‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirsChapitre 42 sur 155 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

QUE l;a guerre Etait le seul moyen

Victor-Emmanuel avait trouvé le ministre de Faction, il lui restait à se procurer les possibilités de cette action. Thiers, de passage au Piémont dans ce temps-là, écrivait à Tune de ses amies lombardes : « J'ai vu un pays sage, un gouvernement excellent et une armée admirable. Le Piémont, s'il continue à se bien conduire et si la France ne l'entraîne pas en se jetant elle-même dans une carrière de folles aventures, sera un jour le fondement sur lequel on pourra construire une Italie; mais il lui faut beaucoup d'années de paix et de bonne conduite. La guerre le perdrait! » Prophétie à rebours comme presque toutes celles de Thiers. Les années de paix et de bonne conduite n'ont jamais ni fondé ni relevé une nation : ce n'était qu'à coups de canon que le Piémont pouvait ouvrir l'impasse dans laquelle il se consumait depuis la paix de Milan.

Aucune combinaison de la diplomatie ne pou-

vait obtenir raffranchissement de Tllalie. L'Autriche mettait son point d'honneur militaire à s'y opposer et n'offrait que des réformes administratives; ritalie voulait son expulsion et n'acceptait que l'indépendance. A chaque instant, éclataient des conflits. Le 6 février 1853, Mazzini tenta un soulèvement insensé à Milan; ni le gouvernement piémontais, ni les émigrés lombards n'y avaient participé. Le gouvernement piémontais avait même garni sa frontière de troupes pour arrêter les mazziniensj la plupart des émigrés lombards avaient exprimé leur douleur d'une tentative qui, n'ayant aucune chance de réussir, allait donner prétexte à de nouvelles rigueurs. En effet, le gouvernement autrichien soumit au séquestre (23 février) les biens de tous les émigrés lombards, même de ceux naturalisés sujets sardes. Le Piémont réclame : son bon droit est appuyé par la France et l'Angleterre ; l'Empereur avertit Cavour par Arese que « si Ton demande sa médiation, il examinera l'affaire avec le désir d'une solution favorable au Piémont » (20 mars 1853). L'Autriche ne voulut rien entendre; les relations diplomatiques furent rompues et les séquestres maintenus.

Toute transaction était impossible ; la force seule pouvait vider une hostilité irrémédiable. Voilà un de ces cas où la guerre est inévitable et par suite légitime. Sans la guerre, c'en était fait du Piémont; il se serait affaissé daas des discordes intestines ou effondré de nouveau et pour longtemps aux pieds de l'Autriche ; il ne s'agis-

sait que de ne plus s'engager seul dans une guerre inégale contre un adversaire trop fort, et Tunique espérance de salut était précisément dans ce que redoutait Thiers, que la France entraînât ritalie dans les folles aventures : ainsi les routiniers et les égoïstes ont toujours nommé les nobles initiatives.

Napoléon III était fermement résolu à la folle aventure ; dès les premiers jours de son règne, la guerre à FAutriche fut arrêtée dans son esprit, comme condition de Taffranchissement de ritalie. Il ne lui convenait cependant pas de se jeter à Tétourdie dans une telle entreprise sans s'être assuré toutes les chances de succès. Il avait, il est vrai, dans les mains, l'admirable armée formée par la Restauration et par le gouvernement de Juillet, et elle lui eût suffi à affronter l'Autriche. Mais en 1852, au commencement de l'Empire, l'Autriche n'était pas seule, elle dominait l'Allemagne par sa majorité à Francfort et elle formait encore le troisième élément d'un groupe solidement uni; Olmûtz avait replacé Berlin sous la direction de l'Autriche et loin d'être disposé à tramer quoi que ce soit contre son allié de 1815, fidèle toujours au testament paternel, Frédéric-Guillaume IV s'était engagé à elle par un traité secret d'alliance offensive et défensive, entraînant garantie des territoires réciproques. Derrière TAutriche et la Prusse, Nicolas se tenait toujours prêt à intervenir; ses succès récents contre la Révolution en Danemark, dans les Principautés danubiennes, en Aile-

magne, en Hongrie, la part indirecte de conseil, d'encouragement qu'il avait eue à Técrasement de la révolte sicilienne, l'avaient plus que jamais rempli d'un orgueil sans mesure. Il se considérait comme la providence visible de l'Europe, le régulateur de ses destinées, le garant de son re- )os, l'archange exterminateur armé de l'épée de )ieu contre les pervers; toute contradiction lui paraissait un crime de lèse-divinité.

Le premier pas de l'Empereur en Italie eût fait se dresser contre lui les armées de ces trois puissants Empires. Et il n'était pas certain que l'Angleterre ne les eût pas secondés au moins de ses vœux. A la vérité, Palmerston l'approbateur du coup d'État, était de nouveau rentré aux affaires, à côté de Gladstone, de Russell lui-même, dans le cabinet de coalition formé par Aberdeen (décembre 1852), mais en une situation relativement subordonnée, comme ministre de l'intérieur. Aberdeen était un ami décidé de la paix partout, de plus, un survivant de l'école de 1815; il était attaché à l'alliance autrichienne et n'aurait jamais consenti à se prêter à aucune machination contre elle. Palmerston lui-même, quoique partisan des bons rapports avec le nouvel Empereur et de tout temps favorable à l'affranchissement de l'Italie, ne dissimulait pas sa répugnance à le voir opéré par nous. Une entreprise française en Italie, en 1852, aurait suscité l'hostilité la plus résolue du gouvernement anglais, il n'eût pas admis qu'elle fût désintéressée, il l'aurait considérée comme

le prélude à de nouveaux desseins conquérants* Rien donc n'était à tenter avant d'avoir brisé le faisceau des trois puissances du Nord, isolé rAutriche et gagné sinon l'assistance, du moins la neutralité bienveillante de l'Angleterre.

