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COMMENT L'EMPEREUR TRAVAILLE A DISSOUDRE LA SAINTE • ALLIANCE

L'occasion s'offrait donc, mais pour ne pas la laisser perdre, il fallait qu'on ne soupçonnât point rÊmpereur de l'attendre, qu'il ne fût pas trop prompt à la saisir ; qu'il ne parût aller à la guerre que contraint et forcé : sans quoi toutes les défiances se seraient réveillées et la Sainte- Alliance, loin de se défaire, aurait repris une vigueur nouvelle ; il fallait que la querelle, de latine et française qu'elle était, devînt générale. Tant que les Anglais n'y verraient qu'une dispute entre des moines et des prêtres sur la possession d'une clef, ils resteraient de glace ; on ne les rendrait de feu qu'en élevant le débat de sacristie aux proportions d'un intérêt général d'équilibre, en réveillant ainsi à la fois les passions anglaises et les suspicions autrichiennes. C'est à quoi l'Empereur s'appliqua avec une habileté suivie.

Plus Nicolas s'irrite, plus lui s'enferme dans un flegme impénétrable; il semble à peine savoir

ce qui se passe à Constantinople ; c'est une petite affaire de sa diplomatie ; son affaire à lui c'est de développer le commerce et Tindustrie, de faire monter la Bourse, de creuser des canaux, d'ouvrir des chemins de fer. Notre opposition qui eût été certainement pacifique, s'il s'était montré belliqueux, devint furieusement belliqueuse quand elle le crut pacifique. Proudhon épanche son indignation avec le prince Napoléon. « L'Empire c'est la paix, est synonyme du mot de Louis-Philippe : la paix partout, la paix toujours. Après treize mois de temps perdu, tandis qu'il eût peutêtre suffi d'un simple retrait des forces françaises pour faire tomber la Sainte-Alliance aux genoux de l'Empereur, nous sommes de nouveau écrasés sous les concessions et les hontes du règne de dix-huit ans! Et cette déchéance, nous la devons, grand Dieu! au nom de l'Empereur! à un Napoléon ! ... Les Bourbons ont subi les traités de 1815, mais la dynastie de Juillet, la République de Février, le nouvel Empire les ont acceptés K »

Nicolas se croyait absolument assuré de la fidélité de l'empereur d'Autriche et de la docilité du roi de Prusse ; le concours seul de l'Angleterre lui manquait; il essaya de l'obtenir. Le

\, Janvier 1853, au Prince Napoléon.

9 janvier 1853, dans une fête au Palais de Far-» chiduchesse Hélène, il fît la première ouverture à Hamilton Seymour, l'ambassadeur anglais : — « Nous avons sur les bras, lui dit-il, un homme gravement malade, ce serait, je vous le dis franchement, un grand malheur si, un de ces jours,' il devait nous échapper, surtout avant que toutes les dispositions fussent prises. » — Dans des en-^ tretiens subséquents (14 janvier, 21 février) il indiqua les dispositions à prendre : — Les Principautés sont, en fait, un État indépendant sous ma protection, cela peut continuer ainsi; la Serbie peut prendre la même forme de gouvernement, il en est de même de la Bulgarie; il n'y a pas de raison, ce me semble, pour que cette province ne forme pas un État indépendant; quant à TÉgypte, je comprends tout à fait l'importance que ce pays a pour l'Angleterre, je puis alors dire que si, dans l'éventualité d'un partage de la succession ottomane, vous preniez possession de l'Egypte, je n'aurais pas d'objections à faire; je dirais la même chose de Candie: cette île peut vous convenir et je ne vois pas pourquoi elle ne deviendrait pas une possession anglaise. — Restait le gros morceau de l'héritage, Constantinople. Ace sujet, il dit : — Je ne tolérerai jamais que Constantinople soit occupé par l'Angleterre, par la France ou par quelque autre nation; en outre, je ne permettrai jamais une tentative de reconstituer un empire byzaur tin, ou une extension telle de la Grèce qu'elle pût devenir un État puissant ; encore moins suppor-

