CHAPITRE XIX
Cavour accourut aussitôt et, malgré sa pétulance et sa confiance ordinaire en lui-même, non sans émotion.
La première conversation (21 juillet 1858) dura près de huit heures. L'Empereur l'ouvrit en déclarant qu'il était décidé à soutenir le Piémont contre TAutriche. Mais comment entamerait-on cette guerre? si Ton pouvait parler net, on n'aurait pas eu à chercher de prétexte, on dirait : — L'Autriche occupe et tyrannise des pays italiens qui ont horreur de sa domination, nous prenons les armes au nom du Droit et nous la chassons. — Mais un tel langage eût soulevé une clameur de haro dans les chancelleries et probablement provoqué une coalition; on était condamné à jouer la comédie, à se donner l'apparence d'être provoqués, et à découvrir un moyen d'obliger l'Autriche à se déclarer la première. Les traités particuliers, l'occupation prolongée des Ro- BQiagnes et des Légations, avaient paru, au Con-
grès de Paris, des griefs insuffisants à motiver l'intervention de la France et de l'Angleterre : il fallait trouver une autre cause de conflit. Celle à laquelle on s'arrêta était vraiment disproportionnée à l'effet qu'on voulait produire. C'est par Massa et Carrara qu'on amènerait l'explosion. L'on provoquerait une adresse des habitants au Roi, réclamant l'annexion du duché. Le Roi n'accepterait pas, mais il adresserait au duc de Modène une note hautaine et menaçante contre ses procédés de gouvernement. Il était sûr que le duc, fort de l'appui de l'Autriche, répondrait avec impertinence : sur quoi Victor-Emmanuel ferait occuper Massa, et la guerre commencerait. On adopta d'autant plus aisément ce biais que le duc de Modène n'ayant reconnu aucun des souverains de la France depuis 1830, on était à l'aise avec lui.
Le prétexte de la guerre trouvé, on établit la conduite à suivre à l'égard du Pape et du roi de Naples. Le Pape devait être ménagé pour ne pas soulever les catholiques en France ; le roi de Naples, pour conserver les sympathies de la Russie, qui mettait son point d'honneur à protéger le roi Ferdinand. Il fut donc admis que si on laissait les Romagnes s'insurger, on continuerait à assurer au Pape la tranquille possession de Rome au moyen de la garnison française, et qu'on ne s'occuperait pas du roi de Naples, à moins qu'il se prononçât pour l'Autriche, quitte à laisser faire ses sujets, si, profitant de l'occasion, ils se débarrassaient de sa domination pa-
ternelle. Dans son rapport au Roi, Cavour ajoute : « En ce qui concerne Naples, TEmpereur verrait avec plaisir Murât remonter sur le trône de son père. » — Certainement Thomme d'État italien aura mal saisi la pensée de son interlocuteur, ce qui lui arrivait parfois, on Ta déjà vu à propos de Clarendon. L'Empereur a pu et dû dire que si les Napolitains révoltés voulaient absolument Murât il ne le leur interdirait point par les armes, mais loin de travailler à cette solution, il ne la souhaitait nullement ; il savait trop les embarras qu'elle lui eût créés et il était aussi éloigné de préparer le royaume de Naples à Murât, que le duché de Toscane au prince Napoléon.
On détermina ensuite le but de la guerre et le partage des dépouilles. Le but de la guerre devait être de chasser les Autrichiens de Fltalie et de ne pas leur laisser un pouce de terrain en deçà des Alpes et de Tlsonzo. Quant aux dépouilles, la vallée du Pô, les Légations, la Romagne formeraient sous la maison de Savoie un rovaume de la Haute Italie. Le Pape conserverait Rome et son territoire; le reste des États pontificaux, accru de la Toscane, formerait le royaume de Tltalie Centrale ; on en chasserait Léopold et on y placerait la duchesse de Parme, qui, dans ces derniers temps, avait paru s'éloigner des Autrichiens et avec laquelle l'Empereur avait établi des relations épistolaires par l'intermédiaire de sa cousine, la duchesse d'Hamilton; on ne toucherait pas à la circonscription du royaume de Naples. Les quatre États italiens formeraient une con-
fédération à l'instar de la Confédération germanique, le Pape en serait le président.
