CHAPITRE
Lorsqu'on est attaqué sur deux frontières à la fois, au lieu de diviser ses forces pour résister également aux deux attaques, il faut n'opposer à Tune, la moins importante, qu'une défensive circonspecte, dût-elle en tirer d'abord quelque avantage, et concentrer toutes ses forces contre l'autre, la plus sérieuse. Si l'on réussit, il est facile ensuite de châtier l'ennemi qu'on a d'abord négligé.
Après sa retraite des Principautés, Télat-major russe ne pouvait ignorer que la Crimée et Sébastopol allaient devenir l'objectif des prochaines opérations : les journaux anglais l'annonçaient tout haut. Il eût dû, ne laissant qu'un rideau pour masquer le mouvement, transporter en Crimée toute l'armée du Danube, forte de 180 000 hommes^ puis celle qui restait inutilement dans le royaume de Pologne. Menschicow aurait pu opposer plus de 200000 hommes aux 63000 alliés. La manœuvre n'était pas même audacieuse, car elle n'offrait pas de péril. L'Au-
T. in. V'i
et se courbait sur le pommeau de sa selle ; alors, pendant qu'il vidait d'un trait une petite coupe pleine de Marsala , le docteur lui appliquait sur l'épigastre un fort aimant enveloppé de flanelle ; cela le soulageait un moment et lui permettait d'aller où le devoir l'appelait.
Après la victoire, il écrivit au maréchal Vaillant: « Quels' officiers! quels soldats I et que je me sens fier de les commander ! Beau succès, monsieur lé Ministre, qui fait honneur à nos armes, ajoute une belle page à notre histoire militaire et donne à l'armée un moral qui vaut vingt mille hommes de plus. Ma santé, toujours la même, se soutient entre les souffrances, les crises et le devoir. — Et j'ai le cœur content », ajoutait-il dans une lettre à sa fille.
Il n'est pas moins empressé, à l'exemple du reste de l'armée française tout entière, à rendre hommage à l'énergie avec laquelle les Anglais avaient enlevé des ouvrages redoutables : « Lord Raglan est d'une bravoure antique ; au milieu des boulets et des balles, il a le même calme qui ne l'abandonne jamais. »
Si nous avions eu de la cavalerie ou si nos soldats n'avaient pas été obligés de rétrograder pour reprendre leurs sacs, déposés selon la coutume africaine; si, n'ayant pas mangé depuis le matin, ils n'eussent été à bout de forces, la défaite eût été une déroute; elle le fût certainement devenue les jours suivants si Saint-Arnaud eût possédé la plénitude de ses forces.
On ne prend pas une ville sans l'investir, toute-
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fois ce n'est pas de près qu'il fallait investir Sébastopol, c'est dans un large rayon. Il fallait l'isoler du reste de la Russie, la priver des ravitaillements d'hommes et d'approvisionnement qui ne pouvaient lui arriver que par Perekop, clore la gorge de la presqu'île et l'étouffer entre les flottes dominatrices de la mer et les armées maîtresses de la terre. C'était aisé après l'Aima ; il n'y avait qu'à se porter vivement à gauche vers la Katcha, occuper la grande route qui conduit dans l'intérieur par Backtchisaraï et Simferopol. Là on arrêtait à la fois les troupes que Michel Gortschacow allait envoyer du Danube, celles que Khamouthow se préparait à amener du sudest de la Crimée. La place ayant perdu toutes ses lignes de communication par terre et par mer, sa reddition immédiate était inévitable. Tel est le plan pratique qu'eût adopté Napoléon III s'il eût été à la tête de l'armée, le plan qu'il eût imposé si un télégraphe eût alors existé, car c'est celui qu'il ne cessa de préconiser plus tard, même quand sa réalisation fut devenue contestable, inopportune. Ce mouvement était tellement indiqué* que Mens-
1. Le colonel Le Clerc, écrivait à Castellane, 15 septembre 1854 : « Nous pensons que nous nous dirigerons sur le cœur même de la Grimée, afm d'empêcher les Russes de se réunir, et que nous ne porterons le siège devant Sébastopol qu'après avoir occupé SimpliéropoJ. » — J'avais écrit et imprimé mon texte, lorsque j'ai eu communication des volumes de lettres au maréchal Castellane publiées par la pieuse et intelligente sollicitude de sa fille, M"« de Beauiaincourt. Ces lettres éclairent notre histoire militaire. Le maréchal Castellane était un préparateur incomparable de
chicow, ne supposant pas qu'on pût en adopter un autre, ordonna le soir même de TAlma, à Tamiral Kornilow, de couler sa belle flotte à l'entrée de la baie, afin de la fermer aux flottes alliées et de rendre les marins disponibles pour la défense de la ville, puis il quitta Sébastopol sur laquelle son armée s'était repliée, et par la vallée de la Tchernaïa et les hauteurs de Mackenzie, il se dirigea vers Baktchisaraï (24 septembre) pour nous y précéder. Il ne nous y trouva pas.
