ABD-EL-KADER AU GOUVERNEMENT PROVISOIRE
« Louanges à Dieu seul et unique ; rien n'est durable si ce n*esl son règne.
Aux appuis solides de la République qui gouvernent toute la France, et qui sont à son égard ce que les yeux et les bras sont au corps. Par eux le corps est mis en mouvement, et par eux aussi il reçoit ce qui lui convient, et est garanti de ce qui lui est nuisible.
Salut à ceux que Dieu a rendus honorables, et qui a voulu que leurs actions respirent le bien et le bonheur pour tous, qui les a doués du pouvoir d'être utiles au fort et au faible. Ils empêchent les forts de commettre Tinjustice et de faire peser leur grandeur sur les faibles; c'est un bien qui est tout à l'avantage des forts, et qu'au jour de l'éternité seulement, et devant Dieu, ils pourront reconnaître et apprécier : ils protègent les faibles qui, dans ce monde, n'ont point d'appui, et ils les préservent des injustices des grands.
Le citoyen OUivier, votre délégué, est venu me voir hier, et m'a informé que les Français sont tous unis pour un seul et même but et qu'ils ont aboli la royauté pour que la France soit gouvernée par la République.
J'ai été réjoui en apprenant cette nouvelle, parce que j'ai lu dans les livres qu'un tel état de choses est convenable aux peuples, puisqu'il anéantit Tinjustice et empêche le fort d'opprimer le faible, que par conséquent tous deviennent frères, et que . par <5ette raison nul frère ne peut s'élever sur son frère.
Les anciens juges ont dit : « Quiconque veut s'agrandir s'abaissera. »
Vous avez fait dans ce monde ce qui sera dans l'éternité pour tous les mortels devant le Tout- Puissant. Tous les hommes sont fils d'Adam, et Adam est né du limon. La nation qui est unie, et dont les intérêts sont soumis à l'examen et à l'opinion de tous, est celle qui sans contredit est la plus forte, parce que, par leô conseils donnés par tous, il est rare de faillir, tandis que le conseil d'un seul entraîne souvent l'erreur.
Les anciens sages ont dit : « Celui qui ne consulte que son opinion glisse et tombe. »
Dieu, dans le sublime livre du Coran, a chéri les hommes qui sont doués de tels sentiments ; il a dit : « Leurs actions doivent être toujours conformes à leurs opinions prises en masse. »
Aujourd'hui vous êtes des hommes de grand cœur, compatissants; vous aimez le bien et ne jugez que par la légalité. Dieu vous a placés où vous vous trouvez pour être les protecteurs de l'infortune et des affligés : je suis un de ceux-ci, et je suis malheureux, et je demande de vous et de votre justice d'arracher l'affliction qui m'oppresse.
T. III. "iK
Si je n'ai point obtenu justice par le passé, je dois Tobteair maintenant^ puisque vous êtes les auteurs de F état de choses qui ne veut plus ni injustice ni oppression.
Je n'ai rien fait qui puisse être blâmé par des hommes sages comme vous Têtes.
J'ai défendu mon pays par tous mes moyens; j'ai la conviction que par cette raison vous m'estimez. Quand j'ai été vaincu et que Dieu ne m'a pas donné l'avantage, j'ai songé à tranquilliser mon âme en renonçant aux choses de ce monde; et quoiqu'il me fût possible de me rendre dans le pays des Berabers (Maroc) ou dans le Sahara, j'ai préféré pour mon âme sa remise entre les mains des Français. Je désirai être envoyé par les Français dans le pays que je choisirais; dans mon esprit, et parmi toutes les nations musulmanes et chrétiennes, j'ai donné à la nation française la préférence pour l'inviolabilité d'une parole donnée.
J'ai demandé au général Lamoricière de me faire transporter à Alexandrie, pour de là me rendre à la Mecque et à Médine; je l'avais prié de ne pas me faire passer ni par Oran ou Alger, ni par Toulon ou tout autre port de France; je lui avais demandé de m'embarquer à Djemà Ghazaouat pour me rendre directement à Alexandrie, et, pour l'accomplissement de ces demandes, je demandai une parole française ; c'est ce qu'il a fait en m'adressant un écrit en arabe qu'il a signé en français et revêtu do son cachet écrit de la même langue.
