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CHAPITRE IV

Il n'est guère permis qu'à rhostilîté la plus déclarée d'équivoquer sur le caractère de la politique personnelle de Napoléon III à Tintérieur. Elle est le développement des principes exposés dans ses messages et discours de président : la constitution d'un gouvernement d'ordre et non de réaction ; la lutte contre l'esprit subversif par les réformes socialistes autant que par la répression ; l'amélioration du sort matériel, intellectuel et moral du plus grand nombre, par l'assistance, le travail assuré, la législation, plus et mieux que la liberté parlementaire ne l'avait ou ne l'aurait fait ; en un mot, l'ordre par et pour le progrès social.

Indépendamment d'un exercice plus ferme du pouvoir, les mesures principales inspirées par les exigences de l'ordre furent : le droit accordé aux ministres et aux préfets, suivant l'importance des localités, de nommer les maires et de les prendre même en dehors du Conseil muni-

cipal; riostitution d'une Commission administrative de colportage, digue contre les livres abominables dont les campagnes étaient infectées et sans l'estampille de laquelle aucun livre ne pouvait être colporté ; la mission de dresser la liste de service du jury attribuée à l'autorité administrative.

Le sentiment religieux fut encouragé par des faveurs matérielles et morales multipliées, les ministres du culte furent entourés de respects dont ils étaient déshabitués ; les conciles provinciaux furent tolérés. L'Empereur eût même voulu que le Pape imprimât par le sacre un sceau religieux à son pouvoir, et des négociations confidentielles furent engagées à ce sujet par l'évêque Bonnechose et l'auditeur de rote, de Ségur.

Les satisfactions accordées au progrès n'étaient pas moins importantes ; les sociétés de secours mutuels, ce puissant instrument d'amélioration sociale, furent facilitées, secondées ; une caisse de la boulangerie fut créée : par ses avances ^Ue permettait d'éviter les prix de famine, avances remboursées par une légère élévation des prix d'abondance ; l'institution d'un crédit foncier vint fournir à l'agriculture ses ressources; notre outillage industriel et commercial, lamentablement arriéré, fut complété par l'achèvement de nombreux chemins de fer, notamment de celui de Paris à Marseille, que j'avais été obligé, en vertu de mes pouvoirs illimités, de mettre sous séquestre en 1848, pour éviter la faillite; des canaux furent améliorés, des télé-

graphes ouverts à la correspondance privée établis partout ; les sauvageries de la mort civile et de certaines pénalités furent adoucies; une loi sur la transcription ramena notre législation hypothécaire aux fortes règles des lois de Tan III; enfin la transformation décrétée des grandes villes assura du travail aux ouvriers et procura à leurs pauvres demeures la joie et la salubrité, Tair et le soleil.

Déjà sous la présidence, on avait prolongé la rue de Rivoli et commencé la reconstruction des halles centrales et le boulevard de Strasbourg. Devenu le maître, l'Empereur voulut procéder plus largement. Il traça lui-même les grandes voies qui ont fait de Paris une des plus belles villes du monde et régla Tordre de leur exécution. Pour la réalisation de ce projet grandiose, il fallait de l'argent et un homme. Persigny, ministre de rintérieur, donna le moyen de se procurer de Targent et trouva Thomme.

Chaque année le budget de la ville de Paris se balançait par quelques millions d'excédent qu'on consacrait aux travaux nouveaux. — Pourquoi, dit Persigny, ne destinerait-on pas ces revenus disponibles à payer l'intérêt d'un capital correspondant? on aurait aussitôt de fortes sommes qui, appliquées à des travaux productifs et féconds, augmenteraient les revenus de la ville en l'embellissant.— L'Empereur approuva l'idée. Alors Persigny chercha qui serait de taille à la mettre en œuvre. Il songea au préfet qui avait, à Bordeaux, si bien secondé ses intentions, il le manda.