Certainement la manœuvre de Menschicow était d'un stratège de premier ordre, cependant elle démontre, tant à la guerre il est difficile de bien calculer toutes les chances, le danger de supposer à son ennemi plus d'habileté qu'il n'en a.
En s'éloignant de Sébastopol, il l'avait laissée sans troupes ; du côté de la terre n'existait aucune défense ; nous n'avions qu'à nous avancer à tire-d'aile le long de la mer, nous y serions entrés par le nord, sans coup férir, comme à Moscou en 1812. Aujourd'hui, cartes sur table, il n'y a pas à en douter ; ce fut au moment même l'opinion très décidée de Raglan et de l'amiral
troupes et d'officiers; c'était de plus un cœur excellent. Tous ceux qui avaient été sous ses ordres, reconnaissants des services qu'il leur avait rendus, l'aimaient, le vénéraient et, des champs de bataille, lui rendaient compte de leurs actions d'éclat, considérant l'approbation de leur ancien chef, comme la plus enviable des récompenses. — J'ai constaté avec satisfaction que toutes mes appréciations militaires sont confirmées par des témoignages d'officiers que je ne connaissais pas lorsque je les ai énoncées.
Edmund Lyons. Le chef du génie anglais Burgoyne, spécialiste de sérieuse valeur et d'expérience, mais méticuleux, sans élan,, préconisa Tattaque par le sud de la ville. Les inconvénients de ce parti étaient graves : il entraînait une perte de temps alors que les minutes valaient des jours ; il obligeait à une marche de flanc difficile, traînante, par des chemins escarpés et des forêts inconnues, à travers lesquels on n'aurait d'autre guide que la boussole.
Cette perte de temps fut ce qui décida Saint- Arnaud à se ranger à l'avis de Burgoyne. Le reste de son énergie avait été épuisé à l'Aima; maintenant il était fini ; incapable de se tenir à cheval ; il suivait, étendu sur des matelas d'ambulance, dans une calèche fermée trouvée sur le champ de bataille, que les spahis soulevaient aux passages cahoteux. Le parti le meilleur, sans qu'il s'en rendît compte, lui parut celui qui le dispensait d'une vigueur qu'il n'avait plus.
L'intégrité de la santé est une des premières conditions du commandement en chef. On ne confie pas la vie de tant de milliers d'hommes, la gloire et l'honneur de la patrie, à un infirme incapable de se mouvoir, d'inspecter à cheval les troupes et les lieux, d'assurer d'une volonté constante et toujours rassise le fonctionnement des rouages multiples dont la moindre brisure compromet le salut d'une armée. Saint-Arnaud en donne un exemple à retenir : il s'est montré constamment sublime de valeur morale, mais, faute de force physique, inférieur à lui-même dans le
commandement; il n'a su ni combiner, ni prévoir, ni tirer parti de l'occasion ; il n'a eu d'initiative que pour envoyer nos soldats mourir dans la Dobrutscha.
On exécuta donc, au milieu des fatigues, des souffrances, de la soif, cette lamentable marche de flanc. Les deux principaux chefs laissés à Sébastopol, Nakhimow et Kornilow, juchés sur la tour d'une église, sondèrent pendant deux jours et deux nuits les coins de l'horizon du côté de la mer; leur cœur battait d'angoisses quand ils croyaient nous apercevoir. Dès qu'ils se furent assurés que nous quittions le rivage et que nous nous dirigions vers les montagnes, ils descendirent de leur observatoire, firent sonner le tocsin, ouvrirent les prisons, et hommes, femmes, enfants, vieillards, détenus, à la lueur des torches pendant la nuit, couvrirent de défenses le côté du sud par lequel nous allions nous présenter.
