Malmesbury à Stanley, 21 octobre
nos informations, et, certes, elle nous a été d'une utilité inappréciable. »
Raglan en était arrivé à douter que la guerre pût continuer si on laissait dans son camp des journalistes ayant le champ libre. Ces journalistes ne se contentaient pas d'instruire l'ennemi, ils critiquaient les chefs, racontaient les souffrances de l'armée. En cela du moins ils étaient utiles : leurs récits navrants produisaient un soulèvement de colère et de pitié et une émulation de dévouement. Le Parlement à peine réuni, Rœbuck annonça qu'il allait demander une commission d'enquête sur l'état de l'armée devant Sébastopol. Sur quoi le ministre des Affaires étrangères, John Russell, donnant gain de cause à l'opposition, envoya sa démission, alléguant (( qu'il ne voyait aucun moyen de repousser la motion Rœbuck ». Lord Aberdeen (30 janvier), malgré la défense de Palmerston, fut renversé par une majorité de 157 voix.
Ni Derby, ni Russell, ne purent constituer un cabinet, et Palmerston devint premier ministre; il était alors l'inévitable. Il se débarrassa de Russell en l'envoyant négocier à Vienne, et il se mit ardemment à la réorganisation de l'armée. La direction de la guerre fut confiée à lord Panmure, des bills d'enrôlement votés et une commission militaire envoyée en Crimée. Le chef du nouveau cabinet conquit rapidement la confiance publique et celle du Parlement. Un des opposants acharnés, Layard, ayant proposé l'envoi de quelques commissaires enquêteurs en Crimée,
une saillie de Palmerston suffit à le mettre en déroute : « Il serait peut-être agréable à la Chambre de prendre l'orateur au mot et de compléter sa proposition par Tordre de se rendre immédiatement en Crimée avec ses adhérents et d'y rester jusqu'à la fin dé la session. »
ÏII
Les difficultés imprévues, chaque jour accrues du siège de Sébastopol, rendaient plus précieux le concours de l'Autriche et plus pressantes les instances des puissances occidentales pour l'obtenir. Ce concours eût été sans nul doute accordé et sans délai si la Prusse, entraînant avec elle la Confédération, eût consenti à couvrir les derrières de l'armée autrichienne ou les hardiesses de sa diplomatie par un déploiement oflfensif de troupes. Mais le roi de Prusse était plus que jamais éloigné de ces dispositions; l'intérêt allemand avait obtenu satisfaction par le retrait des Russes des Principautés et leur occupation par les Autrichiens (20 août), et il n'admettait plus qu'où lui parlât de sortir de sa neutralité, Il n'écouta ni les conseils du prince Albert et de la reine Victoria, ni ceux de soa ami Bunsen, ni ceux de son frère. Il s'engagea vis-à-vis de François-Joseph à appuyer les justes demandes des puissances, mais si, rejetées à Pétersbourg on voulait les imposer par la force, il ne prêterait pas le secours de ses armées : il
2i8 L'EMPIRE LIBERAL.
ne raccorderait qu'au cas où TAutriche serait attaquée dans les Principautés, et le Tsar avait promis de ne pas le faire. Il congédie ceux de ses conseillers favorables à une entente avec les puissances occidentales, notamment le général de Bonin, ministre de la Guerre, parce qu'il avait dit dans une commission de la Chambre ^ qu'une alliance avec la Russie serait un parricide. » Le prince de Prusse est relevé de toutes ses charges militaires et menacé d'arrestation. L'empereur Napoléon essaya en vain un dernier moyen de séduction. Mécontent de ce que le Danemark refusât d adhérer, comme le fît bientôt la Suède, à l'alliance, il offrit au roi de Prusse le Holstein, depuis si longtemps convoité. Le roi avertit la cour de Copenhague et refusa.
Attiré par les sympathies russes de Bismarck beaucoup plus qu'il ne l'avait été par ses antipathies autrichiennes, il l'appelle de Francfort à Berlin et le charge d'élaborer des dépêches à l'appui de son opinion, que Manteuffel, le ministre des Affaires étrangères, contraire à l'intervention armée mais moins complaisant pour la Russie, n'exprimait pas assez fortement. Manteuffel se fâchait de cette intervention et allait bouder à la campagne ; Bismarck courait après lui, l'apaisait et le ramenait.