Quand cet ëcrit m'est parvenu, et dans la conviction que la parole des Français est inviolable, je me suis rendu à lui. S'il m'avait dit : Je ne pois pas vous promettre ce que vous me demandez, je ne me serais point rendu.
J'avais la certitude que la parole française est une parole solide, fût-elle donnée même par un simple soldat, et qull était impossible de la violer.
Aujourd'hui, les choses ne sont plus les mêmes pour moi, et cette conviction s'est évanouie en moi : je vous demande et vous supplie de me rendre justice, en rendant plus vaste ce qui est restreint pour moi, et en transformant ma tristesse en joie et bonheur.
Vous avez aujourd'hui opéré et fait une œuvre grande et qui réjouit tout le monde. Si vous réjouissez tout le monde et que vous me laissiez dans l'affliction, je vous en demanderai compte devant le Tout-Puissant!
Vous êtes des Ulémas (savants) et savez bien ce qui nous convient.
Nous ne pouvons pas vivre dans un pays dont les vêtements, le langage, la nourriture et tout, en général, diffèrent entièrement des nôtres.
Je me disais toujours que, quand bien même je serais pris par les Français par la force, je n'aurais que du bien à recevoir chez eux, parce que ce sont des hommes de cœur et d'honneur, et qu'ils savent rendre mérite au vainqueur aussi bien qu'au Vaincu.
Je n'ai point été pris les armes à la main; je suis venu aux Français volontairement et parce que je l'ai bien voulu : si j'avais pensé trouver chez eux quelque chose qui pût me déplaire, je ne serais point venu à eux.
Je crains que quelques-uns de vous puissent dire qu'en retournant aux choses de ce monde et en revenant en Algérie, j'y ferai renaître des troubles; c'est une chose impossible, et qui ne pourra jamais arriver : n'ayez aucun doute sur moi à cet égard,
pas plus que vous n'en auriez en pareille circonstance de la part d'un individu qui est mort, car je me place au nombre des morts ; mon seul désir est de me rendre à la Mecque et à Médine pour y étudier et adorer Dieu jusqu'à mon dernier jour. Salut. De la part de Abd-el-Kader ben Mehheddin, infortuné dans le pays des Français. En date du 9 Rebïa sani 1264 (15 mars 1848). »
Je transmis ces deux documents à Dupont de TEure, président du Gouvernement provisoire, en les accompagnant de la dépêche suivante :
« Citoyen ministre, au milieu des préoccupations qui absorbent activité du Gouvernement provisoire, il n'a pas été donné encore aux citoyens qui le composent d'examiner une des questions d'honneur national les plus graves que nous ait léguées le pouvoir déchu. Je veux parler de la capitulation faite avec Abd-el-Kader.
Délégué dans le Var, j'ai cru que mon premier devoir, en arrivant à Toulon, était de faire ce qui était dans vos cœurs, et de porter des paroles de consolation au vaincu qui a su rester à la hauteur de son infortune. J'ai eu avec Abd-el-Kader deux longues entrevues dont je dois vous faire connaître les résultats.
Abd-el-Kader part de ce point de vue duquel il est difficile de le faire sortir : « Je me suis rendu volontairement, alors que je pouvais fuir; je me suis rendu à la France, parce que je savais ce que valait pour elle une parole donnée. J'en étais si profondément convaincu, que je me serais livré sur la parole d'un simple soldat. En me conduisant à Tou-
Ion, on a violé la capitulation. Il est digne du Gouvernement qui vient soulager toutes les misères, de jeter un regard sur le plus affligé de ceux qui lui sont soumis. »
Tel est le résumé des raisonnements que m*a faits Abd-el-Kader, dans un langage que je ne puis rendre et avec une émotion pleine de tristesse.