En route Saint-Arnaud fut saisi par le choléra. Arrivé à la Tchernaïa il agonisait. Canrobert prit le commandement. Le moribond fut embarqué à Balaiclava; le répit que lui avait accordé la mort pour l'envelopper d'un linceul de gloire était expiré ; elle le prit sur la mer Noire, avant l'arrivée à Constantinople (29 septembre).
Les destinées de notre armée étaient désormais entre les mains d'un homme jeune, en pleine
force ; on put espérer qu'il montrerait la décision qui avait manqué à Saint-Arnaud dans ses derniers jours. Petit, les cheveux noirs un peu longs, rejetés en arrière, la figure rouge, les yeux roulants, la moustache relevée, Canrobert étaitgénéreux, bienveillant envers ses inférieurs, équitable envers ses égaux, loyal, désintéressé, sans replis ni dessous. Il avait toutes les qualités morales sauf la simplicité ; il piaffait, se pavanait et s'enflait, et encore sous ses grands airs de superbe et d'emphase il restait bonhomme. Au feu il était d'un entrain irrésistible, communicatif. Jusqu'à ce qu'il eût été investi d'un commandement en chef, il parut un homme de guerre accompli. Même parmi les intrépides de l'Algérie, il s'était fait remarquer; sa conduite au siège de Zaatcha, quand il était colonel de zouaves, est restée célèbre. Dans sa marche il se heurte avec sa petite colonne épuisée par le choléra à de nombreux assaillants; il s'avance vers eux et leur crie : « Livrez-moi passage, car je porte avec moi un ennemi qui vous exterminera tous, la peste. » — Ils lui livrèrent le passage. — Avant de donner le signal de l'assaut, il se retourne vers ses hommes et leur dit : « Si on sonne la retraite (ce qui avait eu lieu déjà plusieurs fois), cela ne sera pas pour vous » ; il arrive le premier sur la brèche, laissant derrière lui officiers et soldats morts ou blessés. Loin d'être un confident du Coup d'État, il eut la velléité de donner sa démission quand il l'apprit; la fusillade du boulevard Montmartre, engagée sans ses ordres.
Ty compromit plus qu'il ne l'avait voulu; il essaya d'atténuer cette apparente responsabilité en refusant le grade de chef de division sur ce fait de guerre civile.
Son esprit distingué, cultivé, mais moyen, débile, ne sut pas supporter la fatigue des vastes combinaisons de guerre ; il avait toutes les vaillances sauf celle de la responsabilité; il manquait de confiance en soi-même et d'une sage hardiesse d'initiative. Il se montra aussi incertain dans le commandement qu'il avait paru résolu dans Tobéissance; arrêté par la moindre objection, l'événement le surprit presque toujours occupé à peser le pour et le contre ; dès qu'il avait enfin pris un parti, il n'en apercevait plus que les inconvénients et ne songeait qu'à revenir à l'avis contraire. On a appelé Fleury Monsieur le Grand y on aurait pu nommer Canrobert Monsieur F Anxieux. — On avait pu avec succès le hisser jusqu'au commandement d'un corps d'armée; au delà il perdit haleine.