tèrai-je le démembrement de la Turquie en petites républiques, asiles des Kossuth, des Mazzini, ou autres révolutionnaires de l'Europe ; plutôt que de me soumettre à quelqu'un de ces arrangements, je ferai la guerre et aussi longtemps que je pourrai disposer d'un homme ou d'un mousquet. — Il était prêt à prendre l'engagement de ne pas s'établir à Constantinople, en propriétaire s'entend, « car en dépositaire, je ne dis pas, il pourrait se faire que les circonstances me missent dans le cas d'occuper Constantinople. » ^- Mais, dit l'ambassadeur anglais, Votre Majesté a oublié l'Autriche. — Oh ! répliqua l'Empereur, lorsque je parle de la Russie, je parle aussi bien de l'Autriche; ce qui convient à l'une convient à l'autre; nos intérêts, à l'égard de la Turquie, sont parfaitement identiques ; si nous arrivons à nous entendre sur cette affaire, l'Angleterre et moi, le reste m'importe peu ; je tiens pour indifférent ce que font et pensent les autres. » Seymour ne. permit pas à Nicolas de supposer qu'un serviteur public de l'Angleterre donnât son assentiment à ces ouvertures; il dit que son. gouvernement pourrait s'opposer à certains arrangements dans l'hypothèse de la chute de l'Empire ottoman, mais non en conclure luimême. Quant à l'Egypte, les vues de son gouvernement sur ce pays n'allaient pas au delà d'assurer une prompte et sûre communication entre l'Inde anglaise et la mère patrie. Il dit ce que Palmerston a répété d'un tour plus pittoresque : « Nous n'avons pas besoin de l'Egypte,

nous n'en voulons pas plus qu'un homme raisonnable qui aurait une propriété dans le nord de l'Angleterre et un château dans le sud, ne voudrait posséder les auberges du long de la route; la seule chose qu'il puisse vouloir, c'est que les auberges soient bien tenues, toujours accessibles et qu'elles puissent fournir une bonne côtelette et des chevaux de poste*. »

Le cabinet anglais lui-même fut loin de se scandaliser, comme il parut le faire plus tard, des confidences impériales. « La confiance parfaite, écrivit-il à son ambassadeur, que nous montre l'Empereur, lui donne droit à la plus cordiale déclaration d'opinion de la part du gouvernement britannique qui comprend bien que dans le cas d'une entente future, la parole du Tsar serait préférable à toute convention par écrit. » Un mémorandum de Nesselrode (21 février), destiné à rester secret, résuma ces pourparlers et leur conclusion. Il constata que l'Angleterre et la Russie renoncent à toute intention, à tout désir de posséder Constantinople et que toutes les deux s'engagent « à n'entrer dans aucun arrangement relatif aux mesures à prendre en l'éventualité de la chute de l'empire turc, sans une entente préalable. » En un seul point le mémorandum affirme une volonté, celle de ne pas souffrir l'établissement à Constantinople d'une puissance chrétienne assez forte pour contrôler et inquiéter la Russie.

Nicolas n'avait pas réussi à organiser sa coali-

1^ A lord Gowley, 25 novembre 1859.

tioD, néanmoins, il ne crut pas avoir perdu son temps; le refus de TAngleterre avait été sans colère et elle s'était prêtée à la rédaction d'un mémorandum secret, empreint d'une confiance réciproque. Il put donc supposer que, s'il ne démasquait pas sa marche en avant, s'il la protégeait par des sinuosités temporisatrices, il n'avait pas grand'chose à redouter du cabinet de Londres, tout au plus des remontrances inoffensives. L'Autriche d'ailleurs paraissait occupée à lui faciliter ce déguisement nécessaire. Le Monténégro ayant refusé de payer le tribut à la Porte et toléré des incursions sur le territoire turc, Omer-Pacha l'occupa; l'Autriche exigea par un ultimatum l'évacuation immédiate, menaçant d'une déclaration de guerre en cas de refus. Le Tsar supposant que celte sommation impertinente serait rejetée annonça que lui aussi prendrait comme une injure personnelle le rejet des exigences autrichiennes. Cette nouvelle combinaison ne réussit pas mieux que la précédente ; soupçonnant ce que cachaient ces manèges, les ministres turcs acceptèrent l'ultimatum.