Quand j'ai vu que, sur ce terrain, il était invincible, j'ai fait tous mes efi'orts pour lui faire accepter un séjour volontaire en France. 11 a constamment refusé d'y consentir. Trop de choses le blessent dans nos mœurs, comme il Ta dit maintes fois au colonel Daumas : « Vous montrez vos femmes et nous les cachons; vous avez des vêtements étroits et nous en avons de larges; vous n'avez pas la même religion que nous; vous n'écrivez pas du même côté; comment puis-je vivre au milieu de votre nation ? » Le Gouvernement provisoire peut être convaincu que personne ne lui fera jamais accepter ce parti.
Le trouvant si ferme sur cette seconde question, j'ai abordé franchement la difficulté. Et je lui ai dit que la France devait réfléchir mûrement avant d'accomplir un acte qui pouvait compromettre sérieusement notre conquête d'Algérie. A cela, Abd-el-Kader m'a répondu avec une force pénétrante que toute tentative de sa part était devenue impossible : « Vous n'avez pas blessé mon cheval, vous ne m'avez pas pris les armes à la main, je me suis rendu parce que j'étais fatigué de lutter avec des hommes que je méprise. J'ai goûté la mort. Aujourd'hui, je ne demande plus que d'aller dans un pays où je puisse élever mes femmes et mes enfants suivant ma religion. »
, Je lui ai demandé alors s'il voulait me faire un
serment solennel, signé par lui et par ses chefs, de ne jamais porter les armes contre la France. Il Ta fait sans hésitation. J'envoie au Gouvernement cette pièce précieuse, conçue sans aucune restriction. J'y joins une très belle lettre, citoyen ministre, qu'il m'a chargé de vous transmettre.
Je prie instamment les membres du Gouvernement provisoire d'examiner rapidement cette question. Qu'ils me permettent, avant de finir, de leiir soumettre quelques observations, résultat de mes impressions personnelles.
Il est certain que garder Abd-el-Kader, c'est le tuer. Il ne sort jamais de son petit réduit, « car», m'a-t-il dit, « on ne peut se promener quand on a la « douleur dans le cœur ». II est certain également que c'est le tuer au mépris d'une parole française. Le Gouvernement républicain donnerait au monde un magnifique spectacle en renvoyant, selon ses vœux, Abd-el-Kader à la Mecque. Après le beau manifeste qui a étonné TEupope, ce serait faire un acte glorieux que d'exécuter une promesse donnée par le fils d'un roi et trahie par la royauté.
Il s'agit de notre bien le plus précieux: de notre honneur.
Je suis personnellement convaincu de la sincérité d'Abd-el-Kader. Son serment, répandu dan» l'Algérie, publié partout, rend impossible toute tentative de sa part, parce qu'il y perdrait cette pureté qui a fait sa force. Il est d'ailleurs convaincu que « ses femmes le tueraient s'il recommençait la « guerre ».
La France est assez puissante pour ne plus redouter un te] ennemi. Elle ne le sera jamais assez pour affronter la malédiction qui s'élèvera chaque jour du tombeau de notre ennemi trompé.
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Lorsque Napoléon alla s'asseoir au foyer britannique, rintérêt de l'Angleterre à le tuer hypocritement était immense, évident. Y a-t-il cependant une âme honnête qui n'ait protesté contre Todieuse trahison? Aujourd'hui, le danger que peut nous occasionner la mise en liberté d'Abd-el-Kader est douteux, en tout cas peu considérable ; et si nous le gardons, la honte est la même. Doit-on accepter une pareille responsabilité ?
Citoyen ! je fais appel à la loyauté de votre vie tout entière, je vous écris avec une certaine émotion parce que j'ai été plus vivement frappé qu'un autre des conséquences de notre conduite indécise jusqu'à ce jour. Il est inutile de dire que je n'ai nullement engagé le Gouvernement; mais je serai heureux d'une décision qui grandirait mon pays et les ministres qui y attacheraient leur nom. »
Je communiquai cette dépêche à Abd-el-Kader afin d'être certain que j'avais bien interprété ses sentiments ; il me répondit :
i( Louanges à Dieu seul et unique, rien n'est durable si ce n'est son règne. A l'honorable, le juste, le parfait, le citoyen Ollivier. Salut à celui dont la parole est une vérité et dont la promesse s'accomplit; celui dont le conseil est suivi parce qu'il est dicté par le bien. Le colonel L'Heureux m'a donné communication de la lettre que vous avez adressée au ministre. Son contenu m'a profondément réjoui ainsi que mes compagnons, mes femmes et mes enfants, lorsque nous nous trouvions tous dans une grande tristesse. Je suis per-
suadé que puisque votre cœur est avec nous, la joie et le bonheur ne peuvent point nous manquer.