Lorsqu'il prit la direction, le mouvement tournant autour de Sébastopol était achevé; on se trouvait au sud de la place, ayant pour bases d'opération, les Français Kamiesh, les Anglais Balaklava. La ville y était moins dépourvue de défenses qu'au nord, grâce au répit que nous lui avions accordé ; cependant ses défenseurs ne dépassaient guère 16 000 hommes, elle n'était encore qu'une position retranchée à peine fortifiée, véritablement à discrétion ; ses murailles n'étaient pas défendues, comme elles ne tardèrent pas à
l'être, en avant par des batteries basses en terre, en arrière par une triple batterie étagée et formant cavalier. Les Russes, sûrs de succomber, ne se préparaient à lutter que pour Thonneur. — « Si les alliés se décident à quelque acte audacieux, s'écriait le brave amiral Kornilow, ils nous écraseront. » — « Ni Texaltation des troupes, ni leur résolution de se battre jusqu'à la dernière extrémité, a écrit Todleben*, n'auraient pu sauver Sébastopol si l'ennemi l'eût attaquée immédiatement après son passage de la Tchernaïa. » Raglan et Edmund Lyons proposèrent l'attaque par le côté sud aussi résolument
1. Tome I, p. 257. C'était aussi Topinion de beaucoup d'officiers dans notre armée. Un jeune capitaine très distingué, Fortuné Cassaigne, écrivait à son frère, aide de camp de Pélissier, sous Sébastopol, 31 octobre 1854 : « Nous avons je crois manqué d'audace et par suite beaucoup perdu de temps depuis le commencement de la campagne. Sous le coup de notre victoire, nous aurions dû, le jour de notre arrivée, tenter un coup de main sur la ville. Les ouvrages n'étaient pas achevés, n'étaient pas armés; nous avions pour nous notre moral et l'effroi de l'ennemi. Nous lui avons laissé tout le temps de se remettre, d'organiser sa défense qui réellement, de ce côté, ne présentait pas de solidité. » — Colonel Wimpffen au maréchal Castellane, 2 décembre 1854 : « La maladie du maréchal ne permit peut-être pas de mettre à profit cette victoire. En marchant plus rapidement sur Sébastopol, je crois qu'on aurait pu, même quatre jours après la bataille, se loger dans les parties de la ville, non encore fortifiées. Les forts auraient rendu ces positions détestables, mais leur possession circonscrivait considérablement les points d'attaque. L'ennemi pendant notre voyage à Balaclava, nos reconnaissances, la venue de notre matériel, ce qui a duré près d'un mois, travaillait avec une ardeur incroyable, à créer partout des ouvrages, à établir des batteries. »
qu'ils Tavaient conseillée par le côté nord; Burgoyne, toujours routinier, s'y opposa, soutint qu'il serait extravagant de tenter l'assaut d'une place fortifiée sans avoir préalablement essayé d'éteindre son feu par des canons de siège; autrement on s'exposait à perdre 500 hommes I Plût au ciel que Sébastopol ne nous en eût pas coûté davantage. Sans doute, dans l'ignorance où l'on se trouvait du véritable état de la ville, il y avait de l'aventureux dans cette attaque. Mais l'expédition elle-même n'était-elle pas une aventure? et une aventure devient risquée quand elle se fait prudente.
La décision était aux mains du nouveau chef de l'armée française. Canrobert donna dès lors la mesure de ce qu'il serait dans son commandement ; il repoussa l'attaque immédiate comme un crime : « Les forces de l'ennemi étaient formidables; ses ouvrages bien placés et fortement armés; nos sacrifices seraient énormes; en cas de succès lancés dans les rues d'une ville forcée, nos hommes ne pourraient être ni retenus ni réunis, et quel désastre ne serait pas un revers, à une distance de tout secours immédiat ! nous serions exposés à être jetés dans la mer. S'il bravait des dangers aussi formidables alors que cette cruelle nécessité pouvait être évitée en mettant en batterie son magnifique train de siège, il serait condamné par la voix de sa conscience et l'Empereur ne lui pardonnerait jamais... »
L'armée française ne vaut qu'entre les maiug
d'un audacieux : entre celles d'un hésitant des jours pénibles lui étaient réservés. On renonça à l'attaque immédiate et Ton s'installa sur le plateau de Chersonèse. Le lieu était triste; une steppe recouverte d'une mince couche végétale d'argile, sans arbres, oiï brûlante ou glacée, balayée par les rafales ou enveloppée de brumes, déchirée par des ravins aboutissant à des criques sur la mer ou sur le golfe de Sébastopol. On n'y prit pas garde car on ne comptait demeurer là que peu de semaines, le temps de préparer la canonnade préliminaire classique de tout assaut « non criminel » .
Pour employer les canons de siège il faut les protéger et ouvrir des tranchées. Ce travail commença le 10 octobre. Les assiégés s'en aperçurent aussitôt. Ce fut un délire de joie, encore plus expansif que lorsque, au lendemain del'Alma, Kornilow et Nakhimow descendirent de leur clocher. On s'abordait sur les places publiques en se serrant les mains, ou en s'embrassant : « Ils commencent un siège; nous sommes sauvés : nous avons du temps; nous pourrons nous défendre. » — Et sous la direction du grand Todleben, la population entière continua frénétiquement son œuvre.
