A Manteuffel, 13 février
2. Bismarck, de Francfort, 31 mars 1854 : « Les cabinets de Munich, de Stuttgard, de Dresde, de Cassel, de Gâris-
majorité de la Confédération inclinait plus vers la Russie que vers les puissances alliées.
En Prusse, au contraire, Topinion se partageait. Les libéraux étaient violents contre la Russie ; ils la rendaient responsable de toutes les humiliations récentes, de Tavortement de la guerre de Danemark, de la capitulation d'Olmiïtz, et ne voulaient pas admettre qu'en arrêtant alors Schwarzenberg, le Tsar avait sauvé Berlin*. Le prince royal, qui méditait déjà le mariage de son fils avec la fille aînée de la reine Victoria, conseillait aussi le rapprochement avec les puissances occidentales : il croyait nécessaire de donner une leçon à la Russie. Un certain nombre de fonctionnaires éminents, Bunsen, ambassadeur à Londres, Bonin, ministre de la Guerre, pensaient de même. Au contraire le vieux parti féodal et conservateur considérait comme Tabomination de Fabomination tout affaiblissement de Famitié traditionnelle avec les Tsars. Entre les deux le ministre des Affaires étrangères, Manteuffel, désirait contenir la Russie, lui rendre Taffront qu'il en avait reçu, sans néanmoins pousser sa rancune jusqu'à une volonté de guerre. . Le dernier mot appartenait au roi. On a dit
rahe, tendent plutôt à se déclarer contre la France que contre la Russie. »
1 . Bismarck à Manteuffel : « Par une mauvaise humeur instinctive contre laRuçsie, on applaudit aux démarches qui lui sont hostiles, quand môme il est à prévoir que, loin de nous rapporter, elles notas coûteraient beaucoup de sacrifices* »
204 L'EMPIRB LIBÉRAL.
que, dans cette grave conjoncture, Frédéric-Guillaume fut mobile et indécis. Il me parait au contraire s'être montré ferme, décidé, sachant ce qu'il voulait et agissant selon ce qu'il voulait.
Il blâmait l'offensive russe dans les Principautés et se croyait tenu d'en garantir l'Allemagne et l'Europe, en sa qualité de consignataire du traité de 1841. 11 désapprouvait la tendance de l'Autriche à se rapprocher des puissances occidentales : une alliance en faveur du croissant contre la croix, pour Mahomet contre Jésus-Christ, lui paraissait un inceste; une guerre fratricide entre deux membres de la Sainte- Alliance lui inspirait de l'horreur et surtout de l'épouvante, alors que le tigre de l'Ouest, Napoléon ni, se disposait à prendre entre ses griffes l'Allemagne, la Pologne, l'Italie.
Un véritable indécis, placé entre deux sentiments aussi violents, fût resté immobile, disant tantôt oui, tantôt non. Frédéric-Guillaume accorda successivement et à propos à chacun d'eux une égale satisfaction.
Il ne balance pas à signer que la Russie doit se retirer des Principautés, que son occupation est attentatoire à l'intégrité de l'Empire ottoman garantie par des traités; il ratifie la résolution de l'Autriche de sommer le cabinet russe de retirer ses troupes, et il informe Nicolas « que le premier pas fait sur la frontière autrichienne le forcerait à se rencontrer avec son armée et celle de la Confédération » ; il signe avec l'Autriche un traité d'alliance offensive et défensive
et une convention militaire. Mais ne voulant rien au delà de l'évacuation des Principautés, il stipule que l'alliance ne passera à l'offensive que d'un commun accord, après entente ultérieure (20 et 28 avril 1854).
Nicolas ne s'entête pas contre l'impossible , et ne commet pas l'aberration de contraindre le roi de Prusse à passer à l'offensive. Instruit du traité par le duc de Mecklembourg à qui le roi l'avait confié, il ordonne aussitôt la levée du siègede Silistrie (26 juin), ramène ses troupes au delà du Pruth (2 août), déclare que désormais il se bornera à la défense de son territoire (26 août).
Le roi a obtenu ce qu'il désirait, l'évacuation des Principautés ; alors ils'arrête, refusede s'associer, si ce n'est diplomatiquement, à toute action nouvelle; il ne s'engagera pas dans la guerre, il restera neutre ; ni les artifices de la persuasion,, ni ceux de la menace ne réussirent à l'ébranler. Cette attitude diffère de la première, elle ne la contredit pas.
