Bruxelles, 8 janvier
de vous présenter officiellement. — Les Ulémas et les fonctionnaires arrivés au dernier degré de Texaltation patriotique et mystique déclarent à l'unanimité , dans un conseil tenu sous la présidence du Sultan, la guerre préférable à la honte d'accepter cette Note perfide.
Le Sultan n'osa pas lutter contre un tel courant; toutefois, il y abandonne le moins qu'il peut; il ne rejette [pas la Note, il se borne à réclamer qu'elle reconnaisse le caractère spontané des privilèges concédés aux chrétiens et. qu'elle écarte les reproches implicites sur le passé. La Russie ne se prête à aucune modification ; des chancelleries s'élève un cri de réprobation contre ces Turcs fanatiques qui, par leur obstination à des vétilles, compromettent l'heureuse solution dont l'Europe entière s'était déjà applaudie.
Mais voilà qu'un coup de surprise se produit. Un journal de Berlin publie un travail du ministère des affaires étrangères russe sur la portée des modifications proposées par le Divan. La vivacité avec laquelle le rédacteur en établissait l'importance justifiait les ministres turcs de ne pas les avoir subies; ils ne s'étaient pas attachés à des vétilles, ils avaient justement refusé de souscrire une variante de la note Menschicow aussi peu acceptable que le texte primitif.
Cette révélation rendit aussitôt à la Turquie les sympathies qu'elle venait de perdre. Elle les augmenta par un firman, conseillé par Stratford, confirmatif des privilèges et immunités de ses chré-
tiens. L'Empereur profite de cette réaction favorable, invoque les dangers auxquels les étrangers vont être exposés, Timpossibilité matérielle de retenir les flottes dans la baie de Besica pendant la mauvaise saison et Timpossibilité morale de les ramener en arrière, il obtint du cabinet anglais qu'une division des deux escadres, avant-garde des gros, franchirait les Dardanelles et irait mouiller devant Constantinople. Cette nouvelle accroît Texallation générale des Turcs ; Tinternonce autrichien insistant à conseiller l'adoption de la Note de Vienne adoucie par quelques commentaires, le Sultan convoque un grand conseil composé de cent soixante-douze des plus importants personnages de l'Empire. A l'unanimité moins trois voix, ce conseil demande laguerre,etaprès trois jours de réflexions Abdul- Medjid sanctionne cette résolution (29 septembre), transmet au commandant de l'armée du Danube, Omer, l'ordre de sommer le commandant des forces russes, Michel Gortschacow, d'évacuer les Principautés dans quinze jours (8 octobre). Cette évacuation n'ayant pas été opérée à la date fixée , le lendemain même du mouillage des flottes à Beicos, la guerre est solennellement déclarée (23 octobre) .
Les ambassadeurs reçoivent incontinentl'ordre d'appeler les deux escadres dans la mer de Marmara ; l'Empereur substitue à l'ambassadeur civil un ambassadeur militaire, Baraguay-d'Hilliers (novembre), qui, comme raideur, intransigeance, esprit de domination, pouvait marcher de pair
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avec Stratford. Les tentatives de conciliation allaient néanmoins leur train ; l'empereur d'Autriche, le Tsar et le roi de Prusse se rencontraient à 01m utz et à Varsovie, et la diplomatie échangeait ses bavardages inutiles, lorsque surgit Tévénement imprévu , mais toujours immanquable, qui dénoue les situations mûres.
Des navires turcs, parmi lesquels il n'y avait pas un seul vaisseau de ligne, chargés de vivres et de munitions à destination de Batoum, port turc, furent attaqués et détruits à Sinope, où ils étaient encore à l'ancre, par l'amiral russe Nachi* mow; près de 4000 Turcs succombèrent (30 novembre 1853).
La nouvelle fut accueillie d'abord avec satisfaction ; l'Empereur François-Joseph envoya ses félicitations au Tsar; la Bourse monta; comme, dans cette guerre, « il y avait pour les deux parties une question de dignité plus que d'intérêt positif », on supposa que l'amour-propre russe satisfait et l'amour-propre turc rendu plus maniable, un arrangement deviendrait aisé.
Mais le peuple anglais marqua une véritable exaspération et cria vengeance. Cobden, quoique hostile au gouvernement de Saint-Pétersbourg et à ses principes de politique intérieure et extérieure, essaya de lutter contre le courant national : «Si la Russie, dit-il, subjuguait la Turquie,
TAngleterre y gagnerait et n'y perdrait point; si le gouvernement de Pétersbourg était transféré sur les rivages du Bosphore, une cité splendide et riche en moins de vingt ans surgirait à la place de ces huttes qui maintenant représentent la capitale de la Turquie ; affirmer qu'un peuple commerçant et manufacturier comme le peuple anglais ait intérêt à maintenir les plus belles régions de l'Europe dans la barbarie et dans l'ignorance et ait profit à ce que la pauvreté, l'esclavage, la polygamie et la peste régnent en Turquie, c'était une fausseté évidente, au-dessus même de la réfutation. » Il ne convainquit personne et la force du courant s'accrut au contraire de cette contradiction. « On m'accuse de lâcheté, de trahison, dit Aberdeen à l'ambassadeur russe Brunow, je n'ose me montrer dans la rue, je suis hors de combat. »
Malgré cette poussée d'opinion publique, la seule mesure vigoureuse à laquelle il se put résoudre fut de conférer aux amiraux le pouvoir discrétionnaire d'entrer dans la mer Noire. Palmerston était outré : comme il n'est pas reçu qu'on se retire sur une question extérieure, il prit prétexte d'une difficulté sur la réforme parlementaire et donna sa démission.
