Dante
arriverait par Reggio. Si les Autrichiens interceptaient les routes de Reggio ef de Modène, il se rejetterait parTApennin sur Pistoia et ensuite sur Bologne. Les amis du Lombardo-Vénitien retiendraient et occuperaient les Autrichiens en coupant les fils télégraphiques, en détruisant les chemins de fer, en mettant le feu aux magasins militaires. Dès que ces soulèvements se seraient prononcés, le gouvernement piémontais, alléguant la nécessité de protéger sa frontière, enverrait des troupes à Carrara, ferait occuper les passages de l'Apennin et, si le mouvement se dirigeait vers la Toscane, enverrait une partie de sa flotte et quelques troupes de débarquement à Livourne. Évidemment les Autrichiens n'assisteraient pas à cette intervention contre leurs protégés et leurs féaux; le fusil au pied, ils s'avanceraient; une rencontre se produirait, et la France arriverait au secours du Piémont en criant àTagression.
Lafarina, autorisé ainsi, avertit ses affiliés de se préparer pour un mouvement au printemps prochain ; ils recevraient des instructions définitives à la fin de Thiver. Un moment, Cavour crut que Tétat de TOrient lui fournirait un casus belli plus sûr et plus prompt. Les populations y étaient presque toujours en émoi : la Bosnie et THerzégovine en révolte contre Tautorité turque, la Serbie en révolution. Alexandre Karageorgewitch , renversé, avait été remplacé par l'octogénaire Milos Obronewitch, et s'était réfugié dans la forteresse turque de Belgrade;
le cabinet autrichien avait donné Tordre au commandant de son armée de Hongrie de Ty protéger contre une attaque des Serbes; TEmpereur, d'accord avec la Russie, protestait contre cette violation flagrante du traité de Paris. Au Monténégro, à propos d'une querelle de frontière, les Turcs envahirent la Principauté; L'Empereur ayant envoyé deux navires dans l'Adriatique, un navire russe était venu s'embosser à côté des nôtres.
L'Autriche, en Serbie, au Monténégro, soutenait la Turquie. Cavour, supposant qu'elle pousserait son immixtion jusqu'à une action militaire isolée, entrevoyait là un beau casus belli. Mais les Turcs se firent battre à Grabowa, par les Monténégrins; les puissances intervinrent; l'homme d'Etat remarquable qui avait pris la direction des Affaires étrangères à la suite de la mort de Reschid, Fuad, ne s'enlêta pas dans l'intransigeance que lui conseillait la passion autrichienne ; il ordonna l'évacuation du Monténégro, consentit à charger une commission mixte de la limitation des frontières, et les consuls de France et d'Angleterre de déterminer les réformes à accorder aux insurgés. Cette pacification provisoire supprimait l'éventualité du casus belli oriental : il fallut en revenir au plan de Lafarina. Il fut envoyé à Paris, où il fut adopté après quelques modifications, et les journaux dont on disposait en Italie, en France, en Angleterre, commencèrent à se répandre en lamentations contre l'abominable duc de Modène. Le
duc, averti de ce qui se machinait, avait demandé au grand-duc de Toscane la permission, le cas échéant, de se retirer chez lui avec ses troupes. L'échec de la tentative de Maximilien en Lombardie vint à propos favoriser la propagande de Lafarina. Le gouvernement honnête et libéral du jeune Archiduc avait un peu assoupi dans le peuple la haine contre l'Autriche; les intransigeants de la noblesse et de la classe moyenne n'en étaient que plus ardents dans leur opposition ; ils avaient imaginé de prendre comme mot de ralliement : Viva Vei^di (anagramme de yictor-£'mmanuel, ^oi D'/talie). Les survivants du régime Radetzky reprochaient à l'Archiduc de ne pas sévir contre cette résistance : la douceur était duperie; on ne caresse pas qui veut vous anéantir. Les malveillants allèrent jusqu'à insinuer que l'Archiduc nourrissait des arrièrepensées ambitieuses, et qu'au détriment de son frère il se préparait un royaume personnel. A Vienne, on cessa de l'encourager, de le soutenir, on le contraria sourdement, puis, sans l'avoir consulté, on édicta deux mesures qui lui firent perdre en un instant ce qu'il avait péniblement gagné : le temps du service militaire allongé de deux ans et la plupart des causes d'exemption supprimées, une nouvelle monnaie créée, infligeant une perte de trois pour cent à ceux qui possédaient l'ancienne monnaie en circulation, la swanziga. L'Archiduc se rendit à Vienne, essaya d'obtenir le retrait ou l'atténuation de ces mesures désastreuses; il n'y réussit pas, et re-
vînt aussi découragé que diminué. Ceux qui s'étaient ralliés lui reprochèrent de conserver un pouvoir avili et se retirèrent bruyamment, espérant se faire pardonner leur adhésion; le mécontentement s'étendit dans les coins les plus reculés où il n'avait pas encore pénétré. Jamais, depuis 1848 une explosion n'avait été plus imminente.
Les affaires de la guerre marchaient donc à souhait en Italie; ailleurs, elles étaient en moins bon train.
Le grand-duc Constantin, en visite à Turin,, (décembre), avait, il est vrai, confirmé les bonnes dispositions du Tsar. Sortant de la réserve officielle qu'on gardait à Pétersbourg, il donna l'assurance au Roi et à Cavour que son frère, dans le cas d'une guerre avec l'Autriche, non seulement n'aiderait pas celle-ci, mais manifesterait hautement sa sympathie et s'emploierait à ce que l'Allemagne se tînt tranquille et laissât faire. Mais le point noir était toujours l'Angleterre et la Prusse.
La cour et le cabinet anglais se prononçaient de plus en plus ouvertement. A Compiègne, l'Empereur avait essayé de gagner Palmerston et sur-r tout Clarendon. Il leur avait confié « qu'il ne voulait entreprendre aucune réforme, ni aucun cUiangeinent à Rome, que même Naples dçyait
être laissée en paix, afin de plaire aux Russes, que par conséquent la Lombardie restait seule comme champ d'action politique : « Les detix derniers objets de la dernière guerre {celle d^Orient) en tant qu'il s'agit de la France avaient été la Pologne et l'Italie. A la paix, la Pologne avait été mise de côté, il restait donc Tltalie, et il s'était engagé envers le pays à la réorganiser (novembre). » Cowley profitant de ses facilités d'accès, confirma les informations deClarendon*. La Reine écrivit à Malmesbury : « La Reine est très alarmée, quant aux intentions supposées de l'Empereur Napoléon d'amener une guerre en Italie. Tout ce qu'on peut faire pour détourner l'empereur d'un pareil projet devrait être fait. Il ne veut pas réfléchir, et ne \oit que ce qu'il désire. S'il fait la guerre en Italie, cela amènera, selon toute probabilité, la guerre avec l'Allemagne, et par là avec la Belgique, et alors, d'après nos garanties, nous serons entraînés dans le conflit, et la France peut se trouver ainsi avoir toute l'Eurbpe contre elle, comme en 1814 et 1815 (9 décembre). »
En Prusse, les ministres de l'Ère nouvelle, doctrinaires creux, à moitié anglais, ne sortaient pas d'une réserve suspecte. Cavour pria Pepoli, neveu de Murât, beau-frère du prince Antoine, homme d'esprit, actif, mais léger, bruyant et bavard, d'aller à Berlin tenter un effort d'influence personnelle sur le chef du ministère