‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirsChapitre 46 sur 155 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les préparatifs militaires, jusque-là différés pour ne pas alarmer, furent poussés avec une hâte fiévreuse; les ministres anglais proposèrent une augmentation de Vincome-tax, les ministres français un emprunt de 250 millions : au lieu de se servir des banquiers on ouvrit une souscription publique qui produisit 467 millions.

Les Anglais mirent à la tête de leur contingent Fitz-Roy Sommerset, lord Raglan, ancien aide de camp et secrétaire de Wellington qui avait eu un bras emporté à Waterloo. Simple, sans aucun étalage extérieur, il unissait à des manières affables un ascendant personnel presque irrésistible; on comprenait, quand il opinait, que son.

sentiment était plus fort que ses paroles; il Tîmposait sans éclat, par son tranquille refus de suivre Tavis opposé; malgré ses soixante-six ans, il avait encore belle et ferme prestance à cheval.

L'Empereur hésitait à mettre Saint-Arnaud à la tête de ses troupes à cause du délabrement de sa santé. Le maréchal qui n'ignorait pas son état n'en était que plus insistant à vouloir la conduite de l'expédition : « J'aime mieux, dit-il au colonel Trochu, finir au milieu de mes troupes que dans mon lit. » L'Empereur y consentit. Toutefois, sans l'en instruire, il donna, en vue d'une catastrophe, des lettres de service au général Canrobert, placé à la tête d'une division. Les deux autres divisions furent confiées au général Bosquet et au prince Napoléon. Le général Martimprey fut chef de l'état-major de l'armée et le colonel Trochu celui de l'état-major particulier de Saint-Arnaud. Les deux flottes furent confiées aux amiraux Hamelin et Dundas, avec cette différence que l'amiral français fut placé sous le commandement du chef des forces de terre, tandis que l'amiral anglais resta indépendant et maître de ses décisions.

Le ministère de la Guerre fut donné au maréchal Vaillant (H mars). Le choix était heureux. Le maréchal, d'une famille plébéienne, était un officier du génie du plus haut mérite, élevé à l'école des grandes guerres. Il avait fait comme capitaine en second la campagne de Russie et mérité d'être mis à l'ordre du jour le 8 août 1813. Sous la Restauration et sous Louis-Phi-

lippe, on le trouve en Algérie, au sièçe d'Anvers, à la tête de TÉcole polytechnique. Etant encore colonel du 2^ régiment du génie, il avait inventé un petit instrument de défiler la tranchée dont il s'enorgueillit même dans son testament. Il avait été nommé général de division en 1845. Les fortifications de Paris votées, le duc d'Orléans dit à. son père : « Si vous voulez que quelque chose se termine, chargez-en Vaillant. » Modeste et désintéressé, le général déclina la mission et obtint qu'elle fût confiée au général Dode, le président du conseil des fortifications; il ne resta chargé que de la direction des travaux sur la rive droite. En 1849, peu satisfait des dispositions du général Oudinot, le président Louis-lNapoléon l'envoya à Rome avec une lettre de service l'autorisant à prendre le commandement en chef, s'il le croyait nécessaire : il dirigea le génie, mais n'usa pas de sa lettre de service. A la suite de cette campagne, il fut fait maréchal de France, et après la Restauration de l'Empire, maréchal du Palais.

Il était grand, gros, avec des traits fins, instruit, cultivé, curieux des choses de l'esprit,. avisé et caustique, même mordant, pas toujours facile à vivre, sans façons, recevant dans son cabinet en simple veston, ce qui scandalisait le correct Castellane, d'une réelle bonté sous ses façons bourrues, droit, intègre, n'ayant jamais commis un acte équivoque pour se pousser, consciencieux jusqu'à l'inquiétude dans l'accomplissement de ses devoirs. D'autres rougissent de leur humble

origine, lui en avait la fatuité; il se la rappelait surtout pour répandre ses générosités sans ostentation sur les moins fortunés que lui. Il était de ceux que l'Empereur subjuguait : « Ce diable d'homme me ferait convenir que deux et deux font cinq. » Il ne le quittait pas sans la crainte de s'être mal montré et de lui avoir paru, selon ses expressions, plus bête qu'il n'était. Néanmoins, dans mainte circonstance, il n'hésita pas à lui résister et à défendre avec courage contre ses sévérité injustes un collègue méconnu ou un inférieur sacrifié. L'Empereur avait pour lui du goût, de la confiance, du respect, une sérieuse estime ; il le considérait comme un ami sûr.