L'habile retraite de la Russie assurait la neutralité de la Prusse, elle donna aussi prétexte aux atermoiements et aux tergiversations du cabinet de Vienne. Buol avait souscrit le^ 8 août 1854 les quatre garanties auxquelles la France et l'Angleterre subordonneraient le ré^ tablissement de la paix : l"" la renonciation au
protectorat sur les Principautés; 2^ la liberté de la navigation du Danube; 3^ la revision du traité de 1841 sur les détroits ; 4^ l'abandon du protectorat religieux sur la population grecque. La Russie ayant répondu négativement, de Paris et de Londres on pressa le cabinet autrichien de se décider à une alliance offensive et défensive. « Si le refus de la Russie ne créait pas à FAutriche un casus belliy il ne lui laissait plus de casus jyacis. » Buol éluda : — En fait les puissances avaient obtenu l'essentiel, l'évacuation des Principautés ; il ne se laisserait pas entraîner à la guerre; il la croyait imprudente avant le printemps de 1855 (traduisez avant que l'événement ait prononcé), sa politique était timide, mais loyale ; il n'y avait de raisonnable immédiatement que la réunion d'une conférence pour donner une forme pratique aux garanties demandées dans la note du 8 août. — A défaut des soldats de l'Autriche, on se résigna à sa conférence.
La retraite de la Russie produisit, en même temps que ses effets diplomatiques, un résultat militaire important.
Après les attentes, les mécomptes d'une préparation hâtive, l'armée des alliés, solide, pleine d'ardeur, n'attendait que le signal de courir vers le Danube. Elle apprend qu'il n'y a plus d'ennemis sur le Danube ; elle n'a devant elle que la plaine marécageuse, homicide, delà Dobrutsieha. Ses chefs se demandent anxieusement ce qu'ils vont faire.
L'Empereur avait envoyé au ministre de la
Guerre anglais, duc de Newcastle, une note dans laquelle il proposait l'attaque de Sébastopol. En 1829 Pozzo di Borgo prévoyait qu'en cas de rupture avec l'Angleterre, c'est là que celle-ci dirigerait ses attaques et on avait travaillé sans relâche à mettre cette ville en état de défense. Dans ce vaste port situé sur la côte sud-ouest de la Crimée, on avait entassé un immense matériel naval, protégé par des forts capables d'offrir une sérieuse résistance ; mais du côté de la terre la ville restait ouverte, exposée à être enlevée par un coup de main.
Le ministre de la Guerre anglais, Newcastle, hardi à affronter les responsabilités, avait ardemment adopté les ouvertures de l'Empereur. Des opérations sur le Danube et dans les plaines insalubres de Valachie lui paraissaient de mince importance, tandis que la prise et la destruction de Sébastopol et la capture de la flotte russe procureraient un avantage sérieux et durable.
Il n'insista pas tant que Constantinople parut menacée. La vaillance heureuse de l'armée turque et l'attitude décidée du roi de Prusse ayant amené la levée du siège de Sili strie (23 juin) et la retraite de l'armée russe de l'autre côté du Danube, prélude de l'évacuation des Principautés par les Russes et de leur occupation par les Autrichiens, il insista pour que les armées alliées fassent envoyées en Crimée. Le Times donnait impérieusement le même conseil; l'opinion publique s'exaltait. Palmerston soutint l'avis de
son collègue et entraîna les ultra-pacifiques du cabinet, Aberdeen et Gladstone.
Ceux-ci mirent une seule réserve à leur approbation, c'est que la décision définitive serait laissée aux généraux. Newcastle n'y contredit pas, mais rédigea ses instructions officielles de telle sorte que la liberté des généraux, quoique nominalement respectée, était en fait restreinte ou plutôt supprimée : — « Constantinople est à présent assuré... Il ne faut à aucun prix songer à faire avancer les armées alliées davantage; l'occupation de la Dobrutscha ne produirait pas un seul résultat avantageux et serait fatale à la santé des troupes. Même si l'armée russe ne repassait pas le Pruth et continuait à tenir les Principautés, le gouvernement de Sa Majesté est décidément d'avis que, pour le moment du moins, vous ne devez faire aucun effort pour la déloger. — J'ai àcharger Votre Seigneurie, de la part du gouvernement de Sa Majesté, de concerter des mesures pour le siège de Sébastopol, à moins que vos renseignements, que nous ne connaissons pas, ne vous donnent l'opinion décidée que ce siège ne saurait être entrepris avec des chances de succès... Si, après mûre réflexion, vous pensez que la force réunie des deux armées est insuffisante, vous n'êtes en aucune façon empêché d'exercer le pouvoir discrétionnaire dont vous avez été revêtu dès l'origine: cependant le gouvernement de Sa Majesté apprendrait avec regret qu'une attaque, dont on attend des conséquences importantes, doit être remise.
