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L'EMPEREUR A CHERBOURG. 49T

de Cowley et de ses ministres (4 août 1858).

Devant elle, dans un discours, l'Empereur célébra l'alliance anglaise : « Les faits, dit-il, parlent d'eux-mêmes, et ils prouvent que les passions hostiles, aidées par quelques incidents malheureux, n'ont pu altérer ici l'amitié qui existe entre les deux couronnes, ni le désir des deux peuples de rester en paix. Aussi ai-je le ferme espoir que si l'on voulait réveiller les rancunes et les passions d'une autre époque, elles viendraient échouer contre le bon sens public, comme les vagues se brisent devant la digue qui protège en ce moment contre la violence de la mer les escadres des deux empires. »

Néanmoins, malgré sa volonté d'être affectueux et confiant, il ne sut dissimuler à ses hôtes royaux les pensées cachées qui le séparaient d'eux. On le trouva triste, embarrassé, contraint, silencieux, peu disposé à parler, refroidi. Son discours satisfit le grand public anglais; auprès de la Reine et du prince Albert, l'entrevue n'obtint pas le succès qu'il s'en était promis. La Reine quitta Cherbourg avant les fêtes, recommandant à ses ministres d'augmenter les défenses maritimes de l'Angleterre, et elle se rendit chez le roi de Prusse, à Babelsberg, près de Potsdam. L'Empereur, après son départ, à l'inauguration de la statue de Napoléon P^, glissa, dans un discours rempli de protestations pacifiques, une phrase qui faisait pressentir l'événement en préparation : « Un gouvernement qui s'appuie sur la volonté des masses n'est l'esclave d'aucun parti;

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il ne fait la guerre que lorsqu'il y est forcé pour défendre l'honneur national ou les grands intérêts des peuples. »

Les dispositions peu favorables des Anglais rendaient indispensable de s'assurer la bonne volonté de la Russie. Le Tsar avait maintes fois exprimé son intention, Naples respecté, de ne pas contrarier les projets de Napoléon III en Italie. Un de ses diplomates les plus informés, Balan, avait dit à Cavour passant par Baden après Plombières : — Si vous avez à l'un de vos côtés un chasseur de Vincennes, comptez que de l'autre vous aurez un soldat de notre garde.

— A Varsovie (29 mai 1856), Alexandre dit à Dabormida, l'envoyé de Sardaigne : — Mon père a été un ami trop solide de l'Autriche qui l'a payé d'ingratitude, mais cet obstacle est à présent écarté, et je ne doute pas que notre amitié ne soit parfaite. — A quoi Gortschacow ajouta:

— Soyez prudents, ne vous montrez pas amis des révolutionnaires, et notre amitié ne vous manquera jamais. — Les princes russes venus en Italie avaient renouvelé ces assurances. Stakelberg, le ministre de Russie à Turin, quoique dans des sentiments conservateurs, n'avait cessé de se montrer amical, de s'associer aux fêtes nationales et d'exprimer à l'égard de l'Autriche un éloignement qui allait jusqu'à l'animosité.

— Nos deux pays, avait-il dit à Cavour, doivent être bons amis, car ils n'ont pas d'intérêts qui les divisent et ils ont des rancunes communes qui les rapprochent. — Mais tout cela restait purement verbal et quelque assurance plus sérieuse devenait nécessaire. D'ailleurs les deux souverains s'étaient promis à Stuttgard de n'entamer aucune affaire grave sans s'avertir et se concerter; il fallait remplir cet engagement.

A cette époque le prince Napoléon était en bonnes relations avec son cousin. Par ses vives réclamations, il avait contribué à adoucir les mesures de rigueur qui avaient suivi l'attentat Orsini, et à convaincre l'Empereur de la nécessité d'y renoncer tout à fait : pouvait-on continuer à poursuivre d'une réaction féroce des Français dont aucun n'avait été coupable, tandis qu'on n'en voulait pas à l'Italie du forfait de l'un des siens? Le renversement du ministère Espinasse et son remplacement par le magistrat Delangle était en partie l'œuvre du Prince. L'Empereur le reconnut en créant, en sa faveur dans le ministère remanié, un ministère de l'Algérie et des Colonies. Ses sentiments favorables à l'Italie, sa brillante souplesse d'esprit, l'agrément séducteur, quand il le voulait, de ses manières, le rendaient particulièrement apte à la mission délicate de convaincre le Tsar.

