ABD-EL-KADER. — SA CAPTIVITÉ
En 1848, étant commissaire du gouvernement dans les Bouches-du- Rhône et dans le Var, je trouvai Abd-el-Kader prisonnier au fort Lamalgue. J'allai le visiter.
Après ma visite, je reçus de lui la lettre suivante :
« Louanges à Dieu seul et unique, rien n'est durable si ce n'est son règne.
Cet écrit de la part d'Abd-el-Kader ben Mehheddin est adressé au citoyen Ollivier.
Salut à celui que Dieu a doué d'un esprit parfait et des connaissances approfondies.
«Dieu n'accorde l'esprit qu'à celui qu'il chérit. —
D'après nos livres, la sagesse est la première des créatures du Tout-Puissant. Pour la créer Dieu lui a dit : Viens ^ moi, et elle est venue; il lui a dit: Retourne, et elle est retournée. C'est alors qu'il a dit : Par moi *0t ma puissance, je ne te donnerai qu'à celui que j^ime. »
Dieu donne à qui lui plaît la sagesse, et le don de la parole semblable au glaive le plus tranchant. L'homme doué de cette faveur et choisi par Dieu lui est agréable, n'importe son âge.
Parmi les créatures de Dieu, l'homme ne peut point se glorifier de ses qualités ou puissance corporelle, car les êtres non pensants s'associeraient à lui dans ce cas; mais il doit s'honorer et se distinguer par la force de l'intelligence, de la parole et de la sagesse.
Je me suis vivement réjoui d'avoir fait votre connaissance, car vous êtes un homme d'un esprit profond et d'une intelligence et d'une sagesse rares.
Les sages disent : L'homme qui se distingue des autres hommes n'est point celui qui est d'une stature colossale et disproportionnée à ses semblables. Il ne peut réellement se distinguer que par deux choses qui occupent la plus petite place de son individu, l'esprit et la langue.
Vous êtes un de ceux qui deviez être choisi pour être un des yeux de la République, afin de voir par vous et distinguer le vrai du faux et le bien du mal.
Vous recevrez deux lettres que j'adresse au Gouvernement républicain. Veuillez les lui envoyer en demandant une réponse, qui, s'il plaît à Dieu, sera au gré de mes désirs.
Je vous prie de ne point me refuser votre appui et parler en ma faveur et avec justice, car je suis considérablement affligé.
Il est d'habitude aux Français de ne point manquer à leur parole, pas plus que de tromper ou de trahir.
Je n'ai pas pu m'expliquer pour quelle raison ils ont fait défaut à leur caractère. Ils m'ont négligé et ne veulent point suivre à mon égard leur sentiment naturel.
Aujourd'hui, s'il plaît à Dieu, je trouverai justice et raison, puisque l'état des choses survenu doit être heureux pour tout le monde.
Je désire bien ardemment que votre parole en ma faveur soit accueillie par le Gouvernement républicain. Salut: En date du 9 Rebbie sani 1264, IS mars 1848.»
A cette lettre étaient joints une lettre aux membres du Gouvernement provisoire et un serment.
SERMENT d'aBD-EL-KADER
<c Louanges à Dieu ! rien n'est durable si ce n'est son règne.
Aux appuis solides de la République.
Après la manifestation de mes sentiments d'admiration pour vos personnes, je vous dirai que j'ai revu le citoyen OUivier, et que j'ai eu avec lui un long entretien dont il vous fera part.
Je viens vous donner une parole sacrée, et qui ne doit après elle laisser aucun doute dans votre esprit; savoir :
Que je ne m'occuperai jamais plus de fomenter des troubles contre les Français, ni par moi-même en personne, ni par mes paroles, ni par mes écrits, ni par aucun des miens, et cela pendant toute ma vie.
Je fais le serment devant DieU; par Muhammed,
Abraham, Moïse et Jésus-Christ, par le Tourat, TEvangile, le Zabour et le Coran, par la Mecque et Médine, par la Terre-Sainte (Kodss) ; je le jure par le Bokhari et le Mosslem et par ce que nous avons de plus cher ; je le jure par le cœur et par la langue; je renonce entièrement à m'occuper des affaires des Français.
Tous mes compagnons font le même serment, ceux qui signent ci-après, aussi bien que ceux qui ne signent point ne sachant point écrire, tous au nombre d'environ cent. Salut. Signé : Abd-el-Kader ben Mehheddim . En date du 1 0 Rebïa sani ( 1 5 mars 1848).))
(Suivent les signatures).