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Je tiens tous ces détails du prince Napoléon. T. III. *îa

magne. Depuis que l'Autriche était affranchie des préoccupations de l'affaire orientale, elle avait repris avec une nouvelle ardeur sa politique de domination. Ses moyens d'influence étaient nombreux ; elle agissait parles faveurs sur la noblesse des États du sud et du centre, qu'elle attirait à son service; elle employait l'intimidation contre les délégués à la Diète contraires à ses vues, elle les poursuivait de ses intrigues, de ses calomnies, jusqu'à ce qu'elle les eût asservis, ou qu'elle les eût renversés ; elle disposait des influences catholiques ; elle avait à son service une presse mercenaire infatigable à la représenter comme la protectrice exclusive de l'unité allemande . et des intérêts allemands ; elle était soutenue par les porteurs, nombreux et répandus partout, des titres de son énorme dette ; auprès des petits princes, elle évoquait les cupidités de l'ambition prussienne toujours tendue à les dévorer; elle tenait en fermentation le gros public allemand, en lui dénonçant le péril français et en lui montrant, à propos et hors de propos, les pantalons rouges enjambant le Rhin. A l'aide de ces forces diverses employées avec habileté, suite et décision, elle ne cessait, tout en accablant la Prusse de ses protestations de confraternelle amitié, de travailler à sa subordination ; partout elle s'étudiait à diminuer son prestige et à créer des embarras à sa politique.

Elle n'avait pas facilité son admission au Congrès de Paris. Lors du conflit de Neuchâtel, sa froideur avait contrasté avec la cordialité fran-

çaîse; sans contester le bien fondé des prétentions de la Prusse, elle avait essayé, en jetant dans ses jambes le lacet fédéral, d'empêcher le passage de ses troupes par l'Allemagne du Sud; elle avait conclu, avec le grand-duc de Bade un traité pour l'occupation en commun de la forteresse de Radstadt; elle exploitait l'imbroglio danois et dénonçait le cabinet de Berlin au peuple comme tiède, aux gouvernements européens comme violent. D'après Bismarck, qui soutenait sans fléchir le poids de la lutte, « le mécontentement et la méfiance étaient arrivés à un tel point qu'une guerre à faire en commun par la Prusse et l'Autriche fournirait probablement une funeste série de preuves de jalousie réciproque; la croyance à la possibilité d'une parfaite entente des deux puissances a perdu plus de terrain en Allemagne que partout ailleurs ». Le contre-coup que cet antagonisme exerçait sur Bismarck lui-même est curieux à noter. De défenseur de l'Autriche, il l'avait fait son ennemi acharné; de champion de la Sainte-Alliance, partisan de l'alliance française; de réactionnaire absolu, presque libéral. Le fer et le feu lui paraissaient de plus en plus le moyen de dénouer le conflit dont il doutait de moins en moins ; cependant il commençait à entrevoir qu'une part aussi devait être faite aux forces morales. Dès 1854, il insinuait que, tout en bridant les journaux sur la politique étrangère, et en les obligeant même à soutenir la politique officielle, il serait peut-être utile de leur laisser

plus de liberté à l'intérieur; en 1858, il est tout à fait affirmatif : « La position dirigeante de là Prusse avant 1848 tenait moins à la faveur des Etats moyens et de l'Assemblée fédérale qu'à ce qu'elle prenait les devants sur le terrain libéral et servait de modèle aux États confédérés. » Il conseillait de reprendre cette tradition abandonnée à la suite des mouvements de 1848 : «La Prusse est sûre que le Roi resterait maître chez lui quand même on retirerait du pays l'armée tout entière; aucun État continental ne pourrait en dire autant; sur cette certitude repose la possibilité de satisfaire aux exigences de l'époque actuelle, et de développer la vie publique plus que ne le peuvent d'autres États; la Prusse peut accorder sans danger à ses Chambres et à sa presse, même dans les questions purement politiques, plus de marge qu'elle ne l'a fait jusqu'à présent*. »

11 semblait donc que l'Empereur pût exploiter cet antagonisme de l'Autriche et de la Prusse et obtenir en les opposant l'une à l'autre l'immobilité de l'Allemagne, mais la maladie décidément incurable du roi de Prusse avait apporté un élément nouveau dans la situation. Le frère du Roi, prince royal Guillaume, avait été insti-

i. Mémoire de mars 1858.