Aux premiers jours de septembre, l'Empereur le manda à Biarritz. Le Prince, en discussion avec le ministre des Finances Magne, crut que c'était le motif de l'appel de l'Empereur. 11 arriva

le soir tard. L'Empereur vint le matia le réveiller lui-même, le conduisit sur la plage, et là, jouant avec sa canne sur le sable, il lui confia sa résolution de faire la guerre pour affranchir ritalie. Il lui raconta les conversations et Faccord de Plombières, la belle alliance qu'il lui avait préparée, combinaison qui, indépendamment des avantages personnels , permettait d'expliquer l'intimité avec le Piémont et de servir de paravent aux préalables nécessaires. « J'ai besoin de toi, conclut-il, et je te donne toute ma confiance; garde le secret envers tout le monde; l'Impératrice ne se doute de rien, pas davantage Walewski qui est ici, et moins encore Fould qui va arriver; ne leur dis rien. »

Le prince Napoléon exprima sa joie d'une résolution qui correspondait si bien à ses propres désirs, et sa reconnaissance des bontés de l'Empereur, et entra dans l'examen des détails d'exécution. Il fallait avant tout retirer à Walewski le ministère des Affaires étrangères, et ne pas lui confier une entreprise arrêtée sans son concours et dont il serait certainement l'ennemi ; il fallait s'entourer d'hommes sympathiques et ne pas se condamner à agir comme des conspirateurs. — Mais où prendre ces hommes? répliqua l'Empereur ; je suis contraint d'engager les affaires sans mes ministres et de les placer en présence de résolutions arrêtées : quand je les aurai jetés à l'eau ils seront bien obligés de nager. — Le prince insista : Mais si vous ne mettez pas dans la confidence votre ministre de la Guerre et si

VOUS n'êtes pas d'accord avec lui, comment pourvoirez-vpus aux exigences infinies d'une mise sur pied de guerre? Ainsi, pour ne parler que d'un de ces innombrables détails, comment vous assurerez-vous l'immense quantité de bonnes chaussures nécessaires à des hommes qui n'ont pas de bas? — Vraiment, interrompit l'Empereur, les soldats n'ont pas de bas? — Non, certes. — Ah! c'est un peu fort. — Il y a un moyen de s'en assurer, faites avancer la sentinelle qui est devant le palais. — Le soldat s'avança, on lui fit ôter ses souliers, et l'Empereur apprit ainsi que dans son armée on ne portait pas de bas.

Il fut convenu que le prince Napoléon partirait le soir même pour Varsovie, où se trouvait alors l'empereur Alexandre. Walewski fut chargé de demander par télégraphe si le prince Napoléon serait reçu; on lui avait dit qu'il s'agissait d'une politesse au Tsar en souvenir de l'entrevue de Stuttgard. Gortschacow répondit immédiatement que le Tsar serait charmé de recevoir le Prince, et qu'au besoin il retarderait son départ de Varsovie jusqu'au 9. Le Prince partit aussitôt, avec une lettre de l'Empereur qui l'accréditait sans entrer dans aucun détail.

Malgré le secret qui lui avait été recommandé, en passant par Paris il dit à Bixio : — Faites savoir à Turin que tout va mieux et plus vite qu'on ne pouvait l'espérer; le voyage de Varsovie n'est pas étranger à nos projets. — Il arriva le 8 au soir. On était venu l'attendre

à la frontière. Aussitôt il reçut la visite du général Gortschacow, puis à minuit celle de l'Empereur. Alexandre, surpris de cette visite inopinée, lut la lettre de Napoléon III avec émotion. Quand le Prince lui eut expliqué l'objet de sa venue, il se montra bien disposé, se référant, pour les arrangements à prendre, à son chancelier, qui, en effet, ne tarda pas à arrivera son tour. Cette conférence dura jusqu'à trois heures du matin ; elle n'eut cependant pas de résultat, car Gortschacow usait sa verve à lire ses dépêches et se perdait en digressions infinies sans conclure; on dut remettre au lendemain.

Le prince Napoléon proposa une première combinaison. La Russie, dès que la guerre aurait été déclarée par le Piémont et par la France, romprait ses relations avec l'Autriche et garnirait sa frontière de troupes du côté de la Gallicie; elle s'engagerait à reconnaître les acquisitions de la France vers la frontière d'Italie et celles du Piémont en Italie, et ne s'opposerait point à la constitution indépendante de la Hongrie si elle avait lieu. En retour Napoléon III renonçait dès maintenant, en ce qui le concernait, à faire subir plus longtemps à la Russie l'humiliation de l'article du Traité de Paris qui limitait ses forces dans la mer Noire. La France se chargeait d'expliquer ces décisions à l'Angleterre, et la Russie à la Prusse ; toutes deux feraient un cas de guerre de l'agression, soit de l'une, soit de l'autre. Dans le cas où la Russie serait amenée ainsi à s'engager, elle obtiendrait la Gallicie;

ce fut le seul mot prononcé sur la Pologne.

