scène pour expliquer le massacre du boulevard. Il n'est pas seulement vraisemblable, il est certaiu qu'il y a eu provocation de la part des insurgés, et que, spécialement entre la rue du Sentier et la rue Saint-Denis, des coups de feu venant des rues ou des maisons riveraines jetèrent l'alarme parmi les troupes et am-enèrent ces décharges générales et spontanées que les officiers n'avaient pas commandées et que, malgré leurs efforts, ils ne pouvaient arrêter. — La haine ne dispense pas du bon sens, et, si nous admettons que liOuis-Napoléon ait osé donner cet ordre infâme et qu'il ait trouvé des âmes assez avilies pour consentir à le recevoir, nous serons forcés d'admettre aussi que ses généraux le trahissaient, eux qui, au péril de leur vie, se jetaient au-devant de leurs soldats pour conjurer leur fureur. »
iMais voici qui est plus explicite. Canrobert a dit au Sénat (11 décembre 1879) : « Le feu, absurde au point de vue militaire, inutile et très dangereux pour ceux qui l'exécutaient, n'a été commandé par personne : tous les officiers qui ont opéré avec des jeunes troupes faciles à s^émouvoir devant des cris tumultueux accompagnés de quelques coups de fusil, comprendront ce que je dis, parce qu'ils savent très bien qu'on ne fait pas tirer des troupes formées en colonnes serrées et qu'il arrive, dans certains moments, que les troupes tirent sans commandement. » — Bien avant cette déclaration solennelle les camarades de Canrobert l'ont maintes fois entendu aborder Tofficier qui fit pointer les canons sur la maison Sallandrouze en lui disant : « Ah! c'est vous qui faites tirer le canon sans l'ordre de votre chef. » Ceci clôt le débat. Victor Hugo affirme, Canrobert nie. Qui hésitera entre la parole de l'homme de métier qui a entendu siffler les balles et de l'homme de phrases qui préparait des antithèses au fond d'une cour? Qui ne préférera la parole du maréchal de France, dont la longue vie toute d'honneur n'a jamais été ternie par un mensonge, à celle du poète, dont les œuvres sont pleines de mirages d'imagination, inconscientes certainement, mais que chez tout autre on appellerait des impostures \
\. M. Biré, dans ses remarquables Études sur V. Hugo, qui peuvent marcher de pair avec celles de Sainte-Beuve sur Chateaubriand, a détruit d'une main ferme et alerte tous ces mirages et rétabli la vérité sur la vie et les actes du poète.
Le seul ordre sévère donné aux soldats et sans mystère, puisque Saint-Arnaud l'avait publiquement annoncé le matin même, avait été « de fusiller quiconque serait pris les armes à la main ». Les soldats ne l'exécutèrent pas. Voilà en quoi consista leur cruauté. Magnan le constate dans sa lettre à Saint-Arnaud déjà citée, du 4 au soir : « Les soldats, malgré mes ordres, ont fait des prisonniers. »
A en croire les anathèmes tragiques des Châtiments et de Napoléon le Petit j les rues de Paris auraient été converties en ruisseaux de sang. Combien y a-t-il eu de victimes sur le boulevard Montmartre? Trente-cinq! Combien en tout, soit du côté des soldats, soit du côté des insurgés? D'après la statistique dressée par un statisticien savant et exact\ Trébuchet, chef de bureau de la Salubrité à la Préfecture de police, il y a eu 209 morts, dont H6 seulement tués sur place et parmi eux les 35 atteints sur les boulevards, et 299 blessés. L'état dressé, on découvrit que quelques insurgés, supposés à Tétranger, avaient été tués, et que quelques blessés avaient été soustraits aux recherches. On arriva ainsi au chiffre définitif d'environ 600 tués ou
1. Ce sont les expressions de Victor Hugo {Napoléon le Petit, page 107, en note). Il ajoute, il est vrai : « il adressé cet état de bonne foi, nous n'en doutons pas. 11 a constaté ce qu'on lui a montré et ce qu'on lui a laissé voir, mais il n'a rien pu savoir sur ce qu'on lui a caché ; le champ reste aux conjectures. » On n'a pu rien lui cacher, car il est allé luimôme dans les hôpitaux, dans les ambulances, à la Morgue, dans les prisons et dans les cimetières.
blessés. C'est beaucoup trop; mais qu'est-ce en comparaison des victimes de Tinsurreclion de Juin et surtout de celles qui tombèrent par pelletées pendant la semaine sanglante de la Commune? Il y a plus de sang du peuple aux mains républicaines qu'à celles de Louis-Napoléon.
