Lettres
les temps que j'ai lues, j'ai été surtout frappé, dès que l'ambassadeur n'est pas un d'Ossat, un Gremonville, un Chateaubriand, de Tincertitude fréquente de l'information.
Les diplomates ont beau professer que dans les affaires ce qu'on dit n'est pas ce qu'on pense, le désaccord entre la parole et la pensée est tellement contraire à la pente native de l'esprit humain, que ceux-là mêmes qui en font métier, fiaissentpar se laisser prendre comme de simples naïfs aux fourberies conventionnelles au milieu desquelles ils se jouent; croyant être malins, ils sont bien souvent dupes.
Plus encore, j'ai été choqué de l'inaptitude à laquelle ils sont presque tous arrivés de formuler un jugement net et précis. Presque tous sont ce que Napoléon appelait dédaigneusement des amhassadeurs à conversations^ , dont l'application principale est de répéter en détail leurs entretiens avec les ministres et les souverains, en évitant de se compromettre par une opinion trop tranchée. Ils battent l'eau, louvoient, se cachent dans un flot de phrases vides ou bien ils font mieux : dans une partie de leur dépêche, ils expriment une opinion et dans une autre l'opinion opposée. « Nous croyons que le gouvernement pense et veut telle chose », disent-ils à la première page. Vous tournez et vous lisez : « A moins qu'il ne pense et ne veuille le contraire. » Là-dessus, mirnistre ayant à prendre un parti, débrouillez-vous.
1» Talleyband à Madame Adélaïde, 29 octobre 1830.
i20 L'EMPIRE LIBÉRAL.
Ënfin^ absorbés par Taffaire spéciale dont ils sont chargés, ils ne se rendent pas compte de sa véritable place dans Fensemble même de la politique ; ils enexagèrentrimportance, aurisque, par cette exagération, de gêner ou de compromettre l'action bien plus capitale ailleurs de leur gouvernement. Ils se laissent aller à convertir les discussions d'affaires en luttes personnelles ; ils sont trop sensibles à de petits froissements : on ne les a pas salués assez bas, on leur a fait attendre un cordon grand ou petit, très désiré, on a manqué d'égards envers leur femme; ils s'occupent alors moins de leur négociation que de leur rancune, ou plutôt ils placent le succès de leur négociation dans la satisfaction de leur rancune.
Les diplomates du second Empire justifient moins que bien d'autres ces critiques générales. Parmi eux certainement, il y a eu des faiseurs en quête de bruit, des étourdis passant au milieu des événements et des conversations sans rien voir et rien entendre, des sots impatients d'importance, des présomptueux croyant avoir tout prédit et essayant de le démontrer dans d'insipides écrits, des égoïstes sans autre souci que d'être persona grata au gouvernement près duquel ils sont accrédités, ignorant que le triomphe du diplomate vraiment patriote est plutôt de devenir désagréable à ceux dont il surveille, dénonce ou déjoue les trames. La majorité du Corps diplomatique se composait d'hommes distingués, d'une incontestable valeur morale,
instruits, de manières parfaites, sachant observer, voir, écouter, deviner et raconter.
Chacun des hommes d'État influents avait son système sur les meilleures alliances. Persigny ne concevait que Talliance anglaise et croyait avoir découvert en Angleterre une classe moyenne, industrielle, commerçante, ne partageant pas les préjugés gallophobes de Taristocratie, grâce à laquelle une amitié étroite pourrait s'établir entre les deux pays autrefois divisés. L'alliance anglaise devait être la base constante de notre politique extérieure ; c'était la poli tique « grande, féconde, glorieuse qui nous vengerait de nos défaites passées plus que le gain d'une contrebataille de Waterloo. »
Drouyn de Lhuys, sans être contraire à l'alliance anglaise, attachait plus d'importance à l'établissement de liens étroits avec une grande puissance continentale telle que l'Autriche. Cette alliance lui paraissait le moyen de contenir à la fois les entreprises d'agrandissement de la Russie en Orient et de la Prusse en Allemagne, les deux menaces, selon lui, à notre influence; il y voyait, en outre, une garantie contre les projets audacieux qu'il pressentait en formation dans l'esprit de l'Empereur : elle serait à la fois un levier et un frein*.
L'idée fondamentale de Morny était un rapprochement entre la France et la Russie : il
i D'Hargourt, Les quatre ministères de M, Drouyn de Lhuys, livre tout à fait remarquable par la clarté, la sérénité et la pénétration des aperçus.
croyait à Texistence d'une sympathie naturellô entre les deux nations. Peu prussien desa nature, il jugeait plus facile et plus utile d'être en bons rapports avec la Russie qu'avec TAUemagne « qui nous déteste du fond du cœur ». On serait peut* être amené à donner au peuple français la satisfaction d'un accroissement de territoire, la Russie était la seule puissance qui s'en accommoderait.
Persigny, Drouyn de Lhuys et Morny ne s'accordaient que dans leur peu de goût pour le principe des nationalités. Aucun d'eux ne l'admettait et même n'en comprenait la signification. Pour le plus libre d'esprit, Morny, les partisans des nationalités n'étaient que des révolutionnaires. « Or, les révolutionnaires ne sont jamais des amis bien sûrs, ils se servent des sympathies qu'ils excitent pour arriver à leurs fins, mais ils n'ont ni reconnaissance, ni modération. »
Très peu de nos diplomates, pour ne pas dire aucun, partageaient la préférence de Morny pour l'alliance russe, beaucoup pensaient comme Persigny, la plupart étaient plutôt dans le sentiment de Drouyn de Lhuys : mais ils se prononçaient presque tous contre les aspirations du souverain dont ils étaient chargés d'être les représentants ou les auxiliaires. Endormis au milieu des transformations du monde, ils en étaient restés aux maximes de la Besnardière, endossées par Talleyrand en 1814, ils n'avaient pas entendu les tressaillements souterrains que Chateaubriand avait si prophétiquement an-
nonces de Rome et de Berline La France, selon eux, devait renoncer à être conquérante ou libératrice et ne plus aspirer qu'à la grandeur qui résulte de la petitesse d* autrui. C'est à maintenir ses voisins faibles et divisés que son habileté et ses armes avaient à s'employer. Les arrangements territoriaux de 1815 étaient l'arche sainte : honni soit qui Y porterait la main par un remaniement quelconque !
Ils plaçaient notre principal intérêt, surtout enÀllemagne, dans la protection des petits États. Chercher sa force dans une alliance avec les faibles est une étrange conception. Au moins fallaitil que ces faibles nous fussent^attachés et prêts à nous accorder leurs contingents lors des combats décisifs. Or, chaque fois qu'il y a eu en Allemagne une explosion de haine contre nous, c'est des petits États qu'est parti le signal ; ce sont eux qui depuis 1815 n'ont cessé de demander qu'on nous prît l'Alsace. « Donnez-nous Strasbourg, disait le roi Guillaume de Wurtemberg à Bismarck, et nous serons unis pour toutes les éventualités. Le nœud de la question est à Strasbourg, car cette ville, tant qu'elle n'est pas allemande, forme toujours l'obstacle qui empêche l'Allemagne du Sud d'adhérer sans réserve à l'unité allemande, de suivre sans restriction une politique nationale allemande^ »... — Et c'est à ces reptiles venimeux, toujours prêts à nous