L'Empereur devient d'autant plus insistant, presque impérieux; il accule Aberdeen à la nécessité de rompre avec lui ou d'avancer : on a assez patienté, tergiversé, il est temps de conclure. Le ministère anglais attachait tant d'importance, non seulement à ce que les deux gou-
vernements agissent en commun^ mais aussi à ce que les instructions adressées à leurs agents respectifs fussent les mêmes, qu'il se résigna au mode d'action particulier proposé par le gouvernement de l'Empereur. Un ordre identique fut envoyé aux amiraux d'entrer dans la mer Noire, et de notifier aux autorités maritimes de Sébastopol que tout navire russe rencontré en mer serait invité, et au besoin contraint, de revenir au port. Palmerston satisfait reprit sa place dans le ministère.
A chaque concession obtenue, l'Empereur ose davantage. Maintenant que le ministère anglais, engagea fond, ne saurait reculer, il ne se contente plus d'actes d'énergie accomplis en commun, il sort du rang, prend la tête et porte seul la dernière botte, comme il a porté seul la première- Sans entente préalable, il adresse publiquement au Tsar une sommation altière* : « Les coups de
1 . Les écrivains dont le thème est que Napoléon III hésite toujours, ont trouvé une preuve d'hésitation dans cette provocation décidée. — Nul n*a plus systématiquement calomnié et méconnu les intentions çt le caractère de l'Empereur que Camille Rousset dans son Histoire de la guerre de Crimée, U ne voit dans les prudences et les souplesses d'une habile diplomatie « que la lenteur hésitante, pesante, tardive, embarrassée d'un spéculatif et d'un flegmatique. » Il ne devine pas que si l'Empereur se prononce pour la guerre avec précaution , c'est précisément parce qu'il la désire : il lui impute de ne vouloir qu'un arrangement, ce qu'il redoutait le ^ plus. — Mon ancien professeur d'histoire, M. Wallon, bien qu'historien éminent, a écrit, dans son éloge de Maury, que ^ Napoléon III avait fait la guerre à la Russie « pour com- ' plaire à l'Angleterre » ! Toute l'histoire de Napoléon III, jusqu'à présent, a été écrite avec cette vérité.
canon de Sinope ont retenti douloureusement dans le cœur de tous ceux qui en France et en Angleterre ont un vif sentiment de la dignité nationale. » — Après un exposé calme, lucide, Yéridique de la négociation, il presse Nicolas d'abandonner les Principautés. Les flottes sortiraient aussitôt après de la mer Noire et les négociations recommenceraient. — « Si Votre Majesté, disait-il en concluant, opposait un refus, alors la France, comme l'Angleterre, serait obligée de laisser au sort des armes, aux basards de la guerre, ce qui pourrait être décidé aujourd'hui par la justice et par la raison (29 janvier 1854). » Le Tsar réplique avec bauteur : « Votre Majesté pense-t-elle que la présence menaçante à l'entrée du Bospbore des trois mille boucbes à feu dont elle parle et le bruit de leur entrée dans la mer Noire soient des faits restés sans écbo dans le cœur de la nation dont j'ai à défendre Thonneur?.. • Quoi que Votre Majesté décide, ce n'est pas devant la menace qu'on me verra reculer. Ma confiance est en Dieu et dans mon droit, et la Russie, j'en suis garant, saura se montrer en 1854 ce qu'elle fut en 1812. » -- 1812 ! c'était le défi jeté ; il fut vite relevé. Les relations diplomatiques aussitôt rompues (7 février), un ultimatum est envoyé par les deux alliés réclamant l'évacuation des Principautés avant le 20 avril (27 février).