Les États moyens, réunis en conférence à Bamberg, s'étaient concertés afin de faire obstacle dans l'intérêt de la Russie à une action de la Confédération en compagnie de l'Autriche, et ne s'étaient rangés à l'alliance du 20 avril qu'avec
la ferme intention de la rendre stérile. Bismarck, sur Tordre du Roi, favorisa leurs sympathies russes, et pour la première fois depuis son arrivée à Francfort, se trouva à la tête de la majorité de la Diète.
Cette résistance du roi de Prusse à une action commune explique en partie les tergiversations de rAutrichedont s'impatientaient les puissances occidentales. Elle les prolongea longtemps par des duplicités : aux Anglais elle disait qu'elle occupait les Principautés afin d'empêcher le Tsar d'y revenir ; aux Russes elle jurait qu'elle les tenait pour leur donner la liberté des mouvements en Grimée ; elle ne retira pas son ambassadeur de Pétersbourg. Toutefois, dès ce moment, elle rendit un service aux puissances qui fut le premier coup direct porté au cœur de Nicolas : elle arrêta les soulèvements slaves sur lesquels le Tsar comptait en Servie, au Monténégro, en Bulgarie, en déclarant que, le cas échéant, elle s'y opposerait par la force. Ces populations restèrent immobiles. La Grèce fut moins accommodante. Stratford avait essayé en vain d'arracher au patriarche une déclaration d'hérésie contre l'Église russe, motivée par les divergences entre les deux Églises. Un mouvement insurrectionnel éclata dans l'Épire et dans la Thessalie. Tant qu'ils restèrent dans les montagnes, les insurgés furent forts et, malgré les discordes des chefs, obtinrent quelques succès; dans les plaines, ils furent mis en déroute par les contingents égyptiens ; manquant de sou-
tien extérieur, ils étaient déjà à bout de ressources lorsque Tempereur Napoléon III les acheva en envoyant 12000 hommes au Pirée. Néanmoins ces 12000 hommes eussent été insuffisants si TAutriche n'avait pas, d'un bras vigoureux, tenu immobiles les populations orthodoxes du Danube et des Balkans.
Les puissances ne se contentèrent pas de ce service indirect; elles pressaient Buol de faire un pas plus décisif. L'empereur François-Joseph ne pouvait s'y résoudre. Porter les armes contre la Russie lui paraissait un manque de piété filiale; c'était déjà beaucoup trop de l'assaillir par des notes. Une raison d'un autre genre préoccupait lui et ses ministres : le Piémont, si l'Autriche s'engageait, ne profiterait-il pas de ce qu'elle était occupée ailleurs pour entrer en Lombardie ? Quand sa préoccupation prussienne s'apaisait, celle de l'Italie renaissait. L'empereur Napoléon eût voulu éloigner cette obsession, en décidant le Piémont à adhérer spontanément à l'alliance de l'Angleterre et de la France, ce qui en rassurant l'Autriche l'eût stimulée.
Victor-Emmanuel partageait le désir de l'Empereur : il avait compris que cette guerre était une occasion providentielle qu'on ne retrouverait plus de se relever du désastre de Novare et de s'acheminer à de meilleurs destins ; qu'il fallait
à tout prix en profiter, et, sans marchander, à n'importe quelles conditions, mettre en ligne Farmée piémontaise solidement reconstituée par La Marmora, à côté de celle des alliés ; que de cette fraternité d'armes avec l'Angleterre et la France, on sortirait, quoi qu'il arrivât, et plus fort et plus respecté.
Avait-il compris le premier l'efficacité de cette conduite? Il l'a toujours prétendu ; d'autres en ont attribué le mérite à Cavour ou à Farini. Quoi quMl en soit, la rapidité avec laquelle il l'adopta^ l'énergie qu'il mit à la faire prévaloir l'ont faite sienne. Par sa proclamation de Moncalieri, par sa décision à se prononcer dans le conflit religieux, il s'était élevé au-dessus de la moyenne des hommes d'État ; par la clarté de sa vue et la fermeté de sa volonté en cette occasion difficile, H s'est placé sans contesta au nombre des grands rois, aussi certainement que Cavour parmi les grands ministres. Il eût voulu que son ministère répondit à la notification amicale de l'Angleterre et de la France par une adhésion spontanée pure et simple .
