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tenait le même langage. Certains serviteurs du Prince, qui vivaient à côté de lui, sans se douter de ce qu'il pensait, contribuaient aussi par leurs vanteries à tromper l'opinion publique de l'Europe*.
La première explosion de l'alarme générale eut lieu en Angleterre. Derby, le chef du ministère tory qui avait succédé à Russell, en perdit le bon sens. La crainte d'une invasion devint son cauchemar. A la veille de la proclamation de l'Empire, il écrivait à son ministre des affaires étrangères, Malmesbury : « La guerre avec l'Angleterre est non seulement souhaitée par le Président, mais rendue inévitable par sa position;
1. Le général Fleury, parlant dans ses Souvenirs comme les hommes des anciens partis, dit : « Cette politique d'efîacement, malgré ses inconvénients, eût été peut-être bonne pour un autre souverain qu'un Napoléon. Elle ne pouvait convenir au neveu du grand Empereur qui s'était donné pour devoir de rendre ses frontières à la France et d'arborer la politique des Nationalités. » — La politique des frontières et celle des Nationalités ne pouvaient être à la fois sur le même programme, car elles s'excluent. — Ce qui suit est encore plus surprenant : « La logique condamnait l'Empereur... de faire effort pour gagner la Prusse quand viendrait la question du Rhin. » Il n'existait aucun moyen quelconque de gagner la Prusse sur la question du Rhin; le jour où on la lui eût posée, on n'avait à attendre d'elle pour réponse que des coups de canon! Fleury a été associé à des actes particuliers de l'Empereur, il n'a pas été initié à sa pensée intime et générale; son témoigaage à cet égard n'a aucune autorité.
une fois TEmpire établi et les feux d'artifice éteints, un débarquement en Angleterre lui sera imposé par les aspirations des Français et Tardeur de l'armée. » Comment en douterait-il? Lord Hertford le lui a dit et il tient ses renseignements de Louis-Napoléon lui-même.
Louis-Napoléon lui-même prenant la peine d'avertir lord Hertford de son noir complot d'invasion, dans la crainte apparemment que les Anglais ne fussent pas suffisamment prêts à le recevoir, c'était prêter à un taciturne, qui venait de faire ses preuves de bon sens, une de ces intempérantes niaiseries auxquelles il n'est pas même honorable de croire. Malmesbury^ ami personnel du Président, essaya de dissiper ces appréhensions. Il répondait : « II. n'a aucune antipathie naturelle pour les Anglais; depuis que je le connais, il a toujours aimé leur société et adopté leurs usages. Il y a vingt ans, à une époque où il ne pouvait jouer la comédie pour moi, qui avais encore moins de chance de devenir secrétaire d'Etat que lui de devenir empereur, il me disait toujours que la grande faute de son oncle avait été son inimitié pour l'Angleterre; je ne l'ai jamais surpris à songer à une revanche de Sainte-Hélène. »
Mais la crédulité du parti pris n'a point de limites. Derby persista d'autant plus dans sa défiance que Nicolas l'y excitait fort par la crainte des dangers de la Belgique. Il lui offrait, en même temps qu'aux cabinets de Vienne et de Berlin ; de renouveler l'alliance de Chaumont. Il
se déclarait prêt, au moindre signal de guerre, à faire marcher soixante mille hommes et, si cela devenait nécessaire, toutes ses troupes.
Derby consentit en vue de cette éventualité à la signature d'un protocole qui devait être porté à la connaissance du futur Empereur dès qu'il aurait été reconnu par tous les gouvernements. Mais il avait refusé de considérer l'échange du titre de Président contre celui d'Empereur comme une cause de guerre, ni même de rupture diplomatique.
L'Empire proclamé, quoique nos arsenaux n'eussent jamais été plus inactifs^ quoique le moindre petit bateau n'eût pas été remué ni aucun homme appelé, le grave Derby et la grave Angleterre ne doutèrent pas un instant de l'invasion prochaine. La venue à Douvres d'un navire français poussé par la tempête soulève des clameurs d'épouvante: C'est une reconnaissance! On mobilise la milice, des inspecteurs de cavalerie et d'artillerie parcourent les côtes méridionales; les compagnies de chemins de fer attendent les ordres du conseil de l'amirauté et du comité de l'artillerie pour transporter de la Tour de Londres à Douvres et à Portsmouth le commissariat et les munitions de guerre. Cobden, révolté de tant d'aberration, répète inutilement dans la presse et dans les réunions publiques ce que Malmesbury avait dit dans le conseil. Pour toute réponse, on représentait dans des caricatures notre courageux défenseur avec de longues oreilles d'âne.
LE DESSEIN INTERNATIONAL DE NAPOLÉON III. 4i5
Cependant Cobden, malgré ses oreilles d'âne, finit par remporter. On se lassa d'attendre sur le rivage, armé de pied en cap, des forbans qui ne se montraient pas. Derby lui-même, rassuré par les rapports de son ambassadeur à Paris, Cowley, reconnut l'Empire dans la forme habituelle, sans notifier le protocole menaçant préparé avec Nicolas. La Cité de Londres, c'est-à-dire le commerce et l'industrie, envoya par une députation une adresse de confiance à l'Empereur, et la grotesque panique cessa.
