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Persigny

dre de celle de Louis-Philippe et de celle des Bourbons? Il fallait au moins vingt millions. Il les proposa sans succès au Conseil, auquel assistait Troplong, président du Sénat, en sa qualité de rapporteur du Sénatus-Consulte. Au sortir du Conseil, Persigny se lamentait avec celui-ci de sa déconvenue. — Je suis de votre avis et par vos raisons, fait Troplong. — Pourquoi neTavez-vous pas dit? mais il reste un moyen de réparer le mal. Vous êtes tout-puissant dans la commission, obtenez d'elle le chiffre de 25 millions. — Je ne demanderais pas mieux, si j'étais certain de répondre au désir secret de l'Empereur . Retournez auprès de lui et rapportez-moi sa véritable volonté. — Persigny court chez l'Empereur. — Vous êtes un obstiné, lui répond celui-ci ; c'est décidé, et je ne puis vous entendre plus longtemps, je suis obligé de sortir. — Persigny, comme si on ne lui avait rien dit, s'élance vers le Luxembourg ^ rejoint Troplong au seuil même de la Commission : — Vos raisons ont fait merveille sur l'esprit de l'Empereur, il se range à votre avis. — Troplong rentre dans la Commission, propose les 25 millions, les obtient, les fait voter en séance publique. Il apporte triomphant au Conseil des ministres le Sénatus-Consulte ainsi amendé et il explique doctement les raisons de l'augmentation du chiffre de la liste civile. Surprise générale, Persigny reste coi. Le Conseil terminé, Troplong l'aborde, lui dit à voix haute : « Il n'était que temps que vous arriviez, un instant plus tard le projet de 12 millions était voté. »

L'Empereur regarde Persigny, comprend, reste imperturbable et même, quand ils se retrouvent seuls, ne lui dit pas un mot de l'incident. Dix ans plus tard, se plaignant avec lui des charges énormes auxquelles il ne savait comment suffire, il lui échappa alors d'ajouter : — Et que serait-ce si vous n'aviez pas fait changer le chiffre de la liste civile ?

« La France se livre à vous », dit le président du Corps législatif Billault, en présentant le résultat du plébiscite. Le nouvel Empereur ne répondit pas en insultant les gouvernements disparus, avec cette insolence dont on nous Or donné tant d'exemples : « Je prends dès aujourd'hui, avec la couronne, le nom de Napoléon III, parce que la logique du peuple me Ta déjà donné dans ses acclamations, parce que le Sénat l'a proposé légalement et parce que la nation entière l'a ratifié. — Est-ce à dire qu'en acceptant ce titre, je tombe dans l'erreur reprochée au prince qui, revenant de l'exil, déclara nul et non avenu tout ce qui s'était fait en son absence? Loin de moi un semblable égarement. Non seulement je reconnais les gouvernements qui m'ont préoédéj mais /hérite en quelque sorte de ce qu'ils ont fait de bien ou de mal. Car les gouvernements qui se succèdent sont, malgré leurs origines différentes, solidaires de leurs devanciers. Mais plus j'accepte tout ce que, depuis cinquante ans, Thistoire nous transmet avec son inflexible autorité, moins il m'était permis de passer sous silence le règne glorieux du chef de ma famille et le titre

régulier, quoique éphémère, de son fils que les Chambres proclamèrent dans le dernier élan du patriotisme vaincu*. » Il explique le sens du mot de son discours de Bordeaux : « L'Empire c'est la Paix » : Il n'avait pas pris l'engagement ridicule de ne jamais faire une guerre quelconque. Quel gouvernement peut le promettre? 11 avait simplement voulu tranquilliser l'Europe en lui donnant Tassurance qu'il ne méditait pas de ressusciter l'Empire conquérant de son oncle : « Tout en 7nainienant la paix ^ je ne céderai rien de ce qui touche à Vhonneur et à la dignité de la France, » En vérité, l'on accorde trop au pharisaïsme de l'interprétation littérale en opposant à chacune de ses guerres légitimes ses mots : « L'Empire c'est la paix! » Il n'avait pas dit : L'Empire c'est la honte, c'est la désertion du devoir civilisateur et national, c'est l'abaissement continu et satisfait. Et c'est ce qu'aurait impliqué la renonciation absolue à toute guerre.

Les arrangements législatifs et financiers terminés, on s'amusa, on célébra des fêtes ; on gratta partout le mot de république; on affubla le nouvel établissement d'une constitution non accommodée à sa taille et qui, préparée pour une république, se trouva fort malséante à un em-

\. !«'• décembre 1862.

pire; enfin, on serra les lisières du Corps législatif, le seul lieu d'où vînt un faible murmure de mécontentement.

