‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirsChapitre 125 sur 155 · Cavour à Boncompagni, 22 mars · texte numérisé non relu

Cavour à Boncompagni, 22 mars

récrimînatoire, fort éloquente mais non motivée. Il prête à Walewski les plus noirs desseins : « Il est décidé à nous perdre, à forcer le Roi à abdiquer, moi à donner ma démission et à pousser le Piémont vers un abîme. » Il prie l'Empereur de dissiper ses appréhensions en fixant d'une manière précise et absolue le mémorandum que la France posera à F Autriche ; « sans cette pièce, il ne saurait comment se présenter devant le Roi que l'incertitude de sa position tourmente et exaspère* ».

Cette lettre contenait deux assertions de nature à étonner l'Empereur. Il y était dit : « Des circonstances malheureuses et imprévues ont décidé Votre Majesté dans sa haute sagesse à modifier les plans primitifs sans altérer le but qu'elle a l'intention d'atteindre. » En quoi l'Empereur avait-il modifié ses plans primitifs? S'était-il engagé à déclarer la guerre à l'Autriche en bravant l'Europe entière? Avait-il promis autre chose que de soutenir le Piémont contre des actes agressifs? Cet acte agressif avait-il été commis? Non. — « J'ai gardé pour moi seul, disait encore Cavour, lesecret des négociations. » Et l'Em-

1 . On répète couramment que Cavour aurait menacé TEmpereur, s'il reculait devant la guerre, de se retirer en Amérique et de publier des papiers compromettants ! Invention que dément le ton de la lettre de Cavour. D'ailleurs que pouvait publier Cavour? Ses conversations de Plombières et le traité secret du 10 décembre? En quoi cette publication aurait-elle nui à TEmpereur? elle n'aurait tué que la cause italienne. Même dans ses furies Cavour était incapable de pareilles sottises.

peréur savait qu'il l'avait dévoilé à un grand nombre de personnes, à Lafarina, Arese, Pasolini, Klapka, etc., etc.

Néanmoins, comprenant ces anxiétés, Napoléon III répondit avec une extrême modération, dans une forme presque molle, de crainte qu'elle ne devînt blessante : « Monsieur le comte , M. Nigra m'a remis votre lettre et m'a communique les diverses dépêches que vous lui avez envoyées. Je suis bien aise de trouver cette occasion de vous parler de l'état présent des choses, afin que vous puissiez faire part au Roi de ma manière de voir. Quelle était la situation il y a quelques mois? Véiat des esprits en Italie^ faisait préscùger une insurrection dans Cun des Etats de P Italie centrale. Ce fait venant à se réaliser, sans que l'opinion publique en Europe ni les cabinets eussent pu le prévoir , amenait des résultats bien autres que ceux qui se sont produits aujourd'hui. On ne discutait plus sur des présomptions , mais sur un fait accompli, les accusations et les craintes n'auraient pas eu le temps de se manifester et V opinion libérale dans tous les pays eut pris fait et cause pour les opprimés. Au lieu de cela, qu'est-il arrivé? Il s'est répandu dans toute l'Europe le bruit, qui bientôt est devenu une croyance, que je cherchais, d'accord avec le Piémont, un prétexte de guerre pour m' agrandir et bouleverser l'Europe à mon profit. Je ne ferai pas de récriminations, elles ne servent à rien. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'avant que personne à Paris ne connût ce que pouvait désirer le Pié-

mont, j'eus entre les mains une lettre de Mazzini qui dévoilait tout ce qui devait se passer en Italie. Le même fait me fut signalé de Vienne ^t de Rome. Mais sans ré venir sur le passé, tant est-il que les bruits de guerre m'ont aliéné F esprit public dans toute V Europe j et que si aujourd huila guerre venait à se déclarer^ ce nest pas en Italie que je serais forcé de conduire mes troupes y mais sur le Rhin. Mon intérêt, mon devoir m'obligent donc^ même pour être utile à la cause que représente le roi de Piémont^ de rassurer V Allemagne et l'Angleterre sur mes intentions et de leur prouver y sans désavouer mes sympathies pour U Italie , mon esprit de conciliation. La Russie qui, je dois le dire, fait cause commune avec moi en cette circonstance, a compris la fausseté, le danger même de ma position. Elle a proposé le seul moyen qui existât maintenant de me remettre dans le droit commun sans abandonner la cause que je veux servir, c'est la convocation d'un congrès. — Cette proposition, je ne pouvais ni ne devais la refuser, car de deux choses Tune, ou la décision du congrès amènera une satisfaction réelle pour ritalie qui lui fera prendre patience, ou, TAutriche se refusant à toute concession, la guerre s'ensuivra avec, au moins, l'appui moral de la Russie, de l'Angleterre et de la Prusse. Maintenant, dans ce congrès, devait-on admettre la Sardaigne seule sans y adjoindre les autres Etats italiens, auxquels on a à demander des concessions? Je ne le crois pas, parce que cette prétention n'eût pas été raisonnable. Je sais

bien que votre position en Piémont est très différente. Car tandis que moi, je dois déclarer, ce qui est vrai, que je n'ai aucune intention hostile contre TAllemagne, et que, pour mon pays comme pour F Angleterre, je ne dois faire la guerre qu'avec une raison légitime, le gouvernement piémontais, au contraire, ne peut conserver son influence en Italie qu'en montrant toujours la guerre comme imminente. La différence de nos positions doit naturellement amener par moments quelques froissements, mais comme nous sommes d'acco?'d su?' le but, nous devrons toujours nous entendre, et Je regrette que vous ne compreniez pas assez la difficulté de ma position et que même vous soyez injuste à l'égard de mes intentions et des hommes qui me servent. Il a pu exister des dissentiments dans mon conseil, mais cela ne regarde personne. Soyez persuadé que tant qu'un ministre reste en place, il a ma confiance et exécute mes ordres. »

Donnez à cette lettre un tour plus incisif, et elle se résumera ainsi : « Vous m'aviez annoncé que l'Italie allait se soulever, et je vous avais promis, ce fait accompli, de vous donner l'appui de mes armes; il n'y a pas eu de soulèvement. Il avait été entendu que nos projets resteraient secrets, et l'Europe entière les connaît; et me voilà soupçonné, menacé, obligé de redoubler de circonspection. Je comprends les difficultés de votre situation, comment ne vous rendez-vous pas compte des périls de la mienne? De quel droit suspectez-vous mes inteutions? je vous ai cepen-

Page 1