Le Tsar dut alors se découvrir tout à fait; il envoya, avec grand bruit, le prince Menschicow, son aide de camp, amiral, ministre de la marine, placé en dehors de la dépendance du ministre des affaires étrangères, « homme d'esprit caustique, ayant les manières simples et polies, toutes les allures d'un grand seigneur de la Cour de Louis XV, aimant les femmes, le jeu, les chevaux, la bonne et la mauvaise compagnie

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et aussi la probité et rindépéndance * ». Il était chargé de réclamer la promulgation et rexécution formelle du firman du 30 janvier 1852 et le désaveu de ce qui avait été 'concédé au delà aux Latins, la publication d'un firman qui établi^ rait le droit de possession des Grecs sur le temple de Bethléem, malgré la clef remise aux Latins, la priorité et la préséance des Grecs pour Fexercice du culte dans la grotte de Gethsemani, la possession commune du jardin de Bethléem, la réparation de la coupole de la Rédemption^ sans le concours des catholiques, enfin, et ceci était Tessenliel, comme garantie solide assurant l'inviolabilité du culte professé par la Russie, aussi bien que par la majorité des sujets chrétiens de la Porte, une convention secrète (sened), en dehors de la France et de F Angleterre, établissant un protectorat effectif sur Téglise grecque tout entière en Turquie. En retour de cette convention ayant force de traité, le Tsar offrait, contre les menaces du gouvernement français, une alliance offensive et défensive ; en cas de refus de ces demandes, l'ambassadeur russe quitterait Constantinople avec tout le personnel de la ^ Légation.

L'historien russe Jomini reconnaît la portée de l'engagement exigé du Sultan par Menschicow. « On ne peut nier, dit-il, que la convention, si elle avait été signée, aurait été un pas considérable vers la conservation d'une influence que

1,. Castelbajac.

l'Europe, et surtout l'Angleterre, avait toujours combattue. Même chez nous, des voix s'étaient élevées contre cette demande; on l'avait jugée non seulement dangereuse, mais contraire à nos intérêts ; on trouvait plus avantageux pour nous de conserver à notre action en Orient un certain vague qui convenait à la nature particulière de l'influence sur laquelle elle reposait, influence toute morale et qui ne pouvait que perdre à se formuler avec la précision des engagements diplomatiques. ))

Menschicow arriva en autocrate menaçant.

Avant de débarquer il avait passé en revue les forces navales de la Russie dans la mer Noire ; il se rendit à l'audience du Sultan en costume de ville ; au sortir il passa sans s'arrêter devant l'appartement du ministre Fuad, fallacieux, disaitil, parce qu'il était favorable aux Français; il imposa au Sultan Rifaàt,. recommandé par l'Empereur Nicolas, exigea d'être toujours admis auprès du Sultan sans avoir à demander une audience.

Abdul-Medjid, esprit fin, poli, charmant, n'avait pas seulement sur son visage bouffi et flétri la mélancolie fatiguée de l'homme qui abuse du harem, il en avait aussi la faiblesse dans sa volonté affaissée; envoyer à ses cadines ou à ses eunuques des bourses prélevées sur son pauvre peuple,, le préoccupait.beaucoup plus que d'ar-

no L'EMPIRE LIBERAL.

rêter les empiétements de la Russie; toute menace résolue venait à bout de lui, et qui pouvait Faborder à toute heure était assuré d'en devenir le maître.

Le tapage de Tinsolente ambassade ne tire pas Aberdeen de sa torpeur pacifique ; il retient sa flotte à Malte et demeure immobile. Que l'Empereur fasse de même, et les Turcs cèdent. Mais il ne convenait pas à Napoléon III que la querelle se terminât de la sorte ; il soutient le courage du Sultan par un acte énergique, promptement résolu et accompli, il réunit ses ministres en conseil extraordinaire. Drouyn de Lhuys relève avec force ce qu'il y a d'intentionnellement blessant, d'intolérable, dans la démarche du Tsar; elle nous atteint autant au moins que le Sultan. Ceci dit, il tourne court : — Gardons-nous d'une démarche menaçante, qui nous engagerait dans une guerre avec la Russie, sans la certitude que l'Angleterre nous appuierait. — Tous les ministres se rangèrent à cet avis ; Persigny seul soutint qu'il fallait se montrer énergique sans se préoccuper de l'Angleterre ni la consulter ; tant que Ton s'en tiendrait aux colloques confidentiels avec Aberdeen, elle resterait inerte, mais comme elle n'a jamais vu avec satisfaction son gouvernement devancé par qui que ce fût, surtout par nous, dans la défense de Constantinople , elle obligera ses ministres à nous suivre si nous prenons rinitiative. — L'Empereur n'avait pas dissimulé ses mouvements d'impatience, tandis que les ministres opinaient; il interrompit Persigny

