Della Rocca, Autobiografia di un veterano, t. I, p
lui ne voulut pas rendre tout un peuple responsable de la scélératesse d'un individu et le forfait d'un Italien n'alluma pas sa colère contre ritalie. Son ami Arese hésitant à venir, il lui fit dire par Conneau qu'il aurait une joie très grande à le voir : — Il y a Italiens et Italiens; heureusemeot que les mauvais sont rares. — Le premier moment passé, il éprouva même de la compassion pour l'assassin.
Pietri avait visité Orsini et lui avait démontré, — il me l'a raconté à la porte même de la cellule d'Orsini, — ce que son forfait avait eu de stupide. — Comment, lui avait-il dit, en Europe il n'y a qu'un seul souverain s'intéressant à votre patrie, et vous voulez le supprimer? Supposez-le tué par vos bombes, croyez-vous que ce serait la Révolution qui lui aurait succédé? c'eût été une réaction aveugle, terrible, impitoyable, dont un des premiers actes eût été de vous livrer pieds et poings liés à l'Autriche. — Orsini comprit, regretta, écrivit à l'Empereur l'adjurant de rendre l'indépendance à sa patrie : « Que Votre Majesté se rappelle que les Italiens, au milieu desquels était mon père, versèrent avec joie leur sang pour Napoléon le Grand, partout où il voulut les conduire; qu'elle se rappelle qu'ils lui furent fidèles jusqu'à sa chute; qu'elle se rappelle que tant que l'Italie ne sera pas indépendante, la tranquillité de l'Europe et celle de Votre Majesté ne seront qu'une chimère. Que Votre Majesté ne repousse pas les vœux suprêmes d'un patriote sur les marches de l'écha-
faud ; qu'elle délivre ma patrie, et les bénédictions de vingt-cinq millions de citoyens la suivront dans la postérité (21 février). »
Jules Favre obtint Tautorisation de lire dans sa défense cette supplique, et on ne saurait s'imaginer, si on n'a pas été présent à cette audience, la stupeur produite par cette lecture inattendue, même pour les magistrats qui dirigeaient le procès, ni le bouleversement des cœurs, quand de sa voix mélodieuse, rendue solennelle et poignante, Jules Favre, célébrant d'avance les funérailles du malheureux placé derrière lui, s'écria à la fin de sa magnifique harangue : « Pour faire votre devoir sans passion comme sans faiblesse, vous n'avez pas besoin, Messieurs, des adjurations de M. le Procureur général. Mais Dieu qui nous jugera tous, Dieu devant qui les grands de ce monde dépouillés du cortège de leurs courtisans et de leurs flatteurs, apparaissent tels qu'ils sont, Dieu qui seul mesure l'étendue de nos fautes, la force des entraînements qui nous égarent et de l'expiation qui les efface, Dieu prononcera son arrêt après le vôtre, et peut-être ne refusera-t-il pas un pardon que les hommes auront cru impossible sur la terre. »
Je craignis un instant d'être obligé déjouer un rôle dans ce drame judiciaire. Pieri, le complice d'Orsini, m'avait prié de le défendre*. Je me rendis auprès de lui.
1. » Conciergerie de Paris, 17 février 1858. Monsieur, lorsque je vous quittais à Marseille en 1848, allant à Tannée
Il m'exposa que son système serait d'attaquer Orsini dont il se plaignait amèrement, qui, disaitil, l'avait dénoncé, trahi. Au milieu de ses explications fiévreuses perçait l'espérance, sa bombe n'ayant pas été lancée, de sauver sa tête. Quand je l'eus bien écouté, je lui répondis : — Si je vous défends, c'est à la condition de ne pas attaquer Orsini, et d'avoir la plus complète liberté, mais je crois que vous avez tort de me choisir : Jules Favre défendant Orsini, si je vous défends, cela ressemblera à une coalition d'hostilité contre l'Empereur, et vous perdrez les chances de salut sur lesquelles vous comptez. Choisissez un avocat sans couleur politique ou plutôt agréable au gouvernement. Ceci dit, si vous persistez, j'accepte. — Il réfléchit, me remercia fort, et choisit Nogent-Saint-Laurens.