Canrobert ne tarda pas à se convaincre qu'en reculant devant l'attaque brusquée, qui eût tout terminé avec de faibles pertes, il n'en serait pas quitte pour une simple canonnade préparée en quelques semaines, et qu'il était condamné aux difficultés, aux lenteurs, aux sacrifices d'hommes
et de matériel d'un siège contre une ville impossible à investir, en communication avec une base de ravitaillement aussi étendue que la vaste Russie.
Le 17 octobre il crut avoir assez de canons en position pour tenter le bombardement, prélude de Tassant non criminel. Il comptait qu'après que les ouvrages auraient été ruinés par son feu, ils seraient pris à revers et enlevés par ses colonnes. Les Anglais étaient chargés d'agir à droite sur le bastion du Redan, les Français, à gauche, sur celui du Drapeau ; les bastions pris, on donnerait l'assaut; la flotte appuierait les armées par un bombardement maritime. De cette action simultanée des deux flottes et des deux armées, on se promettait la reddition immédiate de la place.
Le signal fut donné à six heures et demie du matin par trois bombes lancées par une batterie française. L'explosion effroyable d'un magasin à poudre et d'une caisse à gargousses jeta un tel désarroi dans l'artillerie française, déjà très combattue par les batteries russes, que Canrobert ordonna la cessation du feu à dix heures et demie. L'artillerie anglaise obtenait au contraire un succès complet; son bombardement lent, précis, décomposa en poussière les ouvrages de terre, détruisit l'armement de.Malakoff, anéantit les batteries du grand Redan, enfin Texplosion d'un magasin à poudre russe fit sauter le parapet en l'air et ouvrit une large brèche à travers laquelle les Anglais n'avaient qu'à s'avancer dans
la ville. Oh! sainte audace! si à ce moment tu avais gonflé le cœur de Raglan, il demeurait le héros de l'expédition. Il n'osa pas, il s'arrêta; ayant déjà la main sur la crinière de Sébastopol, il ne la saisit pas ; il la laissa échapper encore une fois, et cette fois par sa faute. Non, certes, par timidité de cœur, car jusque-là il s'était prononcé pour les partis énergiques, mais par scrupule d'allié. Il avait été convenu que l'assaut serait donné simultanément, Canrobert ayant cessé son feu depuis le matin, Raglan ne se crut pas le droit de marcher seul. Mauvaise raison, car l'occasion doit prévaloir sur le protocole. Sans aucun doute, Canrobert, dès qu'il eût appris le succès des Anglais, se serait réveillé, nos soldats auraient bondi sous l'aiguillon, et, je ne sais ni par où ni comment, seraient arrivés à la rescousse. — Le canon de la flotte ne causa aucun dommage matériel aux assiégés, il leur procura un grand avantage moral, en démontrant que la flotte serait impuissante contre les forts.
Cette journée leur fut cependant crueUe; ils perdirent sur le bastion de Malakoff un de leurs remparts les plus solides, Kornilow; sa dernière parole fut : « Défendez Sébastopol! » Le lendemain, avec une ardeur incroyable, les Russes avaient relevé leurs ouvrages, réparé leurs batteries ; l'occasion perdue ne se retrouva plus ; il fallut tristement recommencer à remuer la terre, à multiplier les brèches, les cheminements, à creuser des tranchées, à établir des parallèles. Les Russes ne s'endormaient pas et multi-
pliaient plus vite [les batteries de résistance que nous les travaux d'approche. Cela ne leur suffit pas; ils savaient que la véritable manière de se défendre est d'attaquer, que le succès est dans l'offensive ; ils sortirent à l'improviste de leurs fortifications et se ruèrent sur les Anglais et les Turcs tranquilles dans le camp de Balaclava (25 octobre).
Les Turcs se défendirent longtemps contre la première attaque, puis, ne se croyant pas soute* nus, ils lâchèrent pied. Les Écossais et la cavalerie anglaise se surpassèrent; les trois cents dragons de Scarlett, par une charge d'une folle audace, rompirent le gros de la cavalerie russe; la brigade de la cavalerie légère fit une autre charge restée célèbre dans les fastes militaires, dont on a beaucoup vanté la crânerie et pas assez condamné l'ineptie.