Le gouvernement pense que les difficultés qu'offre le siège de Sébastopol s'augmenteraient plutôt que de diminuer par suite d'un délai. Il est probable qu'une grande portion de l'armée russe qui se retire en ce moment du territoire turc sera jetée en Crimée pour renforcer Sébastopol. » (29 juin.)
Cet accent impératif allait au delà des volontés de la majorité des ministres; mais le 28 juin^ quand Newcastle lut à Richmond ses instructions, il faisait très chaud; le bruit de la lecture assoupit la plupart des membres du Conseil, et ils approuvèrent ce que, plus réveillés, ils n'auraient probablement pas laissé passer.
- Ces instructions furent communiquées à l'Empereur. On supposait qu'il leur ferait un accueil wipressé ; au contraire, il leur opposa d'abord de la froideur, presque un refus. L'Autriche comptait de nombreux partisans autour de lui et parmi eux son ministre des Affaires étrangères, Drouyn de Lhuys. Or l'Autriche ne songeant qu'à son intérêt égoïste, redoutait que les troupes russes retirées des Principautés ne fissent irruption sur son territoire et voulait que les troupes alliées de Varna se rapprochassent pour assurer sa sécurité. Drouyn de Lhuys avait soutenu sa prétention, faisant miroiter aux yeux de l'Empereur que c'était l'acheminement à Falliance souhaitée.
L'Empereur perplexe n'osait plus ordonner ce qu'il avait conseillé le premier et il fit adresser à Saint-Arnaud ce télégramme équivoque : « En
supposant que le siège de Silistrie soit levé, restez dans le voisinage de Varna et ne descendez pas au Danube. On veut que Tarmée soit toujours prête à être emportée par la flotte (1!^ juillet). » Les instructions plus détaillées reçues par Raglan éclairèrent ce qu'il y avait là d'énigmatique; les deux généraux comprirent que, de Londres comme de Paris, on leur intimait Tordre de partir pour laCrimée, à moins que leurs renseignements particuliers sur la force et les préparatifs de l'ennemi ne leur fissent juger cette expédition impraticable ; or Ton ignorait absolument le nombre et Fétat des troupes russes, et Ton ne pouvait savoir si les préparatifs de l'ennemi rendaient téméraire le débarquement ; on en était réduit aux divi* nations; les généraux en conclurent qu'ils ne seraient pas justifiables de reculer, et l'expédition fut résolue.
Dans un Conseil tenu le 18, on délibéra sur les moyens de l'exécuter. Les amiraux effrayés des tempêtes d'automne si dangereuses dans la mer Noire objectaient qu'ils manquaient des moyens matériels de débarquement, surtout pour l'artillerie. « Qu'à cela ne tienne, riposta le bouillant chef d'état-major de la flotte, Bouët-Villaumez, je me fais fort, avec le concours de tous les charpentiers ottomans, de construire à Constantinople, en une dizaine de jours, dans les chantiers de la marine, de grands chalands à fond plat qui permettront de débarquer à pied d'œuvre hommes et canons. »
LA GUERRE CONTRE LA RUSSIE. 2Ji.
On apprit presque en même temps à Paris la résolution des générauxd'opérer uncoupde main sur Sébastopol et le succès de celui exécuté sur Bomarsund. Les troupes françaises, portées aux lies d'Aland, sous le commandement de Baraguayd'Hilliers, avaient attaqué Bomarsund, et les travaux de siège, dirigés par le général Niel^ avaient amené sa capitulation (13 août).
Vaillant qui regrettait d'avoir paru abandonner le projet de la descente en Crimée, fut satisfait de la résolution de Varna ; l'Empereur, moins optimiste, en fut surtout préoccupé. De Biarritz (24 août) il recommande à son ministre de la Guerre de laisser ouverte à Saint-Arnaud la faculté de ne pas partir.