au milieu de ses développements et dit : « Persigny a raison ; si nous envoyons notre flotte à Salamine, TAngleterre en fera autant et l'union des deux flottes entraînera l'union des deux peuples. » Alors se tournant vers le ministre de la marine, Ducos, il lui dit, à la stupéfaction du conseil : « Rédigez tout de suite la dépêche télégraphique pour ordonner à la flotte de partir de Toulon. »

Le départ de notre flotte souleva l'opinion anglaise, mais émut à peine le ministère. Nesselrode présenta sous un jour anodin les instructions données à Menschicow; Aberdeen, de tout temps favorable à Nicolas, se déclara satisfait; cependant, voulant avoir l'air d'accorder quelque chose à l'excitation publique, il renvoya à son poste, à Constantinople, d'où il était éloigné depuis deux ans, Stratford Redcliffe, mais avec des instructions conciliantes pour contenir la vivacité de notre action plus que pour la seconder.

Aberdeen avait mal calculé l'effet de cette mesure ; le retour de Stratford portait au Tsar un coup d'hostilité plus efficace que l'envoi de nos vaisseaux à Salamine. Stratford était un diplomate d'une valeur exceptionnelle. Grand, droit, blanc, sec, d'une politesse exquise, mais d'une raideur non moindre et d'un entêtement de fer, il n'était pas de ceux qui s'astreignent à des instructions, il se les donnait à lui-même et les imposait à ses chefs. On l'appelait le sultan anglais ; son opposition contre Nicolas était

ancienne et implacable , la soumission du Divan à ses volontés entière.

Aberdeen croyait avoir envoyé la paix à Con- -stantinople, TEmpereur, plus avisé, savait que c'était la guerre qui y arrivait, et que Stratford présent, le Sultan ne céderait pas. L'ambassadeur anglais allait jouer son jeu, il le laissa faire.

Expérimenté et très initié aux secrets du Divan, Stratford, à peine débarqué, apprit des ministres ottomans Fexîgence de la convention secrète dissimulée par Nesselrode à Aberdeen. Il en instruisit son gouvernement, et, sans même attendre de nouvelles directions, s'occupa à déjouer le projet russe. Sa tactique fut des mieux combinées; il débuta par faire semblant de n'avoir rien deviné, fit aimable mine au fastueux ambassadeur, le cajola, et en obtint, en dixsept jours, un arrangement sur l'interminable affaire des Lieux Saints, auquel notre ambassadeur Lacour eut l'intelligence de se prêter.

La clef de l'église de Bethléem fut laissée aux Latins et l'étoile d'argent placée par eux dans la grotte de la Nativité maintenue ; seulement, le gardien de la porte serait un prêtre grec comme auparavant, et les heures auxquelles chaque nation célébrerait son service sur la tombe de la sainte Vierge furent fixées : après le lever du soleil les Grecs; une heure et demie après les Arméniens; puis, après le même temps les Latins; les jardins même du couvent restèrent sous la garde commune des Grecs et des Latins ; quant

à la coupole de l'église du Saint-Sépulcre, elle serait réparée par le Sultan, de façon à n'en pas altérer la forme (22 avril 1853).

Dès lors, il ne restait à Menscliicow qu'à se retirer ou à aborder l'objet essentiel de sa mission, le protectorat exclusif des chrétiens grecs de la Turquie. Il le réclama par un ultimatum (5 mai). Le Sultan, excité et soutenu parStratford, déclare qu'il j)roiégera la religion orthodoxe^ respectera ses immunifés, maintiendra le « statu quo » à Jérusalem, mais ilrefuse de prendre l'engagement qui l'eût mis en état de vasselage, et rejette l'ultimatum (20 mai). Menschicow quitta Constantinople (22 mai). Il devint alors visible qu'il ne s'agissait plus d'un débat sur les prétentions opposées de quelques moines sectaires, ni même d'un intérêt exclusivement turc, que ce qui était mis en péril, c'était l'équilibre général et le traité du 15 juillet, œuvre particulière de TAngleterre. L'Empereur n'eut pas, cette fois, à prendre une initiative personnelle ; le ministère anglais se montra aussi empressé que lui-même à envoyer les deux flottes, partant, l'une de Malte, l'autre de Salamine, dans la baie de Besica.

