‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirsChapitre 108 sur 155 · mai · texte numérisé non relu

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fiée, et que la poursuite cessât d'être subordonnée à une plainte.

Cavour, attentif à conserver le seul appui sur lequel il comptât, ne se refusa à aucune des condescendances possibles. Il opéra une razzia de tous les émigrés dangereux ; il ordonna à Tintendant de Gênes de saisir coup sur coup Yltalia del PopolOj de faire périr par tous les moyens en son pouvoir ce misérable journal, ce Moniteur des assassins, quoique, à son avis, il ftt par réaction plus de bien que de mal. Il pressa La Tour-d'Auvergne de porter plainte contre la Ragione d'Ausonio Franchi qui avait défendu Orsini. La Tour-d'Auvergne voulant rendre évidente la nécessité de modifier radicalement la loi sur la Presse refusa; la Ragione ne put être poursuivie que devant le jury et elle fut acquittée. Pour prévenir de tels dénis de répression, bien qu'ils ne lui fussent pas imputables, Cavour prépara une loi qui modifiait la composition du jury. Jusque-là tiré au sort parmi tous les électeurs politiques de la ville où siégeait la Cour d'appel, il le serait désormais sur une liste de deux cents personnes formée par une commission de trois membres, dont deux nommés par le Gouvernement. Il concéda une loi sur la provocation et l'apologie des attentats contre les souverains. Il consentit à ne pas exiger une plainte spéciale, à se contenter d'une démarche générale faite une fois pour toutes. Il refusa d'aller au delà, de supprimer par décret T/te/ia del Popolo: ce serait un coup d'État,

et il ne youlait pas sortir du Statut ; il ayait fait déjà beaucoup en ordonnant des poursuites systématiques souslesquelles ce journal ne tarda pas à succomber. Il consentit d'autant moins à interdire aux émigrés d'écrire dans les journaux que beaucoup d'entre eux y défendaient l'alliance française et y combattaient Mazzini. « Si vous voulez couper le mal par la racine, disait-il, conseillez au Pape de mettre un terme à ses proscriptions et de ne plus verser chez nous le rebut de la Romagne. Depuis l'amnistie autrichienne, le nombre des réfugiés lombards a diminué des trois quarts; que le Pape en fasse autant et nous nous débarrasserons des quatre cinquièmes des Romagnols qui constituent la portion la plus dangereuse et la plus remuante de l'émigration. » Il démontra qu'il ne pouvait supprimer en principe la nécessité d'une plainte préalable, car sans cela son ministère public eût été obligé de poursuivre les injures contre le roi Bomba ou contre l'empereur d'Autriche, et de traiter de même les souverains favorables au Piémont et ceux qui le harcelaient de leur hostilité, ceux qui dédaignent les injures et ceux qui en sont offensés.

Walewski n'admit aucune de ces raisons incontestables et insista de la façon la plus menaçante : — Nous sommes décidés d'aller jusqu'aux extrêmes, et nous irons là où on ne chassera pas les assassins, pour les arracher des entrailles delaterre. — Cesinsistancesblessantes, inopportunes, étaient encore envenimées par le

ton impérieux de La Tour-d'Aiivergne ; de Furbanilé de Gramont on revenait aux rudesses de ButenYal.

Fatigué, offensé, Cavour se redressa alors avec dignité et opposa à des exigences déraisonnables un invincible refus. « Charles Albert, dît-il, est allé mourir à Oporlo plutôt que de plier la tête devant rAutriche. Notre jeune Roi tombera au pied des Alpes plutôt que de mettre une tache à son noble blason, et nous, ses ministres, nous le suivrons. Nous sommes ennemis des révolutionnaires ; nous avons autant que vous Thorreur de l'assassinat et de ceux qui le prêchent, mais nous sommes des libéraux parce que nous croyons que la liberté seule sauvera Tltalie, et libéraux nous resterons, dussions-nous perdre votre précieuse amitié et succomber dans l'isolement; nous tomberions au moins notre drapeau à la main et l'honneur intact. »

Victor-Emmanuel était exaspéré. Cavour disait de La Tour-d'Auvergne : « C'est un triste sire. >» Victor-Emmanuel l'appelait un scélérat. — Il résolut de s'adresser directement à l'Empereur ; il lui envoya son aide de camp de confiance, Délia Rocca (fin de janvier). Les premiers entretiens de l'envoyé de Victor-Emmanuel avec l'Empereur ne furent pas réconfortants : — J'aime le Piémont, dit l'Empereur, et votre Roi comme un ami excellent; j'ai une estime toute particulière pour le comte de Cavour, mais pourquoi me refusent-ils ce que m'accorderait tout gouvernement qui, sans être mon ami, serait simple-

ment celui de la justice ? Ne vous faites pas illusion, tout votre avenir est dans mes mains. Ayant rompu avec moi, vous rapprocherez-vous de l'Angleterre? Quelle force en tirerez-vous? ne s'est-elle pas prononcée pour le maintien des traités de 1815? Et alors je serais moi-même obligé de me rapprocher de l'Autriche et de renoncer au plus doux désir de mon cœur, celui de travailler à l'indépendance et au bonheur de l'Italie. — Dans sa réponse à la lettre autographe apportée par Délia Rocca, il reprocha au Roi d'avoir un gouvernement faible, une police inepte et de trop concéder aux révolutionnaires.