Déjà depuis notre entrevue et d'après T entretien que nous avons eu ensemble, j'étais convaincu que vous êtes un homme qui ne refusez point votre appui et qui n'y faites point défaut; j'ai été assuré aussi que vous savez compatir et prendre intérêt à rinfortune, car vous avez un cœur grand et généreux.
Je sais aussi qu'en daignant m'accorder votre appui, je dois me considérer comme armé d'un glaive qui doit me défendre contre mes ennemis. La lettre que vous avez adressée ne contient que des paroles de vérité et de justice : mon père ou mon frère ne pourraient pas mieux me servir et me protéger que vous le faites par cette lettre.
Je demande au Tout-Puissant de vous récompenser par sa grâce divine, en vous accordant dans ce monde et dans l'autre tout le bien désirable, qu'il augmente votre gloire et exauce votre parole. Je vous supplie de ne point me priver de vos nouvelles. Elles sont pour moi ce que l'eau pure et fraîche est à un homme dévoré d'une soif ardente et comme un remède efficace à celui qui est malade et souffrant. Salut de la part d'Abd-el-Kader ben Mehhedin. En date du 14 Reibiclham 1264
(20 mars 1848). »
Les anciens adversaires d'Abd-el-Kader, presque tous les généraux d'Afrique et les bureaux du Ministère de la Guerre inspirés par eux, se prononcèrent violemment contre la libération du prisonnier. Ils expliquaient ce manque de rectitude, cette violation de la parole donnée en affirmant que le ser-
ment d^Abd-el-Kader n'avait aucune valeur; à peine arrivé en Orient, il s'en échapperait pour venir rallumer la guerre sainte, et la sécurité de notre colonie si chèrement conquise serait de nouveau compromise. Ma dépêche ne reçut aucune réponse. Je revins à la charge, on se moqua de moi, j'étais un bon jeune homme sans expérience, dupe d'un %abile charlatan.
Quoique mes efforts restassent infructueux et que j'aie dû les suspendre jusqu'à la constitution d'un gouvernement plus accessible à la justice, à la pitié et à l'honneur, Abd-el-Kader me fut très reconnaissant de mes démarches. On en jugera par les deux lettres suivantes :
— « Gloire au Dieu unique. A Tamide mon cœur, à celui qui est plein de bonté pour moi', de sympathie pour mes chagrins ; à celui que distinguent son esprit judicieux, l'honnêteté de son langage et de ses actes, jaloux de son honneur et dévoué à ses amis, au cit. j^mile OUivier, le salut pour vous en proportion de notre amitié. J'ai reçu votre lettre précieuse ; elle m^a fait le même plaisir que la vue de votre personne.
Je ne vous blâme ni du retard de votre réponse ni de l'ajournement de vos démarches en ma faveur. Lorsque je vous ai écrit et que je vous ai pressé de parler pour moi, c'est que je pensais que le temps était venu. S'il faut attendre, vous le savez sans doute mieux que moi. Je crois à votre parole, j'ai confiance en vous comme en mon frère. Vous me devez,de votre côté, amitié et fraternité ; augmentez le nombre des amis qui pourront me défendre quand rheure sera venue de parler.
Pour vous. Dieu vous chérisse! Vous êtes connu
•10 UEHPIRE LIBÉKAU
comme mon protecteur et comme mon ami, la renommée du bien que vous avez fait avec moi parviendra à TOrient et à TOccident : la terre et la mer le sauront. Ne me privez point de vos lettres; elles seront pour moi ce qu'est une médecine salutaire à celui qui a goûté déjà Famertume de la mort. — Le salut d'Ab-del-Kader ben Mehhedin, le neuf de son El trada an douze cent soixantequatre (7 octobre 1848). »
(( Abd-el-Kader bcn Mehhedin, à celui que Téducation distingue, qui fait romemeut de son pays, qui brille dans les assemblées d'hommes choisis, qui dépasse ses émules et désespère ses rivaux, dont la parole est puissante, l'éloquence décisive, qui est doux par ses qualités, par ses actes comme par ses pensées, à M. Emile OUivier.