Raglan croit que les Russes se préparent à emporter des canons anglais perdus par les Turcs sur la hauteur droite de la vallée de Balaclava; il envoie à la cavalerie, par l'aide de camp Nôlan, « l'ordre de s'avancer rapidement sur le front et d'empêcher l'ennemi d'emporter les canons». Le chef de la cavalerie Lucau lit cet ordre, et comprend que les canons à reprendre sont ceux en position au nord de la vallée, en face. Un tel ordre eût été une véritable monstruosité; on
n'envoie pas des cavaliers sans aucun soutien d'infanterie et d'artillerie entre deux hauteurs garnies d'artillerie et de tirailleurs ennemis, véritable couloir de feu, sur des pièces braquées en face et prêtes à achever par leurs décharges à bout portant l'investissement foudroyant. Lucan le dit avec vivacité à Nolan. « Les ordres de lord Raglan, répond celui-ci, portent que la cavalerie doit attaquer tout de suite. — Attaquer, monsieur, attaquer quoi? Quels canons, monsieur?— Voici votre ennemi, mylord, voici vos canons, répliqua Nolan d'un geste « qui semblait « indiquer, dit Lucan , le fond de la vallée. » Sur ce geste, Lucan galope auprès du chef de la brigade légère, Cardigan. Il le trouve à cheval, en tête de sa troupe, et lui ordonne de charger en avant. Cardigan répond : a Certainement, monsieur, mais permettez-moi de vous faire observer que les Russes ont une batterie dans la vallée sur notre front et des batteries et des tirailleurs sur les deux flancs. — Je n'y puis rien, répond Lucan ; c'est l'ordre positif de lord Raglan. » — Cardigan se tourne alors tranquillement vers sa troupe et dit : « La brigade va s'avancer. » Et il en prend la tête, et il s'avance, beau, droit, grave, sur son cheval bai brun aux jambes blanches, et ses cavaliers le suivent impassibles. A peine avaient-ils fait quelques pas que l'aide de camp Nolan traverse le front de gauche adroite, criant, agitant son épée, faisant des gestes désespérés qui signifiaient : — Vous m'avez mal compris, n'allez pas devant vous; imitez-moi, tournez à
droite. — Il n'a pas le temps d'achever, ua obus le frappe et le couche mort à terre. Cardigan ne voit dans l'avertissement suprême de Nolan que l'insolence d'un subordonné qui s'arroge d'exciter sa troupe, et les cavaliers continuent à s'avancer. Obus et balles fondent sur eux de droite et de gauche, et ils s'avancent toujours. Bientôt la pluie de mitraille est vomie de face, et ils s'avancent encore. La batterie leur barre le chemin, ils se glissent entre les pièces pour s'avancer toujours. Mais à chaque pas la petite troupe sublime s'amincit, ces héros tombent comme des épis fauchés par la grêle ; très peu parviennent avec Cardigan au delà de la batterie. Là ils aperçoivent un corps de cavalerie prêt à les sabrer. Alors seulement ils n'avancent plus, ils reviennent débandés, toujours yisés, toujours atteints, à travers la batterie , à travers le couloir de feu ; aucun n'aurait échappé si les chasseurs d'Afrique de Morris et d'Allonville,par un élan rapide, conduit vigoureusement et arrêté à propos, n'avaient éteint les feux d'un des flancs que longeait pour la seconde fois la malheureuse brigade.
« C'est magnifique ! s'écria Bosquet, mais ce n'est plus la guerre. » Personne qui puisse penser autrement. Lorsque les débris de sa brigade réduite des deux tiers furent réunis, Cardigan s'avança et dit : « C'est un tour insensé, mais ce n'est pas ma faute. » Quelques cavaliers répondirent : « Cela ne fait rien, mylord, nous sommes prêts à recommencer. — Non, non, mes hommes, vous en avez fait assez. »
Raglan accueillit sévèrement Cardigan : « Qu'avez-vous pensé, monsieur, d'attaquer une batterie par le front, contrairement à tous les usages de la guerre et aux coutumes du service? — Mylord, ce n'est pas moi que vous blâmerez, car j'ai reçu l'ordre d'attaquer de mon supérieur, devant les troupes. » Le blâme retomba alors sur Lucan, et Raglan n'admit aucune de ses excuses. Lui-même n'avait-il rien à se reprocher?
