‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirsChapitre 106 sur 155 · L'ATTENTAT ORSINI. — LES CONSÉQUENCES EN FRANCE ET EN EUROPE · texte numérisé non relu

L'ATTENTAT ORSINI. — LES CONSÉQUENCES EN FRANCE ET EN EUROPE

Le lendemain même arrivait la nouvelle de Tatlentat d'Orsini (14 janvier 1858).

Ce jour-là, il y avait à TOpéra une représentation extraordinaire au profit d'un artiste. La célèbre tragédienne Ristori devait déclamer des fragments de Maria Stuarda et on donnait un ballet représentant l'assassinat de Gustave III roi de Suède. Au moment où l'Empereur allait descendre au péristyle du théâtre, trois détonations effroyables de bombes lancées contre sa voiture produisaient un véritable carnage. Cent cinquante personnes, mortes ou blessées, gisaient à terre. Le chapeau de l'Empereur avait été traversé par un projectile; il avait une écorchure au visage et l'Impératrice une légère égratignure près de l'œil ; sa robe était ensanglantée.

Après s'être occupés des soins aux blessés, l'Empereur et l'Impératrice entrèrent dans 1 salle, non sans émotion, mais avec calme et di

L'ATTENTAT ORSINl. 463

gnité. Dès que les spectateurs surent à quel danger les souverains venaient d'échapper, ils les acclamèrent*. Pendant que la représentation continuait, les hauts fonctionnaires accoururent de toutesparts; Heeckeren,sénateur etami du Prince, fut un des premiers à se présenter. L'Empereur lui dit, en lui serrant la main : — J'y ai échappé miraculeusement, mais le roi Louis-Philippe a été l'objet de dix tentatives ; je n'en suis qu'à ma quatrième, j'ai donc encore de la marge devant moi. — Il parla à tous avec le même calme et demeura jusqu'à la fin du spectacle. Sans sourciller, il entendit la Ristori s'écrier : « Le bras du sicairel c'est ma seule, ma véritable terreur! » et il vit tomber Gustave IIl dans une salle de spectacle, sous le coup d'un assassin.

Le Romaf;nol Orsini était le chef, l'âme du complot. Depuis son adolescence, cet homme conspirait. Adepte de Mazzini, il s'en était ensuite séparé, le jugeant méprisable d'envoyer ses satellites au sacrifice sans s'y exposer lui-même ; mais il avait emporté et retenu du maître déserté la doctrine de l'assassinat. A la veille d'être pendu par les Autrichiens, il s'échappa miraculeusement des prisons de Mantoue et gagna Londres. Là, il avait organisé son forfait.

1. Le duc Ernest deSaxe-Gobourg altère la vérité en disant dans ses Mémoires que tout le monde garda un morne silence et que l'Empereur dit en allemand : « Voyez ce que sont les Parisiens, je ne les ai pas assez durement traités. » — Tout ce que le Duc écrit sur l'Empereur est aussi peu réel. Voir Valbert, Revue des Deux Mondes du 15 décembre 1888.

Saos aucune haine spéciale contre Napoléon III, il s'était dit : L'Italie ne peut se délivrer que par la Révolution européenne; l'obstacle à cette révolution est en Napoléon III, car aucune révolution n'est à espérer tant que la France n'en donne pas le signal; l'Empereur tué, Paris s'insurgera, la flamme insurectionnelle s'allumera partout, et l'Italie brisera ses chaînes. Les démocrates allemands attendaient aussi la république de l'assassinat de l'Empereur. Possédé par ce rêve idiot de scélérat halluciné, Orsini racola quelques auxiliaires, un Français exilé, le docteur Bernard, des hommes de rien,Pieri de Lucques, le Vénitien Hudio, le Napolitain Gomez. Aidé par Bernard, il prépara ses engins, s'introduisit en France sous le nom anglais d'Allsop, descendit à. Paris, rue Mont-Thabor. Afin de ne pas éveiller les soupçons, ses complices, sauf Rudio et Pieri, s'établirent dans des hôtels séparés.

Le 14 janvier à 8 heures, ils se réunissent dans le logement d'Orsini, et ils en partent ensemble. Par un hasard providentiel, l'officier de paix Hébert, rue Lepeletier, reconnaît Pieri, qui se tenait en arrière, comme s'il méditait de déserter, et l'arrête. Si sa bombe avait éclaté en même temps que les autres, vraisemblablement ni l'Empereur ni l'Impératrice n'eussent été préservés.

L'attentat consommé, Orsini blessé s'était fait panser dans une pharmacie, se présentant comme une des victimes, et avait regagné en fiacre son domicile; Rudio était revenu se cacher rue Montmartre. Gomez se réfugia dans le restaurant

Broggi, en face de l'Opéra ; là, épouvanté de son forfait, il fond en larmes; cela le signale; on l'entoure, on Tinterroge; il se trouble de plus en plus, et finit par se dénoncer et donner l'adresse et le nom d'Orsini; on court rue Mont- Thabor et on le saisit dans son lit couvert de sang. Pieri, en l'émoi de son arrestation, avait laissé échapper l'indication du logement qu'il occupait avec Rudio ; on l'y trouva et il confessa son identité. Les assassins s'étaient livrés.