L'ambassadeur français l'y poussait beaucoup. A la place du rude Butenval, c'était Gramont. Il avait enchanté la cour et les ministres par l'agrément de ses belles manières, le charme enjoué de son esprit fin et cultivé , la facilité bienveillante de son humeur : il causait et ne régentait pas; il n'aimait pas les idées révolutionnaires italiennes, mais il témoignait au Piémont et à son poi une affectueuse sympathie dont on sentait la
sincérité et qui augmentait la force de ses conseils ; on le considérait comme un ami bon et sûr.
Cavour, qui partageait Tavis du Roi, avait pour collègue aux Affaires étrangères Dabormida, galant homme, ferme et intelligent, mais esprit étroit et obstiné, incapable de voir au delà d'un horizon très restreint et de s'abstraire du présent. Il s'était incrusté dans la tête que Thonneur et la sécurité du Piémont exigeaient que son adhésion à Talliance fût subordonnée à celle préalable de rAulriche et à des stipulations formelles : la levée des séquestres lombards, la promesse à la paix d'admettre le Piémont au congrès et de prendre en considération les malheurs de ritalie. La plupart de ses collègues, La Marmora, Rattazzi, pensaient de même, et c'était l'opinion que les oppositions coalisées de droite et de gauche préconisaient. La majorité du Conseil l'adopta et ne répondit à la notification des puissances que par un accusé de réception sympathique et en déclarant qu'on attendrait.
Le roi ressentit un vif mécontentement. Il lexprima à Gramont avec la liberté dont il était coutumier. Un jour il lui avait dit : — « Pourquoi ne venez-vous jamais me voir? venez donc quelquefois vers cinq heures, sans cérémonie, vous me ferez avertir par l'aide de camp. Si je ne puis vous recevoir, je vous le ferai dire sans compliments. Vous reviendrez une autre fois, voilà tout. » Peu de jours après, le 6 ou le 7 juin vers cinq heures, l'ambassadeur se rendit au palais.
Entré dans Tantichambre, il demande si le Roi veut le recevoir. « Certainement ! » crie une voix sonore de la chambre voisine. Le Roi, en habit de chasse, était debout dans Tembrasure d'une fenêtre, près d'une petite table haute, sur laquelle il écrivait. — « Ah ! ah ! vous avez bien fait de venir. Je suis bien aise de vous voir. Eh bien ! cela ne va pas , n'est-ce pas ? Nous allons causer. Voyons, mettez-vous là. Voulezvous un cigare? — Les cigares allumés, il reprit : Non, cela ne va pas; qu'est-ce que vous en pensez? Voyons, parlez franchement.
Gramont : — Eh bien, Sire, je pense comme vous, cela ne va pas ; je m'attendais à autre chose, surtout après ce que nous avait dit M. de Cavour, il y a trois semaines. J'avoue que j'ai trouvé la note un peu diplomatique...
Le Roi : — Ah ! oui, elle est belle, la note, parlons-en. Moi, je la trouve bête, voilà mon avis. Ils se sont mis sept ou huit pour la faire; je leur ai dit ma façon de penser, j'aurais fait autre chose, moi.
Gramont : — Peut-être que Votre Majesté aurait répondu dans le sens des ouvertures de M. de Cavour?
Le Roi : — Qu'est-ce que cela, les ouvertures de Cavour? Voyez-vous, mon cher, il n'y a pas d'ouvertures de Cavour, il n'y a que moi qui ai parlé. Je lui ai dit de vous offrir 15000 hommes. C'est tout ce que nous pouvons donner maintenant, sans quoi j'aurais dit 30000.
Gramont : — Alors, Sire, si la proposition
T. III
venait de vrfus, comment se fait-il que tout ait fini en fumée?
Le Roi: — D'abord tout n'est pas fini. Et puis, Cavour, avec qui j'étais d'accord, a été tellement malmené par ses collègues, qu'il n'a plus voulu continuer. Ils lui ont persuadé que ce serait impopulaire d'entrer dans une alliance où sera l'Autriche, à moins que l'Autriche ne nous donne un gage par la levée des séquestres sur les biens des émigrés lombards. Mais moi, voyez-vous, je vous dis une chose, et vous pourrez l'écrire à l'Empereur, l'Autriche n'y est pas dans votre alliance, et elle n'y sera jamais, et si vous comptez sur elle vous vous trompez. Je suis très bien informé, j'en sais long là-dessus.
Gramont : — Je crois. Sire, que les événements commencent déjà à vous donner raison, mais alors, rien ne devrait plus arrêter vos ministres.