L'Impératrice, plus encore que l'Empereur, avait été émue du repentir d'Orsini. Peu à peu son imagination avait transformé l'assassin en martyr s'ofTrant en holocauste pour sa patrie opprimée; après la condamnation, dans son exaltation trop chevaleresque, elle demanda une grâce à laquelle l'Empereur ne répugnait pas. Un conseil privé fut réuni; le cardinal Morlot
d'Italie plein d'espoir pour cette pauvre patrie, je ne m*attendais pas à solliciter votre secours pour une autre cause, je suis au nombre des inculpés d'attentat contre la personne de l'Empereur. Voulez-vous me défendre devant la Cour d'assises? C'est pour le 25. Une réponse immédiate obligera infiniment votre fidèle serviteur. G. Piert. » — C'est au sortir de ma visite à Pieri que je rencontrai Piétri à la porte de la cellule d'Orsini.
démontra, avec son autorité sacerdotale, que la clémence serait odieuse à la conscience publique : le sang de tant de victimes innocentes exigeait une expiation; pardonner ce serait encourager. 11 fut décidé que la justice suivrait son cours.
La veille de l'exécution, Orsini adressa une nouvelle lettre à TEmpereur : « Les sentiments de sympathie de V. M. pour Tltalie ne sont pas pour moi un mince réconfort au moment de mourir. Je déclare, avant de. rendre le dernier souffle, que l'assassinat, de quelque prétexte qu'il se couvre, n'entre pas dans mes principes, bien que, par une fatale aberration d'esprit, j'aie organisé l'attentat du 14 janvier. Non, l'assassinat politique ne fut jamais mon système, et je l'ai combattu au péril de ma vie par mes écrits et par les actes de ma vie politique. Que mes compatriotes, au lieu de compter sur ce moyen de l'assassinat, apprennent de la bouche d'un patriote prêt à mourir que leur abnégation, leur dévouement, leur union, leur vertu peuvent seuls assurer la délivrance de l'Italie, la rendre libre, indépendante et digne de la gloire de nos aïeux. Je vais mourir avec calme et je veux qu'aucune tache ne souille ma mémoire. Quant aux victimes du 14 janvier, je leur offre mon sang en sacrifice, et je prie que les Italiens devenus indépendants dédommagent un jour ceux qui ont souffert. Que V. M. me permette, en finissant, de lui demander grâce de la vie, non pour moi, mais pour ceux de mes complices condamnés à mort. »
L'Empereur fit envoyer à Cavour les lettres du supplicié avec invitation de les insérer dans la Gazzetta piemontese. — Qu'on y prenne garde, objecta Cavour, c'est un assaut direct contre FAutriche, non seulement par le Piémont, mais aussi par la France. — Dans l'intention de l'Empereur c'était surtout, ce qui échappait à Cavour, une réprobation de l'assassinat politique par un assassin. Il répondit : Publiez.
L'eflfet fut immense. Une auréole entoura la mémoire d'Orsini transfiguré et le régicide fut ennobli par celui même qui venait d'exiger que l'apologie en fût châtiée par la loi. Aussi Brofferio se crut-il permis de l'exalter dans la discussion de la loi sur la presse : « Les tyrans n'ont qu'un moyen de se préserver, c'est de renoncer à leur tyrannie. Prohibez la vérité, la justice, la vertu, le sentiment, la raison, brûlez les bibliothèques, renversez les théâtres, jetez dans les flammes tous les livres, et malgré cela l'assassinat des rois malfaisants et barbares sera toujours applaudi. » — Cavour protesta contre ces déclamations homicides : « Dans l'intérêt du Piémont et de l'Italie entière, il faut que du seul État italien libre, s'élève hautement la voix non seulement du gouvernement, mais celle de la nation, pour protester solennellement, énergiquement, contre la doctrine scélérate de l'assassinat piol-
tique. » (Vifs signes d'approbation sur tous les bancs de la Chambre.) — Rattazzi, malgré sa récente amertume , soutint la loi et contribua à son vote (29 avril)*.