Le salut sur vous, sur vos parents et sur vos amis, salut en rapport avec votre haut mérite.
J'ai reçu voire lettre comme la visite du médecin pour le cœur malade. Elle a guéri mon mal apparent et ma douleur secrète.
Comme Ta dit un poète.
Votre lettre n'a point quitté mon cœur;
Car sa vertu pour me guérir a été admirable.
Mon ûme s'est réjouie de la perfection de son sens.
Elle a rendu à mon œil obscurci toute sa clarté.
Dieu vous récompense de tout bien et vous préserve de tout mal. Votre bonté pour moi sera pour vous un titre auprès de lui comme auprès des hommes. Dieu, s'il lui plaît, vous réservera une place élevée et vous n'aurez point à rougir auprès des hommes de notre amitié, ni de ce que vous aurez dit en ma faveur.
L'homme pour qui vous parlez ne changera pas
sa parole, dût-il être dévoré par le feu. Son cœur n'est plus dans le monde et il ne veut plus du pouvoir, dût-il être coupé par morceaux. Cette parole, c'est mon cœur, c'est ma volonté qui la disent comme ma langue. Je veux suivre la voie de mon père et de mes aïeux, m'ensevelir aux lieux saints dans l'adoration de Dieu jusqu'à la mort.
Je désire recevoir votre visite. Si j'étais libre c'est moi qui serais allé vous voir. J'attendrai votre avis pour écrire. Vous m'avez dit que vous me feriez savoir quand le temps serait venu.
Je vous écrivais et mon cœur était entraîné vers vous. Je pensais tant de bien de mon ami !
Si vous songez à ce que j'ai souffert, ma lettre aura été assez longue et son but aura été atteint.
Salut. Le trois Safar, an soixante-cinq (29 octobre 1848). »
A l'avènement du prince Louis-Napoléon à la Présidence, je repris ma campagne. De ma préfecture de la Haute-Marne, je lui écrivis :
« 2fi septembre 1848. — Monsieur le Président, chargé en février des fonctions de commissaire dans les départements des Bouches-du-Rhône et du Var, je crus qu'un de mes devoirs, en arrivant à Toulon, étaitdem'occuperde la situation de l'émir Abdel-Kader. J'eus avec lui deux longues entrevues qui laissèrent dans mon âme l'impression qu'en le gardant prisonnier, la France manquait à la foi jurée, et se déshonorerait dans l'histoire. Sous l'empire de ce sentiment, j'écrivisau vénérable Dupontdel'Eure, président du Gouvernement provisoire, une longue dépêche, accompagnée d'une lettre d'Abd-el-Kader et
de son serment solennel de ne jamais plus porter les armes contre la France. Je vous transmets ces diverses pièces dont les originaux sont à Paris. A aucun titre, Monsieur le Président, il ne m'appartient d'intervenir dans Texamen d'une si haute question, encore moins d'exposer les raisons qui militent en faveur du captif. Vous les trouverez dans votre cœur et dans vos souvenirs plus éloquemment exprimés que je ne saursiis le faire dans une lettre. Je viens seulement remplir la promesse sacrée faite au malheur, en appelant sur le sort d*Abd-el-Kader votre pressant intérêt, votre sérieuse sollicitude, et eu réclamant pour lui, seul sur une terre étrangère, justice et compassion. Il m'a semblé d'ailleurs que je ne pouvais mieux saluer votre avènement à la Présidence de Ja République, qu'en vous signalant un graûd acte de réparation à accomplir, une noble infortune à soulager. »
Mais les Algériens étaient toujours là, attentifs et puissants ; le Président était encore à sa période de captivité, ma lettre ne reçut pas de réponse.