Les parlementaires, élus par la grâce de la candidature officielle, avaient eu l'inopportune idée de reprendre les pratiques de l'assemblée qu'ils avaient aidé le Président à renverser. Groupés au nombre d'une cinquantaine autour de Montalembert, Flavigny, Kerdrel, Chasseloup- Laubat, Ancel, Louvet, ils avaient tenté une révolte de discours contre la Constitution nouvelle, contre les pouvoirs et les actes du Président.

Ils blâmèrent la transformation de Paris qui commençait, en ajournant jusqu'à concurrence de 2 millions les travaux du Louvre et en rejetant provisoirement un crédit pour les édifices publics. Ils se prononcèrent contre le ministère de la haute police en refusant le traitement des inspecteurs généraux et les fonds secrets du ministère de l'intérieur. Ils désapprouvèrent le principe des traitements sénatoriaux, en refusant de rattacher ceux qui avaient été accordés au chapitre de la dette publique. Ils protestèrent contre le rôle attribué au Conseil d'État, par le maintien de leurs amendements repoussés. Ils déclarèrent que le gouvernement n'était pas suffisamment contrôlé dans l'usage des finances tant que les députés indépendants de la nation seraient asservis au Veto de fonctionnaires révocables. Ils prétendirent que la partie douanière des traités conclus par le Président fût soumise au contrôle législatif. Ils condamnèrent le coup d'État dont ils avaient

accepté d'être les candidats, à propos d'une loi sur l'interdiction de séjour à Paris et dans l'agglomération lyonnaise, et ils se récrièrent contre l'avancement accordé pour action d'éclat au colonel Espinasse, l'envahisseur de l'Assemblée législative.

Montalembert était l'âme de cette résistance. Emporté par une passion qui, en changeant d'objet, ne diminuait pas d'impétuosité, après n'avoir vu dans le Prince que le défenseur de la société et de la religion, il découvrait en lui le novateur révolutionnaire. Il s'était élancé confiant vers l'un, il se retira scandalisé de l'autre, aussi sincère et aussi désintéressé dans les deux conduites. Les salons et l'Académie l'avaient boudé quand il s'était rapproché, ils l'exaltèrent quand il se sépara. Dès lors il ne songea plus qu'à effacer, par l'âpreté de son attaque, la véhémence de son adhésion. Il en vint à rougir de ses discours les plus méritoires; il avait été dupe et non complice. Complice? non, mais pas davantage dupe. On ne l'avait pas trompé, il s'était trompé luimême. Avec un peu de sang-froid, il eût découvert dans le Président avant le coup d'État ce qui se montra après. Le Président n'avait-il pas toujours tenu le même langage? « Vous me reprochez, avait-il dit à Montalembert la première fois qu'ils se revirent après le coup d'État*, déparier toujours de IdL Bévoiuiion en même temps que de Y ordre ^ que vous dites être aux antipodes l'une de

1. Lettre de Montalembert à Tun de ses amis d'Allemagne, 6 décembre i85i.

LA RESTAURATION DE L'EMPIRE. o5

Tautre; mais, pour moi, je ne vois dans la Révolution que les faits accomplis et les intérêts nouveaux qu'elle a créés. Quand je lis Thistoire de 1789, je suis pour Louis XVI et Marie- Antoinette et j'aurais voulu être officier aux gardes et me faire tuer pour eux... Rien n'est d'ailleurs changé dans mes dispositions à l'égard de l'Église. Je désire toujours le triomphe de la religion catholique et du Pape, mais je le veux sans aucune des exagérations qui pourraient lui nuire au lieu de le servir. »

Montalembert résuma tous les griefs du monde politique battu le 2 décembre, dans un superbe discours, dont la portée fut d'autant plus certaine que le Président était venu assister à la séance*. Le sachant présent, l'orateur le cribla d'allusions mordantes, de comparaisons favorables aux gouvernements parlem entaires passés, d'ironies légères et impitoyables, de coups de boutoir directement assénés : « Nous sommes une espèce de conseil général, mais un conseil général à la merci du conseil de préfecture que voilà (il montrait le banc du Conseil d'État). Eh bien ! cette situation me semble complètement inacceptable. Je ne voterai pas le budget, je ne sens pas mon vote libre ; je ne suis pas libre de voter un budget que je ne puis amender et que je suis obligé ou d'admettre ou de rejeter en totalité. J'ai déjà vécu sous trois gouvernements, sans jamais contester leur origine, ni leur durée ; sous

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