‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 97 sur 113 · COMMENT LE COUP D'ÉTAT FUT ACCUEILLI EN FRANCE ET EN EUROPE · texte numérisé non relu

COMMENT LE COUP D'ÉTAT FUT ACCUEILLI EN FRANCE ET EN EUROPE

En 1851, la France, sansdoule par insuffisance démocratique, n'était pas encore parvenue à cette hauteur. Elle respira quand elle apprit que ces bandes, dont la lâcheté seule égalait la férocité stupide, s'étaient dispersées à la simple vue des pantalons rouges. Une conversation racontée par Buffet rend en quelque sorte palpable le soulagement avec lequel on se sentit débarrassé de ces étranges martyrs. Rentré dans les Vosges, il reçoit la visite d'un cultivateur aisé qui lui dit : « Eh bien! vous voilà donc séparé de Napoléon? — C'est Napoléon qui s'est séparé de moi. — Comment cela? — Vous m'aviez confié un mandat, n'était-ce pas mon devoir de le défendre? — Assurément, votre conduite est très honorable; mais nous. Monsieur, nous n'avions point de mandat. — Non, sans doute. — Eh bien! Ma commune est excellente, composée de très braves gens. Nous avons cependant quatre ou cinq mau-

vaises têtes capables de très mauvaises actions. Il y a six mois, si, en traversant mon village où je passe à tort pour riche, je rencontrais Tun d'eux, il me regardait d'un air menaçant et murmurait : « Attends 1852! tu verras! les riches! » Ma foi, j'en conviens, je n'étais pas fier, ni rassuré. Aujourd'hui je regarde ces gens-là bien en face. On dit que nous avons perdu toutes nos libertés, je commence seulement à me trouver libre. »

Dans le monde plus élevé Tacquiescement ne tarda pas à devenir aussi explicite. Plus d'un représentant arrêté se félicita de l'avoir été; les hommes d'État célèbres, tels que Guizot, ne déguisèrent pas leur satisfaction, pas plus que la majorité des légitimistes non engagés dans les actions de presse et de parlement. Parmi ceux-là mêmes, beaucoup eurent quelque peine à ne paraître que résignés*. L'abstention fut la décision officielle du parti. Et cependant qu'est-ce que l'abstention si ce n'est la forme timide de lacquiescement?

1. Fallodx, Mémoires^ tome H, page 467 : « Je ne pouvais m'empêcher de reconnaître que la France et les bonapartistes eux-mêmes avaient laissé au parti monarchique la faculté de se reconstituer et qu'il n'en avait pas profité. L'expérience politique m'avait appris, en même temps, que les républicains, dans leur incurable mélange de violences et de faiblesses, ne préparaient à notre pays qu'une sanglante anarchie. Je ne pouvais donc m'étonner ni m'irriter beaucoup que le pays laissât passer une audacieuse aventure qui faisait entrevoir dos perspectives d'ordre et de durée. » — Journal du maréchal de Castellane, 20 mars : « M. de Falloux, passant à Lyon pour se rendre à Nice où il va chercher sa femme, est venu me voir. Il est satisfait de l'acte du 2 décembre; il m'a dit qu'il avait ici engagé ses amis à ne pas entraver le gouvernement, mais à l'aider au contraire. »

Est-ce ainsi qu'on se conduit à Tégard de ce qu'on juge réellement un crime? Doit-on au crime autre chose que de lui dire non , à pleine bouche et à plein cœur? On se décida à ce parti équivoque et peu courageux, de crainte de se perdre en heurtant une opinion publique trop prononcée.

Le clergé apporta ses félicitations sur le conseil du nonce apostolique, du cardinal Gousset, archevêque de Reims et de M^' Parisis, grandes autorités dans notre église. La plupart des catholiques firent de même; leur principal interprète, le journal F Univers, n'hésita pas à se prononcer par la plume de Louis Veuillot. LePèreRavignan, Lacordaire, Tévêque d'Orléans Dupanloup furent à peu près les seuls à conseiller la défiance et l'abstention *. Ils s'efforcèrent d'attirer à eux Montalembert troublé par l'arrestation des parlementaires ses amis, Veuillot, au contraire, lui conseillait de se ranger du côté du Prince : « Soutenez-le, lui disait-il, afin de le contenir plus tard. Allez à lui pendant le combat ; vous l'aborderez sur vos pieds ; dans quinze jours on ne l'abordera que sur les genoux. » Redevenu maître par la libération de ses amis de suivre ses instincts personnels, Montalembert dès le 6 décembre avait pris son parti ; il l'annonçait à l'un

1. Après s'ôtre beaucoup récrié contre le militarisme, Lacordaire se calma jusqu^à dire : « Accidentellement toutefois, Dieu peut se servir de ceci pour une bonne fin. La démagogie en France et en Europe nous conduisait au chaos. Le nouveau règne est peut-être destiné à l'écarter du sol do nos destinées. » Leltros à Foisset, 31 décembre 1851.

de ses amis d'Allemagne : a Je n'ai ni su, ni conseillé, ni applaudi le coup d'État, quant au moment choisi et au mode d'exécution. Je trouve qu'on aurait dû attendre que l'Assemblée eût rejeté une seconde fois la revision de la Constitution, et surtout s'entendre avec la minorité conservatrice pour faire, en même temps qu'elle, l'appel au pays. Mais aujourd'hui que le fait est consommé, je ne refuserai pas mon concours à un prince qui veut l'ordre , qui risque sa vie contre la démagogie et qui a témoigné un dévouement plus efficace et plus intelligent aux intérêts religieux qu'aucun de ceux qui ont gouverné la France depuis soixante ans.» Le 12, dans une lettre à 1' Z7n/vers, il conseilla ouvertement le vote affirmatif. Les républicains de raison, Bérenger, Lamartine, bien qu'affligés de Tavortement de la république, ûe s'étonnaient pas « de la ruine d'une Assemblée d'enfants à cheveux blancs qui avait joué à la Terreur, à la Montagne, à l'orléanisme militaire, à l'anarchie, à tous les jeux où l'on perd la dignité, la liberté, l'ordre social et la patrie* ». Plus d'un démocrate reconnut le bienfait de l'acte. « Quand je me représente, écrivait Proudhan, ce qu'eût été la domination de nos meneurs, je n'ai plus la force de condamner, au point de vue élevé de la marche humanitaire, les événements du 2 décembre ^ » Jules Favre a proclamé à la tribune, en un de ses rares jours d'équité, « que le coup d'État avait été dirigé

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