Désespérant d'obtenir justice du monde officiel pour l'ami qui m'avait chargé de sa cause, je m'adressai à l'opinion publique, par plusieurs lettres adressées au journal le Crédit, Quelques journaux, le Temps notamment, soutinrent contre moi la résistance des généraux et des bureaux de la Guerre. Au lieu de s'en tenir au point précis auquel je ramenai tout le débat : Y a-t-il eu promesse faite? S'il y a eu promesse faite, ce qui était indéniable, faut-il la tenir? Comme il arrive dans les mauvaises causes, on essaya de noyer la question dans des incidents. Abd-el-Kader avait violé le traité delaTafna; il avait ordonné un massacre des prisonniers français, etc. Je réfutai ces allégations.
Je m'efforçai aussi d'obtenir des concours. Je m'adressai à Changarnier^ alors tout-puissant, à Falloux ministre. L'un et l'autre reconnurent la justice de la cause et promirent de la soutenir. On m'avait affirmé que le maréchal Bugeaud avait exprimé des sentiments favorables à TÉmir, je lui écrivis. Il me répondit :
« Lyon, 7 avril 1849. — Monsieur, vous m'adressez par votre lettre du 4 avril une demande fort délicate et je ne saurai la satisfaire malgré l'intérêt que m'inspirent les infortunes d'Abd-el-Kader.
En effet, si je consentais à figurer dans le débat public que vous vous apprêtez à soulever et dont j'apprécie l'honorable mobile, je ne ferais rien moins qu'opposer mon opinion personnelle, et en quelque sorte ma critique, à une mesure que le gouvernement actuel n'a pas prise, mais qu'il croit devoir maintenir au moins provisoirement.
En agissant ainsi, Monsieur, je sortirais des habitudes de toute ma vie; car j'ai toujours eu pour principe d'accorder au gouvernement de mon pays un grand appui moral, et, à moins de désapprouver complètement sa ligne générale de conduite, à moins de croire sa marche dangereuse, je me ferai sans cesse un scrupule de l'entraver.
En ma double qualité de haut fonctionnaire et de représentant, j'ai été appelé à donner mon avis sur la captivité d'Abd-el-Kader, et je puis encore d'un jour à l'autre y être invité. L'opinion que j'ai émise dans les conseils du gouvernement a pu transpirer dans le public, et je n'ai point à m'inscrire contre les suppositions plausibles que vous pourriez en tirer, pas plus que je ne relèverai des bruits contraires. Encore moins consentirais-je à enchaîner mon opinion qui pourrait avoir à tenir
compte^ dans Texamen d'une question si grave, de circonstances nouvelles ou imprévues.
Dans le cas où Taffaire serait portée à la tribnne nationale,' je pourrais me croire appelé à mettre mon opinion dans la balance; je le ferais alors avec toute la franchise de mon caractère; mais je dois absolument me refuser à prendre cette initiative par la voie de la presse. Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée. Maréchal
B. d'ISLY. » —
Ma campagne de presse déplut beaucoup au ministère de la Guerre, 11 me le marqua par un procédé brutal. J'avais récemment visité sans difficulté Ald-el-Kader, transporté successivement du fort Lamalgue à Pau et de Pau à Amboise. Il m'avait fait promettre de revenir. Quand j'en demandai la permission, le ministre de la Guerre me répondit : — « Paris le 30 juin 1849. — Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait rhonneur de m' écrire le 26 juin couinant, pour me faire connaître votre désir d'être autorisé à visiter, lors de votre passage à Amboise, l'ex-émir Abd-el-Kader. Je m'empresse de vous informer que, par une mesure d'ordre, j'ai dû, il y a quelque temps déjà, arrêter en principe qu'aucune personne étrangère à l'administration de la Guerre ne serait à l'avenir admise au château d'Amboise. Cette règle absolue ne comporte pas d'exception. Je vous exprime en conséquence tout mon regret de ne pouvoir accueillir votre demande. Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération. Le ministre de la Guerre,
RULLIÊRE. » —
11 ne nous fut même plus permis de correspondre. Abd-el-Kader ressentait cruellement ces atermoiements, ces dénis de justice et d'humanité. Ils
Teussent désespéré s'il n'avait trouvé dans son gardien, le capitaine Boyssonnet (depuis général), un homme d'ime rare élévation d'esprit, d'un cœur bon , chaud et charmant , qui se fit son ami respectueux et dévoué, son consolateur délicat de tous les instants.