Alexandre n'agréa pas cette première combinaison; il n'était pas prêt à la guerre et il ne pouvait promettre de la faire ; plus tard il verrait ; maintenant son pays était épuisé; il avait de grosses affaires sur les bras, l'émancipation des serfs, notamment, qui le lui interdisaient.

On discuta alors une seconde combinaison plus restreinte. L'Italie et la France s'engageraient seules; la Russie ne promettait aucune assistance matérielle, mais une neutralité bienveillante, manifestée par un déploiement de forces purement comminatoire sur la frontière de Gallicie ; en même temps qu'elle paralyserait ainsi une partie des forces autrichiennes, elle s'efforcerait de contenir l'Allemagne; après la guerre, elle reconnaîtrait nos acquisitions sur la frontière d'Italie et celles faites par le Piémont sur les princes italiens qui auraient pris part à la guerre^ ce qui mettait le royaume de Naples hors de toute prise. Il ne serait pas question de la Hongrie, tout en étant bien entendu, verbalement, que si elle se séparait de l'Autriche, on reconnaîtrait le fait accompli. En échange de ces bons offices, la Russie ne réclamait pas la Gallicie, mais elle insistait sur la renonciation par la France de sa part de garantie dans la limitation des forces de la mer Noire.

Pendant ces négociations, le prince Napoléon, ayant rencontré le consul d'Angleterre à une revue, s'approcha de lui et lui donna la main, lui rappelant d'anciennes relations en Crimée.

Le consul fut poli, mais très froid, et lui dit avec affectation : — H y a longtemps de cela, Monseigneur, et les temps sont bien changés. — Quant aux Polonais, supposant qu'il s'agissait de quelque affaire importante, quoique n'ignorant pas les sentiments du Prince en leur faveur, ils s'abstinrent de toute manifestation de crainte de compromettre le succès de ses démarches.

Le Prince n'avait pas tenu l'Empereur au courant, car il avait été convenu qu'il n'écrirait pas, même en chiffre, par la poste ou par le télégraphe, sinon en cas d'urgence ; ce fut au camp de Châlons qu'il vint rendre compte.

L'Empereur l'attendait devant sa baraque; arrivé dans son' cabinet, il lui demanda avec inquiétude: « Eh bien, as-tu réussi? » — Tout le satisfit, sauf deux points : il eût voulu l'action de la Russie plus explicitement déterminée, et il ne consentait pas à répudier sa garantie relative au Traité de Paris; il s'engageait seulement à soutenir dans un Congrès les prétentions de la Russie; faire plus, c'eût été manquer à des engagements formels; il ne s'exposerait pas, en les répudiant, à se brouiller avec l'Angleterre, si d'une manière quelconque, maintenant ou plus tard, elle obtenait la connaissance de la teneur du traité secret.

Walewski continuant à être à l'écart, le capitaine de vaisseau La Roncière le Noury, attaché à la maison militaire du prince Napoléon, fut mystérieusement envoyé à Pétersbourg pour reprendre la négociation sur ces données. Sa

tâche ne fut pas aisée, car Gortschacow, très disposé à nous être bienveillant, ne voulait pas démordre de la révision du traité de Paris. L'Empereur dut écrire directement au Tsar et renvoyer une seconde fois La Roncière à Pétersbourg. Enfin tout se termina par un traité de neutralité bienveillante et d'assistance diplomatique, conçu dans les termes arrêtés avec le prince Napoléon, sauf qu'il n'était fait aucune mention du Traité de Paris et que nous ne contractions aucun engagement en retour de la neutralité et de l'assistance promises, et de la reconnaissance anticipée de nos acquisitions et de celles du Piémont \ Le châtiment de l'infidélité autrichienne parut à Alexandre et à son chancelier un gain suffisant. « La mission de Varsovie, écrivait Cavour au Prince, que V. A. I. a remplie avec une si rare habileté, contribuera immensément au succès de cette entreprise. Le concours du Tsar, quand même il se bornerait à empêcher l'immixtion de FAllemagne dans nos affaires, assure, à mon avis, le succès de la guerre, et, en nous le procurant, V. A. a rendu à notre cause le plus grand de tous les services (25 octobre 1850). »

Le concours de la Russie ainsi obtenu, l'Empereur dut s'assurer des dispositions de l'Aile-

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