Dans la supposition que les Russes de la rive droite du Danube pousseraient une pointe rapide sur Andrinople, on songea avant tout à leur couper le chemin. Les corps d'expédition furent envoyés à Gallipoli, d'où ils seraient à portée de couvrir la capitale turque. A leur arrivée ils ap- < prirent que les Russes, arrêtés au siège de Silistrie, ne s'avançaient pas. Les troupes alliées se transportèrent alors à Constantinople (mai).

Là, Saint-Arnaud eut la bonne inspiration de couper court à la campagne d'hostilités engagée par Baraguay-d'HiUiers contre Stratford. Malgré les services signalés rendus par l'ambassadeur . anglais à la politique de l'Empereur, Baraguay

s'était mis aux prises avec lui et exigeait du Sultan le renvoi de Rechid et Riza, ses amis; il avait inconsidérément accordé sa protection à quelques sujets grecs. Saint-Arnaud se prononça contre ces exigences inopportunes, de nature à compromettre l'alliance, et Baraguay, furieux, s'embarqua (21 mai).

Une autre inspiration du maréchal fut moins heureuse; il proposa à Raglan de s'échelonner derrière la ligne des Balkans, avec une simple avant-garde vers Varna. Ainsi on aurait mis les Balkans entre soi et les Turcs qu'on avait à secourir. Saint- Arnaud, sur le refus catégorique de Raglan, dut renoncer à cette conception également condamnée à Paris.

On en vint alors d'un commun accord au seul plan raisonnable, on peut dire, au plan forcé. On n'attendrait pas l'ennemi de front derrière les Balkans, dont les défilés seraient défendus par les Turcs; on transporterait la base des opérations de Gallipoli à Varna; on y établirait les deux armées comme une menace sur le flanc gauche des Russes, à portée de s'étendre vers Schoumla et de tendre la main aux Turcs ou de reprendre la mer (H juin).

Dans un plan de campagne on ne peut arrêter que la première opération ; le reste est à la merci des circonstances. Que ferait-on quand on serait à Varna? Cela dépendait de deux éléments inconnus : la durée de la résistance des Turcs et l'altitude de l'Autriche. Les Turcs se défendirent à Silistrie beaucoup plus longtemps et mieux

qu'on ne Tavait supposé. Restait à connaître les décisions du cabinet autrichien. Il était véritablement l'arbitre du combat ; de quelque côté qu'il se prononçât, s'il se déclarait en appuyant les paroles par des actes, il y apportait la victoire. Mais il hésitait, non par scrupule de conscience, on ne les connaît pas en Autriche ; pas davantage par sentiment de reconnaissance, on y professe plus qu'ailleurs l'indépendance du cœur : l'hésitation provenait de l'incertitude sur les dispositions des confédérés germaniques. Avant de se lancer sur la Russie, l'Autriche était obligée de s'assurer de façon à ne pas laisser derrière elle d'hostilité là où elle comptait sur un concours.

L'Autriche se trouvait en antagonisme presque déclaré à Francfort avec la Prusse, grâce au plénipotentiaire envoyé pour cimenter l'union avec elle. Rismarck avait été choisi* parce que seul peut-être de tous les hommes d'État prussiens, il considérait l'Autriche comme une puissance allemande. Une de ses premières visites avait été pour l'oracle du vieil ordre germanique, le prince de Metternich. Le dominateur déchu le reçut avec une bonne grâce encourageante, et daigna même lui concéder « que la Prusse n'était pas encore un État saturé, et qu'il était de l'intérêt de

i.yoir Empire libéral, i. II, p. 309.

l'Autriche que la Prusse se saturât; alors elle serait en état et en disposition de marcher sincèrement et sans rivalité avec F Autriche ».