Quelles preuves, quels commencements de preuves fournit M. Hugo de cette monstrueuse accusation des massacres nocturnes continués pendant plusieurs jours? Maupas les nie^ Que lui oppose Victor Hugo? Des témoins qu'il avait promis de nommer et qu'il ne nomme pas, un passant inconnu ! Cependant les témoins n'eussent pas été difficiles à trouver, surtout après la chute de l'Empire. « A la première exécution auraient assisté deux mille soldats. Sur ces deux mille soldats, quelques-uns, au moins, étaient républicains, ils auraient parlé; les victimes laissaient des familles; ces femmes, ces pères, ces enfants auraient parlé. Personne n'a rien dit^ »
Les pamphlets de V. Hugo, outrages à la vérité,
1. Extrait d'un Rapport du Préfet de police sur les événements de décembre 1851 : « Dois-jo relever une infâme calomnie que quelques gens mal intentionnés n'ont pas craint de répandre, sans y croire à coup sûr? On a parlé de fusillades nocturnes au Ghamp-de-Mars et aux environs de Paris. Ce n*est là qu'un détestable mensonge. Les insurgés ont élé traités avec toute la modération, toute l'humanité possibles, .traités comme des vaincus par de généreux vainqueurs... Sobres de leur victoire et de leur force, l'armée, l'autorité ont dédaigné les représailles. »
2. BiRÉ, V. Hugo après 18'i2, p. 20-21. Ce témoignage est d'autant moins suspect que M. Biré, lui aussi, appelle le coup d'Etat un crime.
sont surtout des blasphèmes contre la patrie. Ils dépassent la vendetta personnelle d'une ambition déçue. Qui en effet traînent-ils dans la boue plus encore qu'un prince humain el généreux. Qui? les héros de TAfrique qui allaient bientôt devenir ceux de la Crimée, de Tltalie et de Metz. Qui encore? Nos chers soldats à la fois si bons et si vaillants, dont l'univers entier connaît l'humanité. Qui? La nation entière. Son armée a toujours été le meilleur d'elle-même. Or si un jour, une minute, cette armée, parce qu'on l'avait gorgée d'or et d'argent, s'est avilie jusqu'à n'être plus qu'un ramassis « de bandits, de chenapans, d'escarpes, de détrousseurs de poches, de bourreaux^ d'ivrognes, de vendus », quelle nation serionsnous donc? Mais si tout ce que vous avez affirmé est vrai, l'intitulé de votre livre serait inexact* Ce n'est pas de Napoléon le Petit qu'il s'agirait,, c'est de la France la Petite^ ou, pour mieux dire^ r ignominieuse^ de la France, émule de Sodome et de Gomorrhe. C'est du reste ce que laisse échapper le poète :
Quand l'Empire en Gomorrhe avait changé Lutèce.
Vraiment la haine est en certaines âmes la muse souveraine, car ces pamphlets sans vérité^ sans vraisemblance, affligeants, contradictoires ^ calomniateurs, étincellent de beautés sans égales. — « Pour moi, a dit Lamartine en fermant les Châtiments^ je ne comprends pas qu'on ait de la haine pendant plus d'un vers. »
L'immense majorité de la province adhéra autant que Paris. Le langage des ouvriers lyonnais ne différa pas de celui de leurs frères de la capitale. « Le Président nous rend le suffrage universel : pourquoi nous battrions-nous? Nous nous compterons au scrutin. » La Croix-Rousse resta aussi impassible que le faubourg Antoine*. Vingtsept départements seulement protestèrent par des soulèvements plus ou moins sérieux. Nulle part, si ce n'est très accidentellement, il ne s'agit de la Constitution. Les démagogues n'en avaient aucun souci. Us guettaient le moment d'exécuter leur agression sociale, et ils saisirent celui-là à défaut d'un autre. La petite jacquerie qui éclata alors donna un avant-goût de ce qu'eût été la grande jacquerie de 1852«i on ne l'avait prévenue.
V. Hugo se récrie contre ce mot de jacquerie. Elle est, comme la fusillade du boulevard, une préméditation du tyran : un peu de spectre rouge lui était utile, il a crié à la jacquerie comme l'assassin crie au voleur, il a appelé jacquerie une insurrection légale, constitutionnelle , vertueuse.
Qu'y a-t-il en effet de plus légal que d'emprisonner des préfets, des maires, des magistrats, des commissaires de police, surtout de fusiller et de torturer des gendarmes ?