Finalement les Russes se trouvèrent établis dans la vallée de la Tchernaïa, dans la plaine même de Balaclava, bloquant en quelque sorte la ville, et ayant reconquis l'avantage moral que donne la reprise de l'offensive.
Dans les camps anglais et français, on se remit de plus belle à construire les travaux d'approche, à établir des parallèles et des batteries ; les Russes aussi réparaient leurs brèches, augmentaient et fortifiaient leurs ouvrages.
Canrobert et Raglan se crurent en mesure de recommencer le 7 novembre. Les Russes les devancèrent; Menschicow, accru enfin de toute l'armée du Danube, excité par la présence de deux jeunes grands-ducs, prit une seconde fois l'offensive contre les Anglais, le 5. Son plan intelligent fut mal exécuté par suite d'ordres mal donnés par le général Dannenberg; néanmoins
les Anglais, surpris, après des prodiges de résistance, allaient être écrasés lorsque, sans attendre d'ordres, accourt l'indomptable Bourbaki bientôt rejoint par l'invincible Bosquet. «Hurrah forthe French ! » s'écrient les braves soldats anglais. Ils étaient sauvés.
Inkermann fut une victoire, mais victoire peu différente d'une défaite. On avait conservé ses positions, on n'avait rien gagné, et Ton se trouvait épuisé d'hommes, d'approvisionnements et surtout d'espérance. Aux yeux des plus optimistes s'évanouit la perspective réconfortante d'une fin prochaine : il fallut se dire qu'on resterait cloué pendant tout l'hiver, sur ce plateau lugubre, des pioches et des fusils à la main, lançant des obus et en recevant, noyés dans l'humidité dçs brouillards et des pluies, battus par les vents terribles, exposés peut-être au froid russe.
Cette perspective navrante produisit dans les armées une espèce de sauve-qui-peut; beaucoup trop d'officiers se constituèrent à l'état de malades et obtinrent d'être rapatriés. A peine débarqués à Marseille, ils se trouvaient guéris et abattaient les courages de leurs remplaçants, en dépeignant sous des couleurs exagérées les souffrances de l'armée dont ils s'éloignaient. Canrobert indigné demanda qu'une commission des plus sévères fît examiner devant elle tout officier débarquant à Marseille, et que ceux convaincus de faire les dampins fussent immédiatement mis en demeure de repartir pour l'armée ou de donner leur démission.
Les deux princes, le duc de Cambridge et le prince Napoléon, furent parmi ceux qui partirent. Il ne suffit pas de revêtir un uniforme de général de division pour devenir soldat. Une certaine éducation est nécessaire au courage, même fût-il inné, afin qu'en son ardeur il conserve le sangfroid et la lucidité. Mais le courage ne constitue pas l<j seule qualité de la vie militaire : il y faut encore la résignation stoïque à supporter les privations, la maladie, le coucher à la dure, la mauvaise nourriture, Tintempérie des saisons, les marches forcées. De vieux grenadiers prussiens après léna, pendant la retraite, s'entre-tuaient pour n'avoir plus à marcher. Quand le prince Napoléon tomba des facilités épicuriennes de sa vie à Paris dans les rudesses, même adoucies pour lui, du camp, de la marche, il en fut tellement éprouvé que sa santé et son moral s'en ressentirent. Dès Thérapia il fut pris par la fièvre. Néanmoins il suivit Tarmée en Crimée et déploya à TAlma une belle vaillance, signalée par le rapport de Saint-Arnaud. Si, à son arrivée sous les murs de Sébastopol, réagissant, par une ferme volonté, contre des souffrances physiques réelles mais non graves, il s'était mis à apprendre le métier dans lequel il occupait sans le connaître un des premiers rangs, s'il était allé aux tranchées, au bivouac soutenir le moral des soldats, s'il avait partagé les épreuves de tant de braves gens auxquels leur héroïsme ne devait pas même gagner quelque gloire, s'il avait maintenu comme un drapeau vivant le nom
de Napoléon sur le plateau de Chersonèse, il fût devenu Fidole de Tarmée et de la nation. Il ne crut pas le pouvoir, il craignit qu'un mal supportable ne s'aggravât; il n'avait pas des goûts militaires; sa brillante intelligence était en quelque sorte toute civile ; il critiquait tout ce qui se faisait, il s'ennuyait; il prévoyait un long et pénible siège, il réclama son rappel. L'Empereur, qui l'aimait et voulait le grandir, l'y refusa d'abord, mais ses instances devinrent si pressantes, jusqu'à menacer, pure fanfaronnade, de déserter si on ne le rappelait pas, que l'Empereur dut céder. Il ne l'autorisa pas à rentrer en France, il l'obligea à s'arrêter à Constantinople, espérant que, reposé, il consentirait à revenir en Crimée ; sous l'influence incontestable d'un affaiblissement maladif, il ne s'y décida pas. Ce fut un malheur pour lui, car dès lors l'armée lui fut malveillante, et jugea qu'il s'était enlevé lui-même le droit de la commander.