Bismarck ne trouva point le même accueil à Francfort. La Diète rétablie, Schwarzenberg n'avait pas repris avec sa principale confédérée la facilité des rapports d'autrefois : il entendait tirer du vieux mécanisme de la Confédération, tout autrement employé, la continuation de la suprématie acquise à Olmiitz. Les circonstances le favorisaient; si les événements récents n'avaient pas satisfait les désirs ambitieux de la Prusse, ils les avaient découverts ; les princes allemands en étaient alarmés, et s'empressaient à se ranger derrière le bras énergique qui les avait délivrés du cauchemar révolutionnaire de Francfort et du cauchemar prussien d'Erfurt.

Aussi avaient-ils envoyé à la Diète comme leurs représentants des personnages d'un dévouement éprouvé au cabinet de Vienne. Avec leur concours, le plénipotentiaire autrichien avait transformé sa présidence honorifique d'autrefois en une prépotence quotidienne. Plus d'entente préalable avec la Prusse : se montrait-elle contraire à une proposition, on ne la relirait pas, on ne l'ajournait même pas, on faisait jouer la majorité dont on était sûr. La compétence de la Diète était démesurément accrue : on s'efforçait de la rendre maîtresse de la politique intérieure et extérieure des petits États et de la Prusse elle-même, moralement médiatisés et de la constituer ainsi vis-à-vis des autres cabinets

la seule expression de la puissance allemande.

Le ministre autrichien Thun, infatué de sa prépotence, traitait ses collègues, qui, en réalité, n'étaient que ses caudataires, avec un dédaigneux sans-façon. 11 s'avisa d'en user de la sorte avec Bismarck; il le reçut le cigare à la bouche et sans le prier de s'asseoir ; Bismarck prit un fauteuil, et après s'y être carré, sortit de sa poche un cigare et demanda du feu. Une autre fois, Thun l'accueille en manches de chemise : « C'est juste, dit Bismarck en ôtant gravement son habit, il fait trop chaud dans votre cabinet. » Des froissements de cette nature se produisirent aussi avec Prokesch, le successeur de Thun; un jour, dans une grande réunion, faisant allusion à certaines paroles d'une récente discussion, Prokesch dit à haute voix : « Si cela n'est pas vrai, j'ai menti au nom du gouvernement impérial et royal. » A quoi Bismarck répond : « Précisément, Excellence! »

Lorsqu'on aborda les affaires mêmes, l'impossibilité de s'entendre devint aiguë. Dès le premier moment Bismarck se trouva en désaccord sur les petites questions de forme, de protocole, aussi bien que sur les sujets d'importance.

La commission chargée de décider ce qui, dans les protocoles, devait être ou non publié, choisissait systématiquement ce qui était favorable à l'Autriche et contraire à la Prusse. Bismarck protesta.

L'Autriche prétendait être copropriétaire de

flotte allemande sans contribuer aux frais de

son entretien. Bismarck ne consentit à de nouvelles dépenses que si la Prusse avait le commandement naval par la connexion de la flotte allemande à la sienne. Faute de s'entendre, la Diète décida la dissolution de la flotte et la vente des yaisseaux.

La Prusse voulait retirer de la Confédération ses territoires de la Prusse orientale et occidentale afin d'assurer la liberté de son action européenne. L'Autriche s'y opposa. Bismarck prit une attitude tellement menaçante que la Diète lui donna raison.