Le Roi: — Certainement, rien ne devrait les arrêter. Mais ils s'arrêtent. Les avez-vous vus il y a quinze jours, à la fête de la Constitution, rangés à gauche à la file les uns des autres? Eh bien, voyez-vous, pour que ces gaillards-là marchent, il faut les pousser par les épaules; La Marmora serait bon, lui, mais il ne veut pas lâcher ses hommes ; Dabormida est honnête, mais il n'écoute rien et ne cède jamais; il n'y a que Cavour et moi ; mais attendez un peu et vous verrez.
Gramont : — Dois-je comprendre que Votre Majesté veut entrer dans notre alliance avec l'Anleterre et y apporter son contingent de troupes ?
Le Roi : — Oui, je le veux, et cela sera. C'est par mon ordre que Cavour a parlé, et s'il faut changer les ministres, je les changerai. Mais n'en dites rien, et laissez-moi faire. Vous savez maintenant le fond de ma pensée. Ah ! ils me font rire avec leurs frayeurs ; une fois que nos soldats seront mêlés avec les vôtres, je me moque de l'Autriche. Et puis, il faut faire quelque chose; si nous n'allons pas là-bas, nous serons entraînés par tous les criards révolutionnaires à faire quelque maladresse en Italie; il faut être aveugle pour ne pas le voir. Cavour s'occupe trop de ses amis lombards; leur tour viendra plus tard, je leur veux du bien aussi , mais cela ne doit pas nous arrêter. *
Gramont : — Sire, je ne puis vous dire qu'une chose, que je partage complètement votre avis et souhaite que vous fassiez ce que vous venez de dire.
' Le Roi. — Ah ça, dites donc, vous! est-ce que vous en douteriez, par hasard? — Et en prononçant ces mots le Roi levait fièrement la tête en fixant son regard foudroyant d'indignation, presque menaçant, sur celui de son interlocuteur.
Gramont : — Non, Sire; non. Sire, je n'en doute pas et j'en suis très heureux.
Le Roi : — Eh bien, bonsoir, en voilà assez pour aujourd'hui, n'est-ce pas? Vous savez, je m'en rapporte à vous; ne me compromettez ni chez vous ni ici, mais n'oubliez pas. Au revoir *. »
i . Papiers de Gramont .
Cette conversation transmise à l'Empereur Tempêcha de se décourager. Il fît proposer confidentiellement par Gramont à Dabormida de mettre quelques navires de guerre piémontais à la disposition de la France. Dabormida répondit : — a Prêter nos navires serait adhérer au traité, et cette manière de le faire ne me paraîtrait pas assez digne. N'aurions-nous pas Tair de nous introduire furtivement dans votre noble alliance et de n'avoir pas le courage d'y entrer ouvertement avec l'honneur des armes? »
Gramont s'empressa de reconnaître « la noblesse et la vérité politique » de cette réponse. Il ajoutait : — Annexez-vous d'une manière explicite alors! Il vaut mieux précéder l'Autriche que la suivre. Quel pays est plus intéressé que le Piémont au succès de nos armes? à l'exception de la Turquie, pour qui l'on se bat, je n'en connais pas. — Conseils perdus. Dabormida en revenait toujours à ses requêtes, à ses garanties.
11 fallait cependant rassurer l'Autriche, dont le concours ou l'hostilité, ou même la neutralité, étaient d'une importance si capitale A cet effet. Napoléon III avait fait insérer dans son Journal officiel^ le 22 février, l'assurance positive que « si les armées autrichiennes s'unissaient aux armées françaises et anglaises, ses provinces italiennes lui seraient garanties pendant toute la durée de la
guerre w.Cela avait d'autant moins suffi à TAutriche, que Drouyn de Lhuys s'était empressé d'expliquer à l'ambassadeur piémontais Villamarina que l'avertissement du Moniteur ne s'adressait pas à un gouvernement dont nous appréciions si bien les intentions et la prévoyance, mais aux chefs et aux impatients d'un parti dangereux pour le Piémont lui-même aussi bien que pour tous les autres gouvernements*. En conséquence, l'ambassadeur autrichien à Paris, Hiibner, demanda que cette déclaration fût transformée en une convention militaire. — Très volontiers, répondit l'Empereur, pourvu que vous vous engagiez en même temps à associer votre action à la nôtre. — On n'en était pas encore là à Vienne et la négociation resta en suspens. Mais en novembre, quand l'Autriche, de plus en plus pressée par la force des choses et par les puissances occidentales, se résolut enfin à adhérer en principe à l'action en Orient, sa signature n'étant plus qu'une question d'heures, Buol reprit la proposition de Hiibner. Drouyn de Lhuys répondit que la France était trop loyale pour la décliner, puisque l'Autriche réalisait la condition à laquelle nous l'avions subordonnée. Avec l'assentiment de Clarendon, il rédigea une convention militaire, appendice du traité, par laquelle la France et l'Angleterre s'engageaient à garantir les possessions italiennes de l'Autriche pendant toute la durée de la guerre. Drouyn de Lhuys
i. De Drouyn de Lhuys, 6 mars et M avril 18o4.