Nicolas avait eu une déception déjà de la part de FAutriche. Il lui avait demandé d'appuyer à Constantinople la note Menschicow, et, en cas de

refus, d'occuper la Bosnie el THerzégovîne, en même temps que lui-même s'engagerait dans les Principautés; en échange de ce bon office, il promettait un concours militaire contre toute agression italienne et des démarches à Berlin pour obtenir de la Confédération la garantie des territoires extra-fédéraux. L'EmpereurFrançois-Joseph avait refusé de se prêter à cette action commune, (( dans la crainte d'aggraver la crise ».

Mais aucun acte, jusque-là, n'avait ébranlé l'invincible persuasion du Tsar que la FrancQ et l'Angleterre ne parviendraient jamais à s'entendre et se rapprocher contre lui. Il comptait sur le mélange de méfiance et d'antipathie que le caractère du nouveau souverain de la France inspirait aux hommes d'État anglais, sentiment que la presse avait répandu dans toutes les couches de la nation anglaise. L'immobilité de la flotte anglaise à Malte, tandis que la nôtre cinglait vers Salamine, l'avait confirmé dans cette appréciation ; contrairement à l'étiquette russe, il avait invité à dîner l'ambassadeur anglais et sa femme, avait porté un toast à la reine Victoria, ajoutant : « Le ministère anglais a cru sans hésiter à ma loyauté, je suis très sensible à cette preuve de confiance et je l'en remercie cordialement. »

La politique flottante, sans caractère, sans énergie du cabinet Aberdeen, ministère de coalition, par conséquent d'incohérence el d'impuissance, (( a empêché le Tsar, en le leurrant jusqu'à la fin de fausses sécurités, de faire à temps, a dit Jomini, les concessions qui auraient pu pré-

venir le conflit oriental. » — Les hommes d'État anglais ont jugé de même. Palmerston, l'un des ministres, aussi bien que Derby, le chef de l'opposition, sont demeurés d'accord — que si, lorsque Menschicow avait commencé à menacer, on avait dit clairement, à Pétersbourg qu'à l'instant où un soldat russe mettrait le pied sur le territoire turc, s'ouvrirait un casus bellij le Tsar, qui ne voulait point s'exposer à une rupture armée avec l'Angleterre, se serait calmé et n'aurait pas poussé les affaires à l'extrême*. — Mais Aberdeen, dans l'horreur que lui inspirait la guerre, ne cessait de répéter qu'elle ne pouvait pas arriver et qu'elle n'arriverait pas; Clarendon, le ministre des affaires étrangères, ayant, dans une forme très nette, appelé l'attention de l'ambassadeur russe sur le péril auquel l'occupation des Principautés exposerait les relations entre les deux pays, Aberdeen, effrayé, obtint que ces paroles ne seraient pas transmises à Saint-Pétersbourg et que Brunow les coijLsidérerait comme non avenues. « Vous avez trompé l'Empereur Nicolas, disait au Parlement Derby, en lui laissant croire que l'Angleterre ne prendrait jamais les armes pour s'opposer à l'envahissement de la Turquie; il eût pu s'arrêter si on l'avait prévenu que l'invasion du territoire ottoman le conduirait à se heurter à l'Angleterre et à la France aussi bien qu'à la Turquie. » Le mouvement simultané des deux flottes tira

1 . Mémorandum de Palmerston aux membres du cabinet, — 12juiUet 1853.