Le rejet de cette sommation était tellement certain que, sans Fattendre, l'Empereur, dans son discours d'ouverture du Corps législatif, annonça la guerre prochaine (3 mars 1854) . — « Afin d'éviter une lutte, j'ai été aussi loin que me le permettait l'honneur. L'Europe sait maintenant^ à n'en plus douter, que, si la France tire l'épée, c'est qu'elle y aura été contrainte. Elle sait que la France n'a aucune idée d'agrandissement. Êle veut uniquement résister à des empiétements dangereux; aussi, j'aime à le proclamer hautement, le temps des conquêtes est passé sans retour ; car ce n'est pas en reculant les limites de son territoire qu'une nation peut désormais être honorée et puissante, c'est en se mettant à la tête des idées généreuses, en faisant prévaloir partout l'empire du droit et de la justice. — Nous avons vu en Orient, au milieu d'une paix profonde, un souverain exiger tout à coup, de son voisin plus faible, des avantages nouveaux, et, parce qu'il ne les obtenait pas, envahir deux de ses provinces. Seul, ce fait devait mettre les armes aux mains de ceux que l'iniquité révolte. Mais nous avions aussi d'autres raisons d'appuyer la Turquie. La France a autant et peutêtre plus d'intérêt que l'Angleterre à ce que l'influence de la Russie ne s'étende pas indéfiniment sur Constantinople ; car régner sur Con-
stantînople, c'est régner sur la Méditerranée, et personne de vous, Messieurs, je le pense, ne dira que l'Angleterre seule a de grands intérêts dans cette mer, qui baigne trois cents lieues de nos côtes. D'ailleurs, cette politique ne date pas d'hier; depuis des siècles, tout gouvernement national, en France, l'a soutenue ; je ne la déserterai pas. »
Selon la coutume, les engagements de paroles précédèrent ceux des armées. Tandisqueles flottes et les soldats s'acheminaient vers le champ de bataille, les chancelleries échangeaient les récriminations. La rédaction de nos admirables dépêches appartient à Thouvenel, directeur politique aux Affaires étrangères.
Le Journal de Saint-Pétersbourg , en réponse aux accusations de duplicité, ayant invoqué le mémorandum secret de février 1833, les ministres anglais le publièrent en y joignant le récit complet des conversations de Nicolas avec Hamilton Seymour. Dans la diplomatie moderne, tout document secret cesse de l'être, dès qu'on a un intérêt quelconque à le divulguer.
Nesselrode notifia qu'il ne croyait pas convenable de répondre aux notes anglaises et françaises; le Tsar les considéra comme une déclaration de guerre, et ordonna de passer le Danube et d'envahir la Turquie.
Le ministre d'État, Achille Fould, notifia au Corps législatif « que ce refus de répondre constituait un état de guerre dont la responsabilité tout entière appartenait à la Russie » (27 mars).
Les ministres anglais tinrent le même langage à leur parlement. Un traité d'alliance offensive et défensive fut signé entre les alliés et avec la Turquie. — Les hautes parties contractantes s'engageaient à faire tout ce qui était en leur pouvoir pour rétablir une paix qui protégeât l'Europe contre le retour des troubles. Elles promettaient d'employer toutes les forces de terre et de mer nécessaires pour délivrer les États du Sultan. Elles s'obligeaient à ne recevoir aucune ouverture en vue de la paix, à n'entrer dans aucun engagement avec la Cour de Russie, sans avoir délibéré en commun. Elles renonçaient à poursuivre un avantage séparé et se déclaraient prêtes à recevoir comme alliée toute puissance européenne (10 avril).
De son côté, le Tsar publia la guerre, en rejetant la responsabilité sur les provocations des puissances occidentales (H avril 1854).
L'anathème n'est pas mieux justifié que les approbations. L'Empereur n'éprouvait aucune haine contre les Cosaques, et il ne gardait pas même rancune à leur Tsar de ses impertinences. Il ne professait pas la superstition de l'équilibre qu'il allait travailler à détruire et les Turcs ne l'intéressaient pas plus que l'intégrité de leur empire. Dans la guerre il cherchait le prestige rendu à nos armes, là même où en 1840 nous avions subi une dure humiliation , la fin de la Sainte -Alliance du Nord, une rupture entre la Russie et l'Autriche qui frayerait la voie à la pohtique des nationalités, à l'affranchis-
sèment de Fltalie et peut-être de la Pologne*.
La première partie de son dessein est accomplie. Il Ta poursuivie avec une possession tranquille de soi-même, une justesse et une rapidité de coup d'œil, une flexibilité à s'adapter à l'imprévu et à en profiter, une sagacité à discerner le moment décisif, une audace prudente que ni Cavour ni Bismarck n'ont surpassée dans leurs plus mémorables campagnes.
Notre peuple applaudit à cette guerre par haine du Cosaque', le sentiment populaire alors; nos diplomates par fétichisme de l'équilibre européen et de l'intégrité de l'Empire ottoman. Mais savez-vous qui eut le cynisme de l'analhématiser? Victor Hugo, celui qui avait poursuivi l'Empereur de ses invectives parce qu'il tardait à s'y engager. Il s'y décide et voilà que tout change : Ne pas faire cette guerre eût été une lâcheté ^ la faire devient un crime, « Crime, non de Nicolas mais du 2 décembre. Les veuves pleurent, les mères se tordent les bras, parce qu'il a pris fantaisie à M. Bonaparte, l'assassin de Paris, de se
1. Les Russes, observateurs attentifs, ne s'étaient pas mépris aux arrière-pensées de la guerre. « Les vues du cabinet français, a écrit Jomini, se tournaient plus volontiers vers son voisinage plus immédiat où il avait des intérêts plus directs, et tout en cherchant à troubler l'Europe avec Taide des Anglais, c'était plutôt vers l'Italie et la Révolution qu'il dirigeait ses espérances, ou plutôt contre l'Autriche que se manifestait son hostilité. Le but principal de sa politique était d'amener, par cette crise orientale, la dissolution de l'alliance des trois cours conservatrices. »