Le vieux roi Jérôme écrivit à l'Empereur que puisque son fils malade était contraint de s'éloigner de l'armée , il restait encore un Napoléon et qu'il demandait à aller en Crimée.
L'hiver, dont les rigueurs prochaines avaient effrayé tant de courages, s'inaugura d'une manière terrible, le 14 novembre, par un cyclone qui fracassa les vaisseaux, renversa les maisons, les tentes, combla des parapets, détruisit des ouvrages d'attaque et de défense. De ce jour le temps détestable ne cessa pas, sous forme de pluie torrentielle, de tourbillons de neige, de grésil, de
gel. On vivait sous un vrai linceul, car à Textrêmité du plateau le sol et le ciel se confondaient, en face d'un ennemi qu'on ne voyait pas, mais qu'on sentait toujours vigilant, infatigable ^ Après les longues heures d'ennui passées dans les tranchées, espèces de voies lugubres blanches que rougissait à tout instant le sang d'un blessé, on ne trouvait souvent pas un fagot pour réchauffer les membres frissonnants ; les approvisionnements étaient rares : on les envovait en toute hâte aux ports, mais de là on manquait de moyens pour leur faire parcourir les quelques kilomètres qui les séparaient des camps, caries chevaux, privés de fourrages, mouraient par milliers.
Nos soldats soutinrent cette épreuve de manière à mériter l'admiration du monde. On les savait hardis, prompts aux coups de main, aux sauts en avant sur les brèches ou dans les rangs ennemis, « gais, insouciants, familiers, vraies alouettes gauloises allant se poser partout, même sur l'épaule des mannequins les plus farouches, et chantant partout où elles se posent* ». Ils continuèrent à être gais et à chanter. « On rencontre, écrivait Bosquet, plus de figures rieuses que de nez gelés^ » En outre ils se montrèrent stoïques, patients, tenaces, solides, tels que furent leurs
i. De Molènes.
2. « Hier, écrivait Canrobert le 22 janvier, j*ai passé Taprèsmidi dans nos tranchées. J'ai trouvé les 4 000 hommes qui les habitent, résignés, calmes, vigilants, ayant le mot pour rire. »
pères de la Bérézina, ajoutant ainsi à notre histoire militaire une gloire qui parut nouvelle, quoiqu'elle ne fût qu'un rajeunissement de celle des temps anciens.
Les Anglais, dont l'intrépidité sur le champ de bataille ne pouvait être surpassée, étaient au bivouac pesants, malhabiles à se débrouiller : ils ne mangeaient que du pain, ayant de la viande à côté d'eux, parce qu'ils ne savaient pas la faire cuire. Ils étaient surtout tristes, « tout étonnés de voir nos soldats rire et s'égayer par tous les temps, et ils venaient demander qu'on les aidât eux aussi à rire et à s'installer. » Ils souffraient d'ailleurs beaucoup plus que nous, par suite de la défectuosité ou plutôt de l'absence d'une administration militaire; pendant longtemps on les vit grelotter sous la neige en pantalon de toile. Ils étaient aussi moins soutenus et encouragés; leurs chefs vivaient à part ; l'un d'eux, Cardigan, allait de Balaclava coucher chaque soir sur son yacht où il avait un cuisinier français. Nos officiers, au contraire, restaient sans cesse en contact avec leurs hommes. Dans ce rôle qui n'exigeait pas de décision, mais du cœur, Canrobert fut admirable ; quotidiennement dans les tranchées, dans les bivouacs, aux ambulances, il entoura ses soldats d'une prévoyance paternelle et les sauva de la nostalgie, du découragement: par là il a mérité un souvenir de gratitude ineffaçable en France et en Angleterre.