« Mon cher Maréchal, J'ai bien des choses à vous dire aujourd'hui, et si quelques-unes vous affligent, je vous prie de ne pas voir dans mes observations un reproche, mais le désir bien naturel que j'éprouve devoir les choses bien marcher. D'abord, la grande affaire, l'expédition de Crimée. Faut-il l'empêcher? Je ne le crois pas : nous ne pouvons pas d'ici prendre sur nous de décider une aussi grosse question. Seulement dites à Saint-Arnaud qu'il pèse toutes les chances avec le général Raglan et qu'il décide. Dites-lui aussi que si l'expédition ne se fait pas, j'autorise Napoléon à revenir en France. Dans ce dernier
cas, c'est-à-dire s'il ne fait pas Texpédition, il faudrait qu'il mît immédiatement l'armée dans des cantonnements salubres. La même recommandation est à faire au Pirée. Comment se fait-il que les Anglais souffrent moins que nous? C'est qu'ils prennentles meilleures positions sans s'inquiéter de considérations politiques. Dites de ma part à M. Drouyn de Lhuys qu'il s'entende avec l'Angleterre afin qu'Athènes soit occupée ou le Pirée évacué, car nous ne pouvons pas avoir partout des petits corps que la maladie décime et dont la présence expectante tend à dégénérer, comme à Rome, en occupation éternelle. Ci-joint'à l'appui une lettre de l'amiral Barbier de Tinan. Maintenant une observation très importante! Napoléon écrit à son père, et d'autres écrivent dans le même sens, que, sans parler de l'invasion foudroyante du choléra, le peu de prévoyance de l'administration de la guerre a été cause de bien des malheurs ; qu'il y avait insuffisamment de personnel et de matériel. Au Pirée, il en est à peu près de même ; au camp de Boulogne il manque encore des tentes-abris et des couvertures. Vous savez à quels tiraillements a été soumise la garde impériale. De tout cela j'ai inféré que l'organisation du ministère de la Guerre est défectueuse. En effet, je vois par moi-même, depuis des années, que tout est trop centralisé dans les mains du ministre, et alors, comme il ne peut pas tout faire par lui-même, ou les choses ne se font pas à temps ou elles sont décidées par des subalternes. Ainsi on en-.
voie par exemple deux régiments de cavalerie démoDtée en Orient. Ils arrivent sans couvertures, ou sans selles, ou sans brides. Pour remonter plus haut, je me souviens que lors de la guerre d'Espagne en 1823, on avait emmené aux Pyrénées des mulets pour l'artillerie de montagne, mais tous les bâts étaient faits pour les mulets des Alpes qui ne vont pas à ceux des Pyrénées. A Boulogne, si je n'avais pas vu par moi-même l'état des travaux, jamais le camp qui devait être prêt au l®"" juillet ne l'aurait été même au 1®^ septembre. Et que d'écritures pour établir en quatre mois 44 000 hommes sur un point! C'est que rien ne peut aller bien sans une division du travail; vouloir qu'on dérange un ministre pour avoir des tentes, des fers pour les chevaux, des bidons, des gamelles, des couvertures, etc., ou bien avoir besoin de son autorisation pour renvoyer un soldat, pour admettre un caporal, c'est le forcer de perdre son temps à des vétilles. Je vous prie d'y réfléchir sérieusement, car, je vous le répète, ce n'est pas un blâme, mais l'appréciation de ce qui se fait depuis que l'esprit parlementaire bureaucrate et paperassier a envahi l'administration. Rien au monde n'a autant de détails qu'une armée, un seul détail oublié ou en retard peut tout compromettre; mais un seul homme ne peut pas tout faire, et, par l'organisation actuelle, il faut qu'il fasse tout ou que rien ne se fasse. Maintenant la critique est aisée et l'art est difficile. Comment faudra-t-il faire? voilà laquestion. Je n'oserais la trancher,
mais il me semble qu'en instituant des chefs par armes au ministère, qui ne feraient autre chose que de s'occuper des besoins des corps qui sont à Tarmée, le ministre n'aurait plus qu'un contrôle et une action faciles à exercer. Au reste, je suis sûr que pour cela comme pour beaucoup d'autres choses, il n'y a qu'à chercher comment cela se faisait sous l'Empire pour être dans le vrai. Si le roi de Suède refuse de s'occuper des lies d'Aland^ il faut d'avance et en prévoyant le cas, donner l'ordre au général Baraguay de ramener ses troupes à Cherbourg, où elles resteraient prêtes à être réembarquées ce printemps. Recevez, mon cher Maréchal, l'assurance de ma sincère amitié, jNapoléon. — Je désire nommer Baraguay maréchal, Niel grand officier et Foy chef d'escadron. »
La résolution de descendre en Crimée souleva d'abord au camp de Varma de violentes critiques ; les timorés la taxaient de folie ; le Prince Napoléon déplorait qu'on s'éloignât ainsi de la Pologne, dont la délivrance devait être le véritable but de la guerre. Deux catastrophes changèrent ces dispositions.