tué définitivement régent du royaume (8 octobre 1858). Autrefois impopulaire au point d'être obligé de quitter nuitamment Berlin, ce prince était devenu Tobjet de la prédilection publique depuis qu'il avait lutté, pendant la guerre de Crimée, contre les préférences russes de son frère. Il inclinait dès ce temps à Faction combinée avec TAngleterre. Cette tendance s'était fortifiée par le mariage récent de son fils avec la fille aînée de la reine Victoria; il entretenait une correspondance confidentielle avec le prince Albert et le roi Léopold de Belgique, et cette attache anglaise était de nature à adoucir la malveillance de ses sentiments envers TAutriche, devenue la cliente préférée du cabinet anglais, et même à le rapprocher d'elle à l'heure du péril. Dès son avènement, il congédia Manteuffel, le ministre de son frère, désagréable à l'Angleterre, à cause de son inclination vers la Russie et la France.

Le discours-programme qu'il prononça en réunissant le nouveau cabinet était nuageux et surtout contradictoire en un point essentiel : il exprimait le désir, sans se livrer à l'influence étrangère, et sans se lier prématurément les mains par des traités, d'être en relations amicales avec toutes les grandes puissances; en Allemagne, il ne rechercherait que des conquêtes morales. En même temps il annonçait un règne guerrier en déclarant urgentes de fondamentales réformes militaires : « C'est l'armée, disait-il, qui a conquis la grandeur de la Prusse. La faute

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d'avoir négligé l'armée a eu pour conséquence la catastrophe de 1806, glorieusement effacée^ grâce à la nouvelle organisation militaire qui/ par les victoires de la guerre de délivrance, fit ses preuves éclatantes. Une expérience de quarante années et de deux courts épisodes de guerre (1848-1849) ont appelé Tattention sur maintes parties de notre régime militaire qui paraissent susceptibles de changement. Pour celte réforme, il faut une situation politique paisible et de l'argent, et ce serait la faute la plus condamnable de vouloir marchander avec une. réorganisation qui, par suite, quand viendrait le moment de l'éprouver, ne répondrait pas à ce qu'on aurait espéré. La Prusse doit être puissante et renommée telle, afin de pouvoir, le cas échéant, mettre un fort poids politique dans la balance. »

La présidence du Conseil du nouveau ministère dit « de rÉre nouvelle » était confiée au prince Antoine de Hohenzollern, et le portefeuille des Affaires étrangères à Schleinitz.

Le prince Antoine de Hohenzollern était le chef de la branche catholique qui avait conservé la principauté de Hohenzollern. En 1849, il avait cédé son petit État à la Prusse ; en retour de cette cession, tous les princes de Hohenzollern sont reconnus comme branche cadette de la maison de Prusse, et le chef de la famille porte le titre d'Altesse royale. C'était un ami éprouvé du Régent, positif, prévoyant, distingué, sachant bien conduire ses affaires et celles de sa famille, jouissant d'une autorité considérable. Il

avait épousé la seconde des filles que le grandduc de Bade avait eue de son mariage avec Stéphanie de Beauharnais*. Malgré ce lien d'alliance avec Napoléon, il était imbu de toutes les préventions gallophobes des professeurs - allemands, et nous n'avions à en attendre, sous des formes hypocrites, que du mauvais vouloir.

Schleînitz, sans fermeté ni opinions tranchées, était un diplomate aimable, enguirlandeur, toujours prêt à éluder les difficultés par des compliments et des assurances vagues; il n'avait pas contre T Au triche les mêmes antipathies que Manleuffel. Quelques-uns des autres ministres professaient des sentiments ultragermaniques. Le mieux que nous pussions espérer d'un tel personnel, c'était une neutralité pas trop malveillante, et rien n'était moins assuré à cause des passions déchaînées de TAUemagne du Sud qui, selon le noble langage du célèbre historien Treitschte-, « animée de la fureur invétérée de l'esprit de parti, insensible aux plaintes émouvantes d'une nation malheureuse, souhaitait bonne fortune à celui dont le pied était posé sur son cou, parce qu'il foulait un peuple étranger »,

Cet examen de la situation européenne démontrait la sagesse du programme de Plombières et rendait manifeste la nécessité, si on ne voulait pas coaliser contre soi tant de mauvais vouloirs, de se donner à tout prix le rôle de provoqués.

1. L'aînée avait épousé le prince Gustave de Wasa; la troisième, le marquis de Douglas, fils du duc d*Hamilton.

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