Nicolas ne prit pas aussi facilement son parti de l'événement. Sa blessure était surtout de l'amour-propre piqué. Il adressa aussitôt un mémorandum irrité à ses alliés de Berlin et de Vienne : le rétablissement de l'Empire était le renouvellement d'une hérédité dynastique proscrite, un défi aux auteurs des arrangements de 1815, une abrogation implicite de ces traités; si on tolérait cette audace, Waterloo se trouverait vengé sans coup férir; on devait riposter par un refus concerté de reconnaissance.
A Vienne et à Berlin on ne le suivit pas : tout ce qui parut possible fut de constater que cette reconnaissance n'infirmerait pas l'exclusion prononcée contre les Bonaparte en 1814 et 1815 et resterait exclusivement personnelle. A la réflexion même, cette réserve parut puérile. — Du moins, dit alors Nicolas, mettons-nous d'accord à ne donner au nouvel Empereur que le titre d'ami et non celui de frère usité entre souverains. — Il n'obtint pas même cela, et il fallut
qu'il se fâchât beaucoup, criât au manque de foi, pour que la remise des lettres de Vienne et de Berlin fût retardée jusqu'après l'acceptation des siennes, ce qui, d'après certains propos tenus à Paris, paraissait douteux.
On les eût refusées, si cela n'eût tenu qu'àPersigny. « L'injure, disait-il, est plus pour laFrance que pour l'Empereur, car s'il n'est pas un vrai roi, si ses pairs ne l'acceptent pas au même titre que les autres souverains, c'est qu'on dénie à la nation le droit de disposer d'elle-même et de se donner un gouvernement. » L'Empereur comprit que malgré tous les raisonnements théoriques on l'accuserait, s'il se fâchait, de se préoccuper de prérogatives personnelles plus que de l'intérêt du pays. Il se garda bien de mettre le feu aux poudres avant le moment propice; il accepta le mauvais procédé avec une sécurité de dédain qui retomba en confusion sur celui qui avait pensé l'humilier.
Drouyn de Lhuys l'avait pris de haut avec l'ambassadeur russe Kisselew. a La loi qui règle le cas actuel, lui avait-il dit, c'est l'usage, et l'usage prescrit aux souverains de se traiter en frères. Quels sont les interprètes naturels des traditions? Ce sont les plus anciennes cours de l'Europe. Or, permettez-moi de vous le dire, la cour de Saint-Pétersbourg est bien jeune encore pour aspirer à être en cette question une autorité prépondérante. » L'Empereur le prit de plus haut encore. D'ordinaire, quand un ambassa-* deur remet des lettres de créance en audience
solennelle, le souverain auquel communication officieuse en a été préalablement donnée, les reçoit et les passe à son ministre sans les ouvrir. L'Empereur retint les lettres de l'ambassadeur russe (5 janvier 1853), en brisa le cachet, les lut lentement, puis d'une inflexion caressante, sous laquelle sifflait Tironie, lui dit : « Vous remercierez chaleureusement Sa Majesté Impériale de sa bienveillance et surtout du mot de bon ami dont elle s'est servie, car l'on subit ses frères et l'on choisit ses amis. — Décidément c'est quelqu'un », dit Kisselew en sortant des Tuileries.
La question ainsi réglée avec la Russie, la Prusse et l'Autriche envoyèrent leurs lettres. La plupart des autres Etats l'avaient déjà fait; les plus empressés avaient été, en Italie, le roi de Piémont et le roi de Naples, et en Allemagne le grand-duc de Darmstadt.
Après quoi l'apaisement se fit en Europe. Mais l'appréhension d'où la panique anglaise était née continua à couver sourdement. Dès que TEmpereur fit une entreprise, elle se ralluma et, en Angleterre comme en Allemagne, on demeura convaincu, .quelle que fût la cause qui lui mît les armes à la main, que son véritable dessein était sur la Belgique et le Rhin. Presque toujours, sous la menace d'une coajition, il fut contraint de tergiverser avant et de s'arrêter à mi-route après. On en vint même à lui attribuer tout ce qui se passait dans le monde. Lorsque Bismarck revînt de Paris après avoir vu l'Empereur pour la première fois (1855), le roi lui de-
manda ce qu'il en pensait. « L'Empereur, répon* dit-il, a ce malheur que toute calamité qui arrive quelque part, en Tartarie ou en Europe, est portée à son compte; qu'il se passe n'importe quoi, on y met son nom ; et si le temps est mauvais en Chine, c'est l'empereur Napoléon qui en est cause. »
L'incohérence apparente quia permis d'accuser la politique de l'Empereur de duplicité, malgré son habituelle bonne foi, tient au conflit sourd qui exista presque constamment entre ses diplomates et lui.
Ceux qui se sont beaucoup servis de la diplomatie en ont parlé sans enthousiasme. « La diplomatie, a dit Guizot, abonde en démarches, en propos sans valeur qu'il ne faut ni ignorer, ni croire*. » Bismarck est plus sévère : « Personne, pas même le plus malveillant des démocrates ne se fait une idée de ce qu'il y a de nullité et de charlatanisme dans cette diplomatie^. » Tocqueville se plaint de son style flasque ^ Cavour loi reproche d'embrouiller les questions au lieu de les dénouer*. Dans les nombreuses dépêches diplomatiques françaises ou étrangères de tous