Saint-Arnaud, soit pour occuper l'oisiveté de ses troupes et les exercer à la marche, soit pour déroberàl'ennemisesprojetsdedescenle, soit pour expérimenter un détestable corps de sa création^ les spahis d'Orient, lança trois de ses divisions dans cette Dobrutscha sagement interdite à Raglan par Newcastle. Le choléra, rendu foudroyant par les exhalaisons marécageuses, décima lamal-
heureuse troupe plus qu'une bataille meurtrière. Peu de jours après, Varna, bâtie en bois, devint la proie des flammes, et Ton eut grand'peine, par des prodiges d'héroïsme, à empêcher l'explosion des poudrières.
Dans ces épreuves, nos soldats, devenus de véritables sœurs de charité, avaient montré un moral et un dévouement au-dessus de l'admiration. Leur chef les avait soutenus par son exemple ; pas^ sant sans cesse de la défaillance à l'exaltation, il avait toujours été debout et présent à l'heure du devoir; pendant l'incendie, sous le coup d'atroces douleurs, il s'appuyait sur le bras de son médecin, s'isolait un moment pour respirer un flacon de sels, et reparaissait parmi les généraux, en face de la troupe, avec entrain; puis, le feu vaincu, lui-même vaincu par le mal, ne regagnait son lit que porté par ses officiers et plié en deux par la souffrance. « J'offre ma vie en holocauste pour le succès de nos armes. Que je sois la première victime, mais que nous soyons vainqueurs! » Le seulmoyen d'assurer sa guérison eût été de laisser le commandement, de rentrer dans la vie privée ; quand son médecin le lui proposa, il répondit froidement : « Il m'est impossible d'abandonner l'armée tant que j'aurai un souffle de vie. Je la conduirai en Crimée, j'y mourrai s'il le faut, mais je ne me retirerai pas volontairement et par prévision, jusqu'à ce que j'aie rempli cette lâche; alors seulement je demanderai à l'Empereur de me remplacer. » — Au milieu de ces tortures, quelques lueurs encore de la gaieté d'au-
trefois : « Enfoncé Agamemnon! j'ai plus de vaisseaux et d'hommes que lui, quelques Achilles, pas mal d'Ajax, grand nombre de Patrocles, mais je ne resterai pas dix ans devant Sébaslopol, et à mon retour j'espère bien ne pas avoir les malheurs d'Ulysse*. »
Le moral de l'armée non plus n'était pas affaibli, mais ces épreuves lui firent prendre en horreur Varna, ce sépulcre dans lequel elle ensevelissait sans combat tant de vaillants. Aussi lorsque, les transports de Bouët-Villaumez et ceux des Anglais prêts, on annonça qu'on allait mettre à la voile pour Sébastopol, ce fut un cri de délivrance et d'allégresse. « Le mot de Sébastopol, écrit Saint-Arnaud, a eu un effet magique ; tout le monde a relevé la tête, les plus froids se réchauffent; le canon fera le reste. »
Le 7 septembre, les deux flottes voguaient de conserve vers le rivage inconnu, dans un ordre parfait, protégeant plus de 300 transports chargés de 30 204 Français, 7 000 Turcs, 27 000 Anglais. En tout 63000 hommes et 128 canons. La traversée fut magnifique ; le seul incident pénible fut une crise tellement effrayante de la maladie de Saint-Arnaud, l'angine de poitrine, qu'on le crut perdu ; pendant quelques jours Raglan exerça seul le commandement en chef.
Le 14 septembre, les armées, après avoir jeté un détachement à Eupatoria, descendaient traiîquillement sur la plage d'Old-Fort.