Nicolas de sa fausse sécurité. Il Tapprit en même temps que la nouvelle du départ de Menschicow; il en fut exaspéré, il sonna et, sans consulter personne, envoya Tordre à ses troupes d'entrer dans les Principautés. Un de ses conseillers lui ayant démontré la gravité de cette résolution, il répondit : — Je sens encore sur ma joue les cinq doigts du Sultan. —

Le 22 juin, les troupes russes passent lePruth, limite de la Russie et de la Turquie, et occupent les Principautés danubiennes. Néanmoins, Nesselrode notifie aux puissances que son souverain ne voulait pas la guerre, qu'il prenait seulement une garantie en vue d'assurer la restitution de ses droits manifestes... 11 avait voulu faire un acte de contrainte, non un acte de guerre. Il fallait beaucoup de bonne volonté pour admettre cette contrainte qui n'était pas une guerre ; le désir de conserver la paixétait si ardent à Vienne et à Londres qu'on y eut cette complaisance; on la poussa même jusqu'à empêcher la Turquie de se défendre; on le prit très doucement avec Nicolas et, au lieu de se plaindre, on négocia.

Le Tsar refusa la médiation de l'Europe, en vertu de l'axiome de son règne que nul ne devait intervenir dans ses relations avec la Turquie; il se prêta à une médiation de l'Autriche. L'Empereur François-Joseph et son ministre Buol, aidés par les conseils des cabinets de Paris et de Londres, arrivèrent à formuler un projet de lettre, appelé la Note de Vienne. Le Sultan écrirait au Tsar qu'il regardait comme étant de son

honneur de faire observer à tout jamais et de préserver de toute atteinte, soit présentement, soit dans l'avenir, les privilèges et immunités spirituels de TÉglise orthodoxe d'Orient; mais très perfidement la note rattachait ces privilèges et immunités à Faction des Tsars et aux conventions et traités qu'ils avaient imposés plus qu'à l'action spontanée des Sultans; en outre, par la promesse très accentuée de protéger à Tavenir, elle laissait entendre qu'on ne l'avait pas toujours fait dans le passé. La diplomatie pressée d'en finir ne s'arrêta pas à ces nuances. Le Tsar s'empressa d'agréer une note si conforme à ses prétentions ; l'Autriche la proposa à la signature de laPorte sous laforme d'un ultimatum.

L'Empereur sentant l'Angleterre allumée, les hostilités et les défiances suscitées par son avènement oubliées et détournées contre l'ambilion moscovite, se garda bien de conserver l'initiative qu'il avait été contraint de prendre en envoyant la flotte à Salamine. Il affecte de suivre l'Angleterre, il s'efface de son mieux; il ne parle que de modération, de patience, de paix, de conciliation; il se garde d'entamer aucun préparatif militaire; il contient si bien son désir intérieur, que les Anglais en viennent à s'alarmer de sa quiétude. Le prince Albert écrivait à son confident Stockmar (21 septembre

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1853) : « Louis Napoléon désire la paix, la jouissance et le blé à bon marché », et plus tard (24 janvier 1854) : « nous trouvons notre voisin et seul allié dans une position tout autre que belliqueuse ». Les Français jugeaient de même : « L'Empereur, écrivait le général Bosquet*, redoute trop l'état de guerre pour ne pas tenir à deux mains les rênes et l'aire tous les efforts avouables pour la paix. » Victor Hugo délire :

Je disais : Ces soldats ont la tête trop basse,

Il va leur ouvrir des chemins.

Le peuple aime la poudre et quand le clairon passe,

La France chante et bat des mains...

On ne peut pas rester avec cinq cent mille hommes,

Dans la fange éternellement...

Eh bien ! non ! je rêvais ! Illusion détruite î

Gloire ! songe, néant, vapeur !

0 soldats I quel réveil! l'empire, c'est la fuite!

Soldats ! l'empire, c'est la peur!

Ce Mandrin de la paix est plein d'instincts placides.

Ce Schinderhannes craint les coups.

0 châtiment! pour lui vous fûtes parricides

Soldats! il est poltron pour vous.

Ah ! frémissez ; le Tsar marche sur le Danube

Vous ne marchez pas sur le Rhin^ !...

Après Tenvahissement des Principautés, son invective s'échauffe plus encore :

Tu frémis, effaré devant les Dardanelles,

0 lâche!...

Malgré ta couardise, il faut combattre, allons! Bats-toi, bandit! c'est dur; il le faut, Dieu t'opprime^.

i, A Rivet, 30 janvier 1854.

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