Haussmann avait Pair impudent d'nn laquais de bonne maison, il étalait sa personnalité avec une exubérance parfois grotesque, mais il possédait les qualités d'un administrateur de premier ordre. Son inventeur, Persigny, en a laissé un portrait incisif et vrai auquel il n'y a rien à ajouter. « J'avais devant moi un des types les plus extraordinaires de notre temps. Grand, fort, vigoureux, énergique, en même temps que fin, rusé, d'un esprit fertile en ressources, cet homme audacieux ne craignait pas de se montrer ce qu'il était. Avec une complaisance visible pour sa personne, il m'exposait les hauts faits de sa carrière administrative, ne me faisant grâce de rien; il aurait parlé six heures sans s'arrêter, pourvu que ce fût de son sujet favori, de lui-même. J'étais loin, du reste, de me plaindre de cette disposition. Elle me révélait toutes les faces de son étrange personnalité. — Pendant qu'elle s'étalait devant moi avec une sorte de cynisme brutal, je ne pouvais contenir ma vive satisfaction. — Pour lutter, me disais-je, contre les idées, les préjugés de toute une école économique, contre des gens rusés, sceptiques, sortis la plupart des coulisses de la Bourse ou de la Basoche, peu scrupuleux sur les moyens, voilà l'homme tout trouvé. Là où le gentilhomme de l'esprit le plus élevé, le plus habile, du caractère le plus droit, le plus noble, échouerait infailliblement, ce vigoureux athlète, à l'échiné robuste, à Tencolure grossière, plein d'audace et d'habileté, capable d'opposer les expédients aux

expédients, les embûches aux embûches, réussira certainement. Je jouissais d'avance à Tidée de jeter cet animal de race féline à grande taille au milieu de la troupe de renards et de loups ameutée contre toutes les aspirations généreuses de TEmpîre. Jamais la doctrine d'Hahnemann : Similia similibus curantur, ne m'avait paru plus opportune. »

Grâce à ces précieuses qualités, Haussmann fut nommé préfet de la Seine le 23 juin 1853. Quand il prit possession de son poste, le plan général des travaux de Paris avait été arrêté par TEmpereur et les moyens financiers imaginés par Persigny. Il n'est donc pas juste d'attribuer à Haussmann seul la gloire d'une entreprise qui, après avoir été presque universellement critiquée, est aujourd'hui universellement louée. Il n'en reste pas moins digne d'admiration par l'intelligence ferme et rapide, par l'activité obstinée, par l'habileté violente et rusée, par l'entrain, par l'intégrité courageuse sans lesquels une œuvre aussi persévéramment entravée n'eût pu être menée à bout.

A Lyon la tâche fut confiée à Vaïsse, administrateur des plus distingués, qui, par des qualités opposées, la mesure, le tact, la bonne grâce, la modestie, obtint le même succès.

Dans la disposition des esprits, il n'y avait pas à redouter une exagération des réformes progressives, au contraire, on était exposé aux entraînements de la réaction. L'Empereur sut s'en défendre. Un certain parti religieux, insatiable quoi qu'on lui accorde et qui se tient pour opprimé tant qu'il ne domine pas, eût voulu l'abolition pure et simple des lois organiques du Concordat, l'obligation légale du repos du dimanche, la subordination du mariage civil au religieux, l'affaiblissement de l'Université par une part ac-cordée aux établissements libres dans la collation des grades: le sacre était à ce prix.

L'Empereur renonça au sacre. Tout en laissant dormir les prescriptions oppressives ou surannées des lois organiques, il les maintint en principe; il déclara péremptoirement dans le Journal officiel qu'il ne porterait pas la main sur la législation civile du mariage ; en ordonnant le respect par l'État du repos du dimanche, il refusa d'en imposer l'obligation, et loin d'affaiblir l'Université, il la fortifia : aux quatre-vingt-six petits recteurs sans autorité de la loi de 1850, il substitua seize grands recteurs, entourés d'un Conseil académique, dans lequel dominaient les universitaires ; il déféra aux préfets le choix des instituteurs afin de se préparer le moyen d'arrêter, le cas échéant, l'extension démesurée de l'enseigne-

ment congréganîste. Néanmoins on Ta accusé de cléricalisme.