Néanmoins, ces rudes façons de s'exprimer sur les choses étaient accompagnées des plus courtois procédés envers le messager royal : — Je suis libre tous les matins entre neuf et dix, venez me voirquand cela vous conviendra; sije ne puis vous recevoir, vous reviendrez un autre jour. —

Délia Rocca, comme tous les illustres Piémontais du temps héroïque, solide, plein de loyauté et d'honneur, avait en même temps un esprit d'une dextérité accorte. Il se garda bien de négliger l'invitation de l'Empereur, il s'y rendit plusieurs fois, et en fumant des cigares, il discuta doucement les préventions, rétablit la vérité des faits, prouva que le Piémont n'était pas un réceptacle de bandits, que les braves gens y étaient en nombre et que le Roi et Cavour ne demandaient pas mieux que d'être agréables. A chaque entretien l'Empereur, mieux éclairé, se montrait plus radouci. Il l'était tout à fait lorsque arriva

une lettre de Victor-Emmanuel, adressée à lui, La Rocca, mais avec instruction « de commettre fimprudence d'en donne?* lecture ». Elle disait : « L'Empereur doit être bien persuadé de mes bonnes intentions et voir que les faits ont été exécutés môme avant qu'il les eût demandés. S'il voulait que j'use de violence ici, qu'il sache que je perdrais toute ma force et lui toutes les sympathies d'une généreuse et noble nation... Si les paroles que vous me transmettez sont ses paroles textuelles, dites-lui, dans les termes que vous croyez meilleurs, qu'on ne traite pas ainsi un fidèle allié; que je n'ai jamais souffert de violence de personne; que je suis la voie de l'honneur toujours sans tache et que de cet honneur je ne réponds qu'à Dieu et à mon peuple ; qu'il y a huit cent cinquante ans que nous portons la tête haute et que personne ne me la fera baisser, et qu'avec tout cela je ne désire autre chose qu'être son ami. »

Est-il beaucoup de souverains tout-puissants qui n'eussent considéré ce fier langage comme une rodomontade et n'y eussent répondu par de la rancune ou des représailles? « Voilà, dit l'Empereur, ce qui s'appelle avoir du courage. Votre roi est un brave; j'aime sa réponse. Écrivezle-lui tout de suite; tranquillisez-le sur mes intentions; exprimez-lui mon déplaisir de lui avoir causé de la peine. »

Les jours suivants, il invita Tofficier piémontais à une revue, et le reçut avec une distinction si marquée qu'on eût pu croire cette fête mili-

taire donnée en son honneur. Le soir il fut accueilli aux Tuileries avec les mêmes empressements parFEmpereur et Tlmpératrice. La princesse Mathilde s'avança vers lui toute souriante, et de sa voix claire et chaude : « Dites-moi, monsieur Délia Rocca, avez-vous lu le journal de ce soir*? Ces gens-là ont bien raison de dire que nous ne vous aimons pas, car — elle s'arrêta un moment — nous vous adorons. »

Dans l'audience de congé (20 février), l'Empereur autorisa le général à dire au Roi, confidentiellement, mais d'une manière positive, qu'en cas de guerre contre l'Autriche, il viendrait combattre avec des forces imposantes à côté de son fidèle allié, Victor-Emmanuel. — Dites aussi à M. de Cavour qu'il se mette en correspondance directe avec moi, et que nous nous entendrons certainement ^ —

Cavour, pour entraîner l'Empereur, n'eut donc pas à tenir, menaçante devant lui, pendant plusieurs mois, la terreur du poignard italien. Les âmes triviales qui ont inventé et propagé cette avilissante supposition contre un homme qui n'a jamais eu peur, ne pouvaient comprendre sa belle magnanimité. A la place de l'Empereur, exaspérés d'être le point de mire de ces Italiens dont la rédemption était sa pensée constante, ils eussent renoncé à de généreux projets et abandonné à son sort le pays des assassins;

1. Un journal dans lequel on disait ; Ici les FiémorUais sont peu aimés.

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