Cavour avait pris Mazzini à partie, l'accusant de méditer l'assassinat de Victor-Emmanuel. Mazzini ne se défendit pas d'avoir voulu l'assassinat de l'Empereur et il célébra Pianori, Orsini; mais il protesta avec indignation qu'il ne songeait pas à attenter aux jours de Victor-Emmanuel : « Sa vie est protégée par le Statut et par l'inutilité du crime. » — Le tout assaisonné d'imprécations contre Cavour, calomniateur méprisable, ennemi de la liberté, en train, au lieu de préparer l'Italie, de défaire le Piémont. — Cavour ne fut pas mécontent de ces diatribes qui, aux yeux de l'Empereur, le séparaient à n'en plus douter de la secte avec laquelle on lui avait soupçonné des connivences. Napoléon III manifesta sa satisfaction à Villamarina : — a Je suis content et reconnaissant du vote du Parlement piémontais, soyez convaincu que je n'oublierai pas cette conduite loyale de la Sardaigne envers ma personne. Les travaux de Casale et d'Alexandrie avancent-ils? — Sire, nous
1, La conspiration contre la vie du chef d'un gouvernement manifestée par des actes préparatoires était punie de la réclusion et ensuite de la surveillance de la haute police pendant cinq ans. — L'apologie de l'assassinat politique, qu'elle soit une approbation ou une justification, fut punie conformément à l'article 24 de la loi du 26 mars 1848. — La liste du jury devait être dressée par des commissions nommées par les conseillers provinciaux et communaux.
nous préparons toujours pour le grand jour. » Dans Tattente du grand jour, Cavour, ne sachant que faire ni que proposer, se dépensait en notes, négociations, mémorandums pour reprendre le Cagliari et ses passagers au Roi Bomba; querelle mesquine et douteuse. Le cabinet anglais barcheggiava, louvoyait, tantôt contraire, tantôt favorable; TEmpereur ne demandait pas mieux que de soutenir le Piémont, et précisément par cette raison, il l'engageait à ne pas se trop avancer et ne pas devenir menaçant; la restitution du Caglia?n ne valait pas qu'on s'aliénât les sympathies de la Russie, dont on allait avoir besoin. Bientôt, d'ailleurs, le roi de Naples, autant pour complaire à l'Empereur que sous la pression des sommations anglaises, consentit à lâcher sa proie avec une indemnité (juin i858). Et Cavour retomba dans son tournoiement agité d'écureuil dans une cage trop étroite.
Cependant les bruits venus de France n'étaient pas décourageants. Les journaux officieux se déclaraient de plus en plus favorables au Piémont et agressifs contre l'Autriche ; le Moniteur officiel publiait des feuilletons hebdomadaires d'About remplis de critiques acerbes contre le gouvernement pontifical, telles que le Pape s'en émut, et fit insérer en tête de son journal officiel : « On lit dans le feuilleton du Moniteur de Paris quelques articles intitulés l'Italie contemporaine et signés About. Il y a entre ces articles et l'histoire contemporaine la même différence qu'entre l'exagé-
ration, le mensonge, la calomnie d'une part et la vérité de l'autre. » En transmettant ce renseignement, Gramont ajoutait : « Il est à craindre que l'administration n'éprouye quelque difficulté à justifier la continuation d'une série d'offenses hebdomadaires ainsi dirigées contre un gouvernement allié qui, bien que très imparfait, croit avoir quelques titres au respect et à la bienveillance des puissances catholiques*. »
Ce qui mécontentait le Pape enchantait Cavour. 11 n'en trouvait pas moins l'attente bien prolongée. Aussi sa surprise fut-elle joyeuse lorsque Conneau lui apporta de la part de l'Empereur l'invitation de venir l'entretenir à Plombières.