Cet accroissement du Piémont serait compensé par la cession de la Savoie à la France. l'Empereur demandait en outre Nice ; Cavour faisant des objections, la question fut réservée. En caressant ses moustaches, FEmpereur dit que c'était pour lui des questions secondaires dont on aurait le temps de s'occuper plus tard. Une autre question également réservée fut celle du mariage du prince Napoléon avec la princesse Clotilde, fille aînée de Victor-Emmanuel. Il y avait près d'un an que Bixio et Villamarina avaient informé Cavour des intentions du prince Napoléon. Cavour avait répondu en priant Bixio d'engager le prince à renoncer à son projet : la fille aînée de la maison de Savoie ne pouvait épouser qu'un prince appelé à un trône. A Plombières, l'Empereur, dans une longue promenade en tête à tête dans les vallons et les forêts des Vosges, revint à plusieurs reprises sur ce projet d'union. Il n'en fit pas une condition sine qua non de l'alliance, mais il témoigna d'y attacher une grande importance. — 11 est possible, dit-il en souriant, que j'aie dit quelquefois du mal au Roi de mon cousin, car j'ai été souvent en colère contre lui; mais, au fond, je l'aime tendrement parce qu'il a d'excellentes qualités et que depuis quelque temps il se conduit de manière à se concilier l'estime et l'affection de la France. Il vaut beaucoup mieux que sa réputation; il est frondeur, aime la contradiction, mais il a beaucoup d'esprit, pas mal de jugement
et un cœur très bon. — Cavour, tout en s'étudiant à ne pas blesser l'Empereur, évita de prendre un engagement quelconque; le roi ne l'avait autorisé à en venir là que si l'Empereur ayait fait du mariage une condition absolue de l'alliance^ ce qui n'était pas.
L'Empereur insista fort sur la gravité de la guerre; il était convaincu que même après deux ou trois batailles perdues dans les vallées du Pô et du Tagliamento, l'Autriche ne consentirait pas à abandonner ses belles possessions d'Italie, et qu'elle ne se résignerait à ce douloureux sacrifice que lorsqu'on aurait mis l'épée sur son cœur à Vienne. Il prévoyait qu'on serait peutêtre obligé de combattre à la fois sur le Rhin et sur l'Adige; il estimait qu'une armée de 300000 hommes au moins serait nécessaire; il en fournirait 200000; il en attendait 100000 de l'Italie.
Dans ce programme de Plombières, il n'y avait de pratique que l'expulsion de l'Autriche de la vallée du Pô et la cession de Nice et de la Savoie. L'organisation qu'on avait préparée à T Italie affranchie était une chimère. Elle se résumait en l'antithèse de l'indépendance et de l'unification; on concédait l'indépendance et on refusait l'unification. Or cette séparation était repoussée par le parti national formé sous l'impulsion de
Manin et de ses amis. Ce parti nombreux, éclairé, ardent, s'était placé en dehors à la fois des timidités piémontaises et des audaces mazziniennes, et avait admis, comme seul programme patriotique, l'indépendance par l'unification sous le sceptre de Victor-Emmanuel. Parlait-on à ces hommes d'une confédération, ils répondaient : Une confédération ne peut êlre que républicaine; une confédération monarchique ne serait, comme en Allemagne, qu'un accord de princes contre leurs peuples. —
De toutes les impossibilités de ces combinaisons, la plus impossible était la présidence du Pape. Croire qu'un Pape quelconque se contenterait de ce hochet comme compensation du patrimoine de saint Pierre perdu, c'était ignorer ce qu'est l'Église et la Papauté. Chaque fois qu'on parla à Pie IX de confédération italienne, il répondit : (( Je ne puis renoncer à une part quelconque de mon pouvoir souverain, me plier à un régime constitutionnel, m'exposer à être obligé de faire la guerre, si ce n'est pour défendre mes propres États ou les prérogatives de ma couronne ^ »
Libérer l'Italie de l'Autrichien, c'était en réalité la livrer tout entière à la maison de Savoie, et, quoi qu'on stipulât pour prévenir cette conséquence, détruire le pouvoir temporel du Pape, le royaume de Naples et les Duchés. Répugnait-on à cette inévitable unité de l'Italie, il