Le débat le plus envenimé fut sur le ZoUverein, dont le terme arrivait le 1^' janvier 1854. Comprenant mieux que ne l'avait fait Metternich que la constitution d'une union douanière entre les mains de la Prusse, à l'exclusion de l'Autriche, serait le prélude d'une union politique dont l'Autriche serait également exclue, Schwarzenberg voulait que son pays fût admis dans le nouveau ZoUverein et que la législation commerciale et douanière devînt du ressort de la Diète. Bismarck contesta cette prétention : l'Autriche devait rester exclue du ZoUverein, et seulement après qu'il aurait été renouvelé, un traité douanier serait conclu avec elle. Il alla à Vienne (juin) tâcher de convaincre Buol. Il n'y fût point parvenu sans l'intervention de Nicolas qui, en montrant les dangers qu'allait créer l'élévation deNapoléon, obtint du cabinet autrichien l'assentiment jusque-là refusé. Un traité de commerce pour douze ans fut conclu avec l'Autriche (19 fé-.

vrier 1853), et peu de mois après (8 avril), le Zollverein fut renouvelé pour le même temps.

A chacun de ces débats, Bismarck devenait un peu moins favorable à rAutriche. Elle lui parut d'abord une étrangère, puis, peu à peu, une ennemie. Il comprit qu'une lutte avec elle serait la condition première de la grandeur de la Prusse. On a vu là un trait de son génie. La belle découverte, en vérité I lin personnage qui a tenu quelque place dans l'histoire du monde et de la Prusse et qu'on nomme communément le grand Frédéric, me semble avoir aperçu celte nécessité un peu avant 1852. En 1741 (1" septembre), il écrivait à son ministre d'État, Podewils : <( Rassurez les Français, fortifiez les Bavarois, intimidez les Saxons, flattez les Hollandais, donnez de l'encens aux Danois, jouez-vous des Hanovriens et f...-vous des Autrichiens. » 11 faisait mieux que de se f... des Autrichiens, il les dépouillait et les battait.

Bismarck désormais ne rêvera plus que faire de même. Combattre l'ami de la veille sur tous les terrains et par tous les moyens, même par le fer et par le feu, devint presque sans transition l'idée fixe de cet esprit sans scrupule, cynique à se retourner d'un sentiment dans un sentiment contraire. De la déférence il bondit à la révolte, et autant il avait été jusque-là ami ardent, autant il se montra ennemi furieux. Pour obtenir l'adhésion très désirée du Hanovre au nouveau Zollverein, il fallait traiter avec le ministère libéral du Hanovre et le soutenir; ManteufTel craignait

que cela n'arrêtât le réactionnaire Bismarck. Il fut vite rassuré par la lettre suivante : « Si grande que soit la répugnance que j'éprouve à sacrifier dans mon propre pays le droit à la politique, j'ai cependant assez d'égoïsme prussien pour n'être pas consciencieux au même degré lorsqu'il s'agit du droit dans le Hanovre. Notre maison est assez solide pour que nous puissions tolérer et soutenir dans le Hanovre plutôt un ministère libéral qu'un ministère autrichien/. » On a raconté qn'un archiduc venu à Francfort passer une revue des troupes avisa Bismarck en uniforme de lieutenant de la landwehr avec plusieurs décorations. » Votre Excellence, dit l'archiduc, a sans doute gagné toutes ces décorations devant l'ennemi? — Oui, Altesse, répond Bismarck, devant l'ennemi, ici, à Francfort. » Vrai ou faux, ce trait caractérise l'attitude nouvelle. Aussi l'idée d'une alliance de la Prusse et de l'Autriche contre la Russie révolta-t-elle le plénipotentiaire de Francfort.

« Je serais dans l'angoisse, écrivait-il à son ministre, si, pour nous abriter contre la tempête, nous allions attacher notre coquette et solide frégate à ce vieux trois-ponts mangé aux vers. Les grandes crises forment le tempérament nécessaire à la croissance de la Prusse. Nous en avons profité sans crainte, peut-être même sans ve7*gogne. Mais si nous voulons continuer à croître, il faut au moins que nous ne craignions

Page 1