Un des premiers actes de Louis-Napoléon, devenu maître de ses résolutions et de sôs actes, fut de rendre la liberté à Abd-el-Kader en lui assurant une pension viagère de cent mille francs. De là date la sympathie qui, malgré tout, n'a cessé de m'attirer vers le futur empereur.
L'événement a prouvé que ni le bon j eu ne homme inexpérimenté de 1848, ni le Prince tout-puissant de 1852, n'avaient eu tort de croire à la parole d'un homme tel qu'Abd-el-Kader. Non seulement il n'a jamais essayé de retourner en Algérie ou d'y susciter des troubles, mais lors des massacres de Damas, il se dévoua héroïquement au salut des chrétiens.
Je l'avais beaucoup vu lors du séjour qu'il fit à Paris après sa libération; depuis nos relations s'étaient ralenties. Je les repris pour le féliciter de sa noble conduite.
— « Paris, 20 août 1860. — Emile Ollivier à Abdei-Kader, salut amical. Pendant qu'en France tout le monde admire et célèbre votre courage, votre loyauté, votre humanité, je me rappelle le temps oii je vous ai vu pour la première fois, captif et abandonné. Alors tous disaient, comme le colonel Daumas et autres qui vous entouraient, qu'il ne fallait pas croire à votre parole et que vos serments
étaient plus légers que le vent : presque seul je répondais de vous et j'attestais que vous étiez une de ces nobles âmes qui dans les croyants d'une autre religion ou dans les citoyens d'une autre patrie, savent voir et respecter l'image du Dieu duquel, musulmans ou chrétiens, nous procédons tous et qui nous entoure tous d'un égal amour. J'ajoutais qu'aucune considération ne vous ferait violer l'engagement que vous auriez pris une fois, et que vous étiez vraiment comme celui qui a déjà goûté l'amertume de la mort. Aussi j'éprouve une joie réelle d'entendre la foule, toujours si difficile à éclairer, obligée de reconnaître que je n'avais pas trop présumé de mon ami, et que j'ai bien fait de m'engager pour lui. J'espère que vous ne serez pas attristé si, pour vous féliciter, j'évoque le souvenir de vos mauvais jours. Vous êtes un trop grand sage pour ne pas savoir que c'est en ne les oubliant pas qu'on mérite la continuation des prospérités. Je serais d'ailleurs bien excusable de revenir par la pensée à Tépoque où a commencé entre nous l'affection qui, je Tcspère, continue à être aussi douce à votre cœur qu'elle le sera toujours au mien. » —
Abd-el-Kader me répondit :
— « Louange à Dieu, à l'ami sincère, généreux et parfait. Monsieur nmile Ollivier. Dieu prolonge votre félicité !
Nos bouches ne cessent d'exprimer notre reconnaissance, nos cœurs sont tout entiers à l'amitié qu'ils vous ont vouée; c'est dans cet état que nous a trouvés votre chère lettre. Nous en avons éprouvé une joie que Dieu seul peut connaître; mais nous avons été pris de confusion en lisant les éloges que vous nous adressez au sujet de ce que nous
avons fait en Syrie, car eussions-nous dû perdre l'existence, c'eût été peu pour nous, eu égard à la reconnaissance que nous devons à la générosité de Sa Majesté l'empereur Napoléon III et à la France, qui ont fait fléchir nos épaules sous le poids des bienfaits et des témoignages d'amitié. Ces aimables compliments sont inspirés par vos éminentes qualités, par votre nature si parfaite. Notre intention, si elle eût pu être réalisée, eût de beaucoup surpassé le peu que nous avons fait et si nos actions n'ont pas répondu à notre dessein, du moins celuici n'a-t-il pas fait défaut : notre intention valait mieux que nos actes.
Nous n'oublierons jamais la sympathie et l'affection dont vous voulez bien nous honorer. Salut. 29 Safar 1277 (10 septembre 1860). » —