Le surlendemain, quand l'Empereur reçut le Ck)rps législatif, il parut pâle et défait. Autour de lui l'épouvante se lisait encore sur les visages, et Ton n'entendait que des exclamations furibondes. Sous l'empire de cette excitation générale, il se laissa entraîner à une série d'actes de fureur inutiles, excessifs, et qui compromirent sa réputation de sang-froid sans accroître sa sécurité. L'attentat avait été conçu à l'étranger, par un étranger, pour un intérêt étranger, ce furent cependant des Français innocents qui reçurent les premiers coups. Des journaux furent suspendus, des arrestations opérées. « Le danger, dit l'Empereur au Corps législatif, n'est pas dans les prérogatives excessives du pouvoir, mais dans l'absence des lois répressives. » Il fit présenter une loi de sûreté générale draconienne, et le général Espinasse fut nommé ministre de l'Inté-

rieur, avec mission de répandre la terreur ; dans chaque département commencèrent des arrestations sans cause, odieuses.

On demanda aux gouvernements voisins, à la Belgique, à la Suisse, à T Angleterre, au Piémont, des mesures de précaution et de répression contre les assassins et contre les journaux qui les excitaient ou les glorifiaient.

En Belgique, les journaux dénoncés, le Drapeau, le Prolétaire^ le Crocodile, furent poursuivis; les proscrits signalés furent éloignés; une loi déféra aux tribunaux ordinaires, sans plainte préalable, les ofiTenses contre les chefs des gouvernements étrangers.

En Suisse, le Conseil fédéral promit de concentrer dans ses mains les lois cantonales sur les réfugiés et de les rendre plus protectrices.

En Angleterre et en Piémont, on obtint moins de satisfactions.

La réclamation de Walewski au Gouvernement anglais, quoique fort sèche,n'étaitpointblessante. « L'hospitalité, disait-il, est-elle due à des assassins? La législation anglaise doit-elle servir à favoriser leurs desseins et leurs manœuvres, et peut-être à continuer de couvrir des gens qui se mettent eux-mêmes, par des actes flagrants, en dehors du droit commun et au ban de Thumanité? Le renouvellement et la perversité de ces entreprises coupables mettent la France en présence d'un danger auquel nous sommes tenus de pourvoir. Le gouvernement de Sa Majesté britannique peut nous aider à le conjurer en nous

L'ATTENTAT ORSINI. idî

donnant une garantie de sécurité qu'aucun État ne saurait refuser à un État voisin , et que nous sommes autorisés à attendre d'un allié. Pleine de confiance d'ailleurs dans la haute raison du Gouvernement anglais, nous nous abstenons de toute indication quant aux mesures qu'il peut convenir de prendre pour satisfaire ce vœu. Nous nous en reposons entièrement sur lui du soin d'apprécier les décisions qu'il jugera les plus propres à conduire au but, et nous nous complaisons dans la ferme persuasion que nous n'aurons pas vainement fait appel à sa conscience et à sa loyauté (20 janvier). »

Palmerston répondit verbalement et avec urbanité à la démarche française, sans adresser de note officielle dans la crainte d'envenimer les rapports. Il reconnut que l'Angleterre avait un devoir à remplir à la suite d'un attentat commis par des assassins venus de Londres ; il ne pouvait songer à modifier Valien bill cher à la nation, mais il proposa de qualifier de crime capital, passible des travaux forcés, la conspiration pour assassinat qui, jusque-là, avait été traitée comme un simple délit.

Le bill fut voté en première lecture, sansopposition,par deux cents voix de majorité. Peu avant la seconde lecture, le Journal officiel {vdiiiçsis inséra des adresses de colonels, remplies de menaces et d'outrages. L'une, par exemple, disait : « Que les misérables sicaires, agents subalternes de pareils forfaits, reçoivent le châtiment dû à leur crime abominable, mais aussi que le repaire infâme

OÙ s'ourdissent d'aussi infernales machinations soit détruit à tout jamais. Le pays le demande à grands cris, et l'armée saurait y dépenser jusqu'à la dernière goutte de son sang^ »

La colère et l'indignation soulevèrent le peuple anglais à la lecture de ces provocations insensées ; vingt mille personnes se réunirent dans Hyde-Park, aux cris de : « A bas les Français ! » L'Empereur, qui ne s'obstinait pas contre l'évidence, essaya de calmer ces susceptibilités en déclarant que l'insertion des adresses au Journal officiel n'avait eu lieu que par inadvertance et par suite de l'habitude de publier sans examen des documents de cette nature. Les Anglais ne se contentèrent d'aucune explication. Quand Palmerston proposa la seconde lecture de son bill, le Parlement, sans l'examiner, prenant seulement en considération le silence gardé après la dépêche de Walewski, déclara par dixneuf voix de majorité, selon les expressions de Disraeli, « que le gouvernement avait agi d'une manière embarrassée et timide et avait manqué de dignité et de respect pour lui-même ». Palmerston, la veille si populaire, put à peine se défendre, il fut hué, renversé, et Derby chargé de former un ministère, dans lequel Malmesbury eut le Foreign Office et Disraeli l'Échiquier (24 février).

Depuis le commencement de cette crise, Persigny ne décolérait pas. Cependant, tant que son

Page 1