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CHAPITRE XXI

Dès son retour à Turin, le roi et ses collègues l'ayant approuvé, Cavour confia son secret à Lafarina et lui donna mission d'agiter l'opinion, de tenir les esprits en éveil et de préparer un soulèvement pour le printemps prochain. Luimême avertit Arese et ses principaux amis, envoya partout un mot d'ordre confiant et, par l'intermédiaire de Pasolini, gonfalonier de Ravenne, essaya même d'amadouer Pie IX. Il l'invite à le venir voir à l'heure habituelle de ses audiences, cinq heures du matin. A peine Pasolini assis, Cavour sans transition: « Eh bien! nous y sommes ; c'est pour cela que le mariage se fait. Nous avons l'appui de la France, et toute l'Italie est prête pour la révolution. — Et il lui raconte le plan de l'intervention française. — Mais cette politique est-elle celle du Roi? — Oh! le Roi! il faut le retenir plutôt que l'exciter. Mais vous devriez nous aider; vous êtes l'ami du Pape, persuadez-lui que les Autrichiens ne demeureront pas toujours en Italie, et que le

Vicariat piémontais dans les Romagnes serait pour lui une sauvegarde. — Mais j'ai déjà parlé au Pape à Bologne, il ne veut rien entendre. »

En effet, Pie IX ne voulait rien entendre, et il en donnait justement une preuve bien inopportune, en une question étrangère à la politique.

A Bologne vivait un juif, négociant honorable, Mortara. Un beau jour, les sbires du Saint- Office pénètrent dans sa demeure, appréhendent son enfant, l'emportent et l'enferment à Rome dans la maison des catéchumènes (octobre 1858). Que s'était-il passé? Une servante mal famée était venue déclarer que sept ans auparavant, elle n'ayant pas quinze ans, elle avait baptisé l'enfant gravement malade. Rien n'était moins prouvé et plus contestable que ce baptême apocryphe. Cependant le Saint-Office, sans réflexion, sans enquête, sur cette unique déposition, avait ordonné d'appréhender l'enfant. Le père accourt à Rome éploré et suppliant; les prélats du Saint- Office le repoussent brutalement ; Antonelli l'accueille avec bonté, compatit à sa douleur, et conseille au Saint-Père d'écouter sa supplication. Gramont, imploré de son côté, seul parmi les membres du corps diplomatique, quoique tous partageassent son sentiment, se rend auprès de Pie IX et appuie le conseil humain et prévoyant du secrétaire d'État.

Pie IX avait été fort troublé ; il avait regretté la précipitation du Saint-Office et la cruauté de l'alternative dans laquelle le plaçait un empressement mal entendu; mais sa piété çve\i^\\. ^^

plus en plus un caractère mystique : sans se préoccuper des faits extérieurs, à chaque cas douteux, il s'enfermait dans son oratoire, priait, méditait, et prenait des déterminations qu'il regardait comme des ordres divins et soutenait avec une inébranlable fermeté. En cette circonstance il agit ainsi. La conviction de sa conscience lui défendit de rejeter dans la perversité de Terreur l'enfant qu'il croyait providentiellement marqué du signe rédempteur. Tandis que Gramont* le pressait, des larmes coulaient lentement de ses yeux; un combat pathétique se livrait en lui entre la voix de la nature et les devoirs rigoureux du Pontife; ceux-ci remportèrent: « Il existait un fait religieux d'importance prédominante ; il avait longuement et péniblement réfléchi à l'étendue de ses devoirs, il avait imploré la lumière du ciel, sa résolution était inébranlable, l'enfant resterait chrétien, élevé par ses soins et à ses frais. 11 veillerait avec une sollicitude particulière à sa santé et à son instruction ; ses parents seraient libres de le voir autant qu'il leur conviendrait, tous lesjours s'ils le voulaient. » 11 s'épancha plus complètement avec le chargé d'afl*aires de Naples, de Martino. Dans une audience de coiigé, celui-ci racontait les difficultés de sa situation. « Et moi aussi, dit le Pape, j'ai eu, j'ai encore de véritables tourments. On me presse de tous côtés pour rendre aux juifs cet enfant qui est devenu chrétien; Antonelli lui-

J. Gramont à AValewski, 9 octobre 18o8. . --

même s'est mis contre moi, et j'ai le malheur de mécontenter tout le monde. Avez-vous lu comme on me traite dans les journaux français? Mais j'ai vu mon devoir par la grâce de Dieu, et je me ferais plutôt couper les doigts que de m'en écarter ; fussé-je réduit à me cacher, je ne crains rien; le Pape ne fut jamais plus fort que lorsqu'il était le Pape des Catacombes ^ »

On ne peut que s'incliner devant une aussi fervente obstination. 11 n'en est pas moins certain que ni les attaques d'About, ni la propagande protestante et italienne, ni les déclamations démocratiques ne furent aussi funestes au pouvoir temporel que ce rapt cruel d'un enfant à son père et à sa mère. Plus les défenseurs du Saint- Siège soutinrent que l'acte inexorable du Prince était la conséquence du devoir inflexible du Pontife, plus se répandit, parmi les esprits modérés et nullement hostiles au catholicisme, la conviction qu'à Rome comme ailleurs, le sceptre devait être séparé du bâton pastoral"^.

Le 19 octobre, Cavour et Lafarina arrêtèrent un plan de soulèvement. Le 31 avril 1859, Massa et Carrara s'insurgeraient; Garibaldi, le l'^^'mai, accourrait avec ses volontaires et se dirigerait directement par l'Apennin sur Modène, ou bien

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