Saint-Simon, XI, XIL
ressorts de l'art de gouverner, écrivait à Murât, roi de Naples (30 septembre 1809) : « Vous faites bien d'établir l'usage qu'aucun membre du corps diplomatique ne peut voir ni vous, ni la reine. Les membres du corps diplomatique sont des espions que rien ne peut contenter, qui écrivent d'autant plus de sottises qu'on les traite mieux. Ayez une grande audience diplomatique tous les mois et ne les voyez que là. Moins le corps diplomatique vous approchera, et mieux cela vaudra. »
Le Tsar Alexandre P'' voulait, en mars 1808, aller en Finlande. Caulaincourt, l'ambassadeur de Napoléon, l'ayant su, dit au ministre qu'il se disposait à suivre Sa Majesté. Le ministre répondit que ce n'était qu'une simple course pour voir l'armée. « N'importe, reprit Caulaincourt, je suis ici pour être auprès de l'Empereur et quand il ne serait absent que deux jours, je dois le suivre. » — Alexandre préféra renoncera son voyage.
Presque tous les souverains actuels n'admettent les ambassadeurs à leur audience que sur une demande motivée. La reine Victoria ne les reçoit qu'à des concerts, à des bals, à des levers et les invite à dîner une fois par an. Ils n'ont d'accès facile qu'auprès de ses ministres. La cour de Prusse leur est fermée, à moins qu'ils ne soient des ambassadeurs de famille. Bismarck, devenu chancelier tout-puissant, ne les recevait que difficilement et il avait préposé un secrétaire d'État à cet office.
C'est qu'en effet les ambassadeurs ne sont après tout que des surveillants ou des tentateurs décorés d'un titre pompeux, « espions, dit le seigneur de Commines, sûrs et honorables. Aussi, il y a plus d'avantages à les envoyer qu'à les recevoir; et les ambassades les moins fréquentes et les plus courtes sont toujours les meilleures pour celui qui les reçoit. » Pendant bien longtemps, les chefs d'État n'admirent que des ambassadeurs extraordinaires, chargés de traiter une affaire spéciale et qui se retiraient après l'avoir conclue; ils refusaient d'accueillir des ambassadeurs résidents, chargés de guetter leurs pensées et de surveiller leurs actes. Même aujourd'hui, ils se réservent de refuser sans explication qui ne leur est pas agréable. En l'an 1626, le cardinal de Richelieu ayant su que le duc de Buckingham devait venir en France en qualité d'ambassadeur d'Angleterre, lui fit dire de la part du roi, son maître, qu'il ne se donnât pas la peine, parce que sa personne ne serait pas agréable. Le Tsar Nicolas refusa de laisser accréditer Straflford de Redcliffe, le sultan anglais, son antagoniste heureux à Constantinople pendant tant d'années. Victor-Emmanuel n'admit pas le ministre envoyé par le roi de Prusse, le général Wilisen, qui avait écrit contre l'Italie et combattu contre elle à Solferino.Pie IX refusa d'admettre, comme ambassadeur de l'empire allemand auprès de lui, le cardinal de Hohenlohe, etc., etc.
Avant Napoléon III, Louis-Philippe, au début de son règne, avait déjà établi une diplomatie
occulte. Sous le ministère Lafitte, certaines décisions prises par lui seul avec le concours de Sebastiani, son ministre des affaires étrangères ou de Talleyrand, furent volontairement celées au Président du Conseil dont on redoutait la faiblesse ou l'indiscrétion . Les chancelleries étrangères au courant de ce dualisme envoyaient, en certains cas, à leurs ambassadeurs double dépêche, l'une ostensible, l'autre destinée au Roi et au général Sebastiani. Sous les ministères suivants le roi continua à entretenir des relations familières avec la plupart des ambassadeurs; il s'épanchait avec eux en confidences, leur présentait les affaires autrement que ses ministres et les traitait par-dessus leur tête; il affectait de se poser en maître et dominateur de sa politique et il dit plus d'une fois : « Plutôt que de permettre tel acte à mon ministère, je le briserai comme verre. » Les ambassadeurs se prêtaient avec complaisance à ces épanchements, les transmettaient à leurs gouvernements qui pour les encourager ne tarissaient pas en éloges sur la sagesse du roi, qu'ils opposaient au mauvais esprit de ses ministres*.