Comment a-t-on pu inventer qu'en ce moment même, l'Empereur, sans avoir ébauché aucun préparatif militaire, aurait envoyé, à l'insu des ministres, au Journal officiel^ un décret prononçant l'annexion de la Belgique et qu'il l'aurait retiré sur les observations effarées du rédacteur en chef? Si Napoléon III eût décrété d'annexer la Belgique, il ne se serait pas arrêté devant les scrupules d'un directeur de journal à ses ordres et il aurait préalablement préparé quelques troupes, car aussitôt la coalition que le Tsar avait vainement tenté de renouer se serait reformée active, violente, victorieuse. Ne poursuivant alors qu'un but, la rupture de l'alliance intime des trois cours du Nord, il n'a pas conçu un instant l'inepte pensée de la braver en Belgique, le seul terrain sur lequel elle fût inexpugnable ; c'est en Orient, où elle était mal cimentée, qu'il résolut de la dissoudre.

En Occident Nicolas ne visait qu'à être protecteur et arbitre ; en Orient, il entendait rester le maître et il n'admettait pas que qui que ce fût intervint dans le tête-à-tête qu'il s'était ménagé avec la Turquie, en l'excluant des garanties générales de Î815. Cette prétention autocratique tenait l'Angleterre et l'Autriche en une perpétuelle défiance de sa politique orientale. C'est là

que Napoléon III introduisit le coin qui devait faire voler en éclats la Sainte-Alliance.

La misérable querelle des Lieux Saints vint le servir fort à propos. La Valette l'avait allumée pour se donner de l'importance, l'Empereur en profita pour brouiller les anciens coalisés.

Le Sultan n'avait pas été insensible à la lettre autographe que Nicolas lui avait adressée contre les prétentions des Latins soutenues par La Valette; sur l'avis de la Commission des Ulémas il les avait repoussées, ne leur accordant que d'officier dans la grotte de Gethsemani et d'avoir, comme les Arméniens et les Grecs, une clef de la grotte de la Nativité dans l'église de Bethléem (30 janvier 1852). C'était bien peu, quand on se reportait aux anciens traités assurant aux Latins la presque totalité des sanctuaires de la Palestine, et encore ce peu fut-il contre-balancé par l'autorisation donnée aux Grecs d'officier dans l'église de l'Ascension, au mont des Oliviers. Il n'y avait pas lieu, comme disait La Valette luimême, de tapisser sur la rue. Il tapissa cependant très bruyamment; ayant obtenu un congé, il représenta à Paris le firman illusoire comme un immense succès dû à son incomparable habileté et il fit décorer les ministres turcs qui l'avaient joué afin de se donner à lui-même des airs de triomphateur. On le nomma ambassa-

deur en récompense de ce succès qu'il n'avait point obtenu. Au fracas de Paris succéda celui de Constantinople ; il se fait autoriser à entrer sur un navire de guerre, le Charlemagne^ il parle fort et haut, fait renvoyer Rechid qui nous était contraire, arrache un nouveau firman qui donne aux Latins les clefs de la grande porte de l'église de Bethléem * et ordonne l'envoi d'un commissaire turc à Jérusalem. Le malheureux commissaire se trouva là aux prises avec des fanatiques déchaînés. Le Patriarche latin ne se contente pas de ce que le firman lui octroie ; il exige une entrée solennelle dans l'église de Bethléem, refuse d'officier dans la grotte de Gethsemani, s'il n'obtient pas un autel séparé; il lui est impossible de célébrer la Messe sur une dalle de marbre schismatique, avec un tapis de soie et d'or au lieu de linge blanc, devant un crucifix qui a les pieds séparés au lieu de les avoir cloués l'un sur l'autre. Las d'être serré de si près, le commissaire se tire d'embarras en décampant.

Nicolas avait écouté les fanfares de La Valette^ avec une irritation sans cesse croissante. A la nouvelle de l'abandon de l'église de Bethléem aux Latins , il avait ordonné au patriarche grec et à son consul de quitter Jérusalem. Le cabinet anglais était intervenu et avait prêché la conciliation. Le cabinet français avait rappelé La Valette (décembre 1852). Néanmoins, le Tsar

1. La possession de la clef impliquait la possession de laporte, comme la possession de la porte impliquait celle de Téglise.

rapprocha ses troupes des Principautés : il exigeait le retrait formel du fîrman contraire aux Grecs. Le conflit devenait certain.

Au lendemain même de sa reconnaissance grinchue de FEmpire (12 janvier 1853), Nicolas avait annoncé à notre ambassadeur Castelbajac son intention « de parler à ces misérables Turcs avec fermeté » ; il se plaignait que les intimidations de La Valette les avait portés non seulement à un manque complet de parole à son égard, mais à l'insolence. 11 espérait que le gouvernement français ne ferait pas diversion aux embarras momentanés de TOccident en lui en suscitant en Orient.

Page 1