La résurrection du ministère de la Police avait produit un effet pénible, même parmi les amis du Prince. Les ministres de Tlntérieur, Morny, puis Persigny, se révoltaient contre le surveillant qu'on leur avait imposé. Une malséante prétention de Maupas lui attira enfla Thostilité du ministère de la Guerre. Il pa.rla de convertir la gendarmerie en un corps de police attaché à son ministère. Saint-Arnaud, avisé à temps par le colonel Trochu, son auxiliaire, sauva la gendarmerie d'une irréparable déchéance, et, peu après, au soulagement général, on fut débarrassé du ministère et du ministre (22 juin 1853). Il fut nommé sénateur, puis envoyé à Naples. Persigny ne tarda pas à succomber à son tour ; il fut remplacé par Billault, moins cassant, de sens plus rassis et plus rompu aux affaires (22 juin 1854).

Les procédés de l'Empereur à Tégard de Topposition achèvent d'éclairer le caractère de son gouvernement intérieur.

Il y avait d'abord l'opposition des coquins, celle qui organisait des complots pour l'assassiner: celle-là ne méritait que le bagne ; elle l'obtint après une tentative à l'Opéra-Comique.

Les républicains honnêtes, alors sans armée, n'ayant qu'une confiance limitée dans les deux

seuls journaux de gauche non supprimés, le Siècle et la Presse^ avaient renoncé à la lutte. Ceux qui voulaient absolument faire quelque chose s'occupaient de quêtes au profit des exilés et de l'introduction clandestine de leurs pamphlets.

On était moins tranquille dans le monde des anciens parlementaires. Montalembert avait écrit à Tun de ses amis d'Allemagne : « Désormais, Louis Bonaparte aura à lutter contre tous les orgueils ligués pour sa ruine : avocats, écrivains, gardes nationaux, commis voyageurs, hommes de lettres, tout cela conspirera contre lui, sans se lasser. Le rationalisme sous toutes ses formes regimbera contre le châtiment de Dieu. Malheureusement, les légitimistes follement entichés de ce gouvernement parlementaire, qui a perdu la monarchie en 1830 et en 1848, font cause commune avec les bourgeois et les rouges, et empêcheront ainsi la consolidation du pouvoir nouveau et la réconciliation nécessaire des classes élevées de la nation avec lui. » On ne pouvait mieux deviner. En effet, l'opposition qui seule alors montra quelque véhémence, fut celle annoncée par Montalembert : ne prévoyant pas alors qu'il en deviendrait un des coryphées. Ces légitimistes (c follement entichés du gouvernement parlementaire qui avait perdu la monarchie en 1830 et en 1848 » ne dépassaient guère un millier, mais ils faisaient autant de bruit que cent mille ; les salons, l'Institut et le Corps législatif étaient leur champ de bataille.

Dans les salons, on déchirait à belles dents les hommes et les choses du gouvernement. On fabriquait des nouvelles. Ainsi, par exemple, le Père Lacordaire* prononce à Paris un sermon de charité dont le texte était : Esto Vir ! Esta Fir / Sois un homme : c'est évidemment une protestation conlre le coup d'Etat; le gouvernement est furieux, il a interdit la [chaire et le séjour de Paris au célèbre dominicain. Or il n'y avait pas un mot contre le coup d'État dans le sermon, qui traitait des questions générales, où chacun pouvait prendre sa part, mais où elle n'était faite à personne ; le gouvernement en avait été si peu furieux, que le Moniteur avait rendu compte agréablement, chose qui n'était pas encore arrivée au P. Lacordaire; aucune interdiction de prêcher n'avait été prononcée^. Les démentis ne décourageaient pas. Chaque soir on recommençait « le ramage inépuisable des on dit ». Une fois, dans la bibliothèque de l'Institut, Villemain et un de ses confrères debout devant la cheminée échangeaient à voix haute les propos les plus désobligeants contre l'Empire. L'illustre Leverrier qui travaillait dans un coin s'écria : — Il est inouï qu'on ne puisse lire tranquillement ici sans entendre médire du gouvernement qu'on aime. — Villemain relève l'apostrophe; on s'échauffe ; Leverrier perd son sang-froid et envient aux gros mots; Villemain, plus maître de sa passion, lui décoche en ricanant : — M. de

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