Je ne suis pas sûr que Casimir Perîer, Victor de Broglie et Guizot eux-mêmes aient complètement réussi à guérir le roi de ces façons peu constitutionnelles. Les ministres de Napoléon III ne l'essayèrent même pas. Ils se montrèrent plus endurants que le Grand- Vizir qui, pendant la
1. Thureau-Dangïn, Histoire de la Monarchie de Juillet, t. I, p. 164. —T. II, p. 408.
mission du prince Menschicow, d'où sortit la guerre de Crimée, rendit les sceaux au Sultan parce qu'à son insu il avait accordé une audience à l'envoyé russe.
L'Empereur n'ouvrait pas seulement ses audiences privées aux ambassadeurs, il leur créait des facilités de le pénétrer, de l'influencer, de l'engager, de profiter de ses premiers mouvements irréfléchis, en les admettant parmi les familiers de sa cour. Ils étaient de toutes les fêtes, invités à Biarritz, Fontainebleau, Compiègne; ils avaient le bouton*. Ils célébraient le génie de l'Empereur, affichaient une passion enflammée pour la beauté de l'Impératrice, et ils s'insinuaient.
Ce que l'Empereur décidait ainsi seul, après avoir conféré avec les ambassadeurs, n'étant communiqué au département des affaires étrangères qu'après coup et souvent pas du tout, il en résultait les contradictions les plus bizarres. Walewski, alors ministre, ignorant les arrangements de Plombières, le traité secret d'alliance offensive et défensive qui les avait scellés, prend au sérieux les déclarations pacifiques d'usage quand on veut gagner du temps ou endormir l'adversaire ; il charge notre ministre à Turin, La Tour-d'Auvergne, de parler sévèrement à Cavour, de se plaindre de sa politique turbulente, opposée aux intentions de l'Empereur. — Vraiment? riposte Cavour avec un sou-
1. Autorisation de porter l'uniforme de vénerie et de suivre les chasses.
rire narquois, voici une lettre de Paris dans laquelle on me dit le contraire.
On discute à quel titre les plénipotentiaires piémontais seront admis au Congrès de Paris. — Uniquement dans les discussions qui les intéressent, dit Walewski le matin. à La Marmora. — Dans toutes, lui affirme le soir même TEmpereur.
En 1866, Drouyn de Lhuys décourage Fannexion à la Prusse des duchés de TElbe, TEmpereur la favorise.
Quand Charles de Roumanie, candidat des Roumains au trône à la place de Couza, fit indi; rectement interroger à Paris, sur les intentions du gouvernement français, on répondit au nom de Drouyn de Lhuys, ministre des affaires étrangères : « L'Empereur ne reconnaîtra pas le fait accompli. » Au nom de TEmpereur luimême, on transmit une invitation pressante de créer le fait accompli. Ce fait accompli, Drouyn de Luys s'irrite, l'Empereur est satisfait. A chaque pas notre récit révélera de telles oppositions.
Cette diversité apportait un inappréciable dommage aux affaires. Ces politiques multiples se gênaient, se croisaient, se heurtaient, s'annulaient et par là prenaient toutes un air de duplicité. Les diplomates étrangers, attentifs ou bien informés, savaient où il fallait chercher la véritable pensée dirigeante et reconnaissaient la mince autorité de la diplomatie officielle. « Il n'est que trop vrai, écrivait Cavour à un de ses
agents, que l'Empereur est très mal servi par ceux qu'il charge d'être les interprètes de sa politique. Walewski et la plupart des agents politiques de la France à l'étranger ne représentent que les petites passions qui fermentent dans les salons, ou, pour mieux dire, dans les antichambres des Tuileries, et nullement les grandes idées que l'Empereur mûrit dans son esprit*. » Du reste, l'Empereur lui-même dévoilait cette situation à ceux qui auraient pu l'ignorer. Il disait à Gôltz, l'ambassadeur prussien : « Une déclaration d'un de mes ministres n'aurait pas dimportance. Je sais seul quelle sera la poli" tique extéiieure de la France'^, »
Le scabreux était que parfois la déclaration du ministre prévalait sur celle de l'Empereur. Alors ceux qui cherchaient une pleine certitude ne savaient plus que penser : les faibles allaient anxieusement aux informations, les puissants s'impatientaient. Bismarck se plaignait à Goltz. « Je ne puis partager l'opinion de V. E. que l'Empereur laisse pendant longtemps un ministre persévérer dans une conduite politique qui n'a pas la complète approbation du souverain et que le souverain ne lui a pas donné mission de poursuivre... Comme à l'occasion, il a utilisé l'attitude différente du Prince Napoléon pour l'adopter ou l'abandonner suivant les besoins, ainsi aujourd'hui, le langage double de la