A Etienne Arago, mars l82o
3. A Bernard Lavergne, 5 avril 1855. A Michelet 10 avril 1835.
Ile. Le hasard^ avait fait connaître à TEmpereur une lettre dans laquelle le prisonnier écrivait : a ... Si tu es affecté de chauvinisme, parce que tu ne fais pas de vœux pour les Russes, je suis encore plus chauvin que toi, car j'ambitionne des victoires pour nos Français. Je plains notre parti, s'il en est qui pensent autrement. Hélas! il ne manquerait plus que de perdre le sens moral, aprèsavoir perdu tant d'autres choses. » — L'Empereur écrivit aussitôt à son ministre de l'Intérieur : « Un prisonnier qui conserve, malgré de longues souffrances, de si patriotiques sentiments, ne peut pas, sous mon règne, rester en prison. Faites-le donc mettre en liberté sur-le-champ,
1. Le destinataire de la lettre de Barbes était un de ses amis, nommé Chalon, tailleur, un des délégués au Luxembourg en 1848, un des fondateurs de rassociation des ouvriers tailleurs, dite de Glichy. Depuis l'incarcération de Barbes, il entretenait avec le célèbre révolutionnaire une correspondance suivie. Or, ce Chalon était du même pays que M. Baiestrino, chef de la police à cette époque, et, par son état de tailleur, il se trouvait parfois à faire les raccommodages des vêtements de la famille de son compatriote. A chaque visite, la politique entrait pour une bonne part dans la conversation. « Eh bien ! Chalon, que dis-tu de la guerre de Crimée? lui demanda un jour Baiestrino. — Je l'approuve, répliqua Chalon ; et c'est non seulement mon avis, mais aussi celui de mon ami Barbes. — Pas possible! — Tenez, voilà une lettre de lui, que je viens de recevoir; lisezla! » Après en avoir pris connaissance, Baiestrino ajouta: « Venx-tu me la confier? — Non, non, impossible. — Tu crains les reproches de Barbes? Sois sans inquiétude à cet égard; il ne se plaindra pas. » La lettre, ainsi confiée au chef de la police, fut mise sous les yeux de l'Empereur par Baiestrino lui-même. Barbes eut sa grâce et se retira en Hollande.
et sans conditions. » Le monde conservateur blâma cette générosité, le peuple y applaudit^
L'Empereur, afin de relever le moral de la nation et se procurer de nouvelles ressources, hâta l'ouverture de la session de 1855. Son habile discours, glissant sur les difficultés que Ton ne voyait que trop, montra les résultats favorables, les succès dans la Baltique, les victoires de Balaclava et d'Inkermann, les liens déjà formés avec TAngleterre resserrés par la lutte en commun. Il annonça la conclusion avec l'empereur d'Autriche « d'un traité défensif aujourd'hui, offensif bientôt peut-être ». Il essaie de calmer les dispositions haineuses des États du Sud en appelant la coopération « de cette Allemagne dont nous désirons l'union et la prospérité. » Il demande au Corps législatif un nouvel emprunt de 500 millions, un nouveau contingent de 140 000 hommes, et pour assurer l'avenir de l'armée en même temps qu'il pourvoyait à son présent, une loi réalisait le projet de Lamoricière sur les réengagements et la caisse de la dotation de l'armée.
La force du gouvernement au Corps législatif s'était notablement accrue par la nomination de Morny à la présidence à la place de Billault. Les deux premiers projets furent votés à l'unanimité ; le dernier, malgré l'éloquence de Montalembert, Chasseloup-Laubat, Flavigny et la nou-
\ . Comme on voit le monde dans le petit cercle dont on est entouré, Gastellane écrit : « Tout le monde blâme cette grâce. »
veau té du système, n'eut que 44 voix contraires. Une réorganisation de l'armée d'Orient en trois corps d'armée compléta ces mesures législatives. Sur la proposition de Vaillant, le général Pélissier fut appelé au commandement d'un des trois corps, à côté de Bosquet; le troisième corps de réserve resta sous la main du commandant en chef (6 janvier 1855). Enfin TEmpereur chargea un officier du génie de sa confiance, Niel, d'examiner les travaux de siège qui, de loin, lui paraissaient n'avoir pas le sens commun.
En Angleterre aussi, à ce qu'il paraît, « il se trouve toujours un parti enclin à profiter, pour conquérir le pouvoir, de l'impopularité qu'une guerre, même juste et nécessaire, finit toujours par attirer à un gouvernement* ». Seulement en Angleterre ce sont les ministres qu'on renverse, et non le souverain. Le déchaînement d'opinion commença par les journaux. Les principaux d'entre eux avaient au camp des correspondants qui racontaient les opérations, dévoilaient les plans, la position des armées, et servaient d'informateurs à l'ennemi mieux que les espions et les déserteurs. « Nous n'apprenons pas grand'chose, disait Nicolas au général Legendre, fait prisonnier, mais la presse anglaise nous fournit