recommaDda seulement de laisser un intervalle dans les dates entre la signature des deux actes afin que l'alliance ne parût ni achetée ni payée.
Tout paraissait conclu, lorsque au dernier moment survint un incident imprévu. La Russie, se ravisant tout à coup, afin de retenir F Autriche, accepte comme base de négociations les quatre garanties qu'elle avait rejetées sans examen en août (20 novembre). L'alarme fut chaude à Paris et à Londres. On fit dire à Vienne que la signature du traité n'empêcherait pas des négociations sur ces quatre points ; que le retour de la Russie était fallacieux, et que d'aiReurs il était temps, après le profit que les Russes avaient tiré de l'inaction autrichienne, d'opposer un acte formel à des soupçons en apparence trop fondés. Malgré le désir qu'il en avait, Ruol n'osa plus reculer, et à la notification de Gortschakow (du 28 novembre) il répondit qu'il n'avait pas à apprécier cette démarche et que la conclusion du traité n'empêcherait pas la Russie de prouver ses intentions si elles étaient fermes et sincères. Le 2 décembre 1854 il donnait sa signature. L'Autriche s'engageait à poursuivre : 1^ la suppression du protectorat exclusif exercé par la Russie sur la Moldavie, la Valachie et la Serbie; 2^ la libre navigation du Danube ; 3** la revision du traité du 13 juillet 1841 relatif à la clôture des Dardanelles et du Rosphore ; 4"* la renonciation de la Russie au protectorat officiel des sujets chrétiens du Sultan. Un article secret stipulait que, dans le cas où ces quatre points ne
pourraient être obtenus par les négociations, on procéderait aux mesures résultant d'une alliance offensive et défensive.
La convention militaire contre les mouvements insurrectionnels italiens fut signée à Vienne le 22 décembre et ratifiée le 31. Cet acte, qui menaçait, à l'occasion, le Piémont d'une contrainte militaire semblable à celle que subissait la Grèce, nécessité par l'obstination de ûabormida, n'avait qu'une réalité théorique, car il était limité à la durée de la guerre, et l'Empereur était certain que, pendant cette période, le Piémont ne fomenterait ou ne soutiendrait aucun mouvement insurrectionnel. Aussitôt après la signature, notre ambassadeur représenta à Buol qu'après cette preuve évidente de notre bon vouloir, il nous était permis de lui conseiller, comme étant d'une sage politique, de se montrer généreux et d'adoucir les mesures rigoureuses prises contre les émigrés lombards.
Jusqu'au dernier moment, Gortschacow avait espéré que le traité ne serait pas conclu. Quand Buol le lui annonça, une heure après la signature, il fut frappé de stupeur, puis il se répandit en colère : « Je suis joué, j'étais venu travailler à la paix; c'est vous qui la rendez impossible! » Au sortir de l'audience, il se promena pendant une demi-heure dans la salle d'attente, gesticulant avec violence, se disant à lui-même : « Oh I ils me le payeront bien un jour! ils me le payeront! »
Dans les petites cours allemandes, on jeta feu et flamme contre la trahison de l'Autriche.
L'acceptation par le cabinet de Pétersbourg des quatre garanties ne fut pas cependant sans lui être d'un effet très utile. Elle n'avait pas arrêté la signature du traité, elle permit du moins à l'Autriche de décliner encore l'obligation de poser le casus belli. Le lendemain même de la signature, Buol écrivait à Hûbner que l'adhésion de la Russie était complète, que ses intentions lui semblaient sérieuses et qu'il y avait lieu de se prêter à des négociations. Et alors, tandis qu'on se battait en Crimée, on commença à négocier à Vienne (15 mars). Une nouvelle conférence s'ouvrit pour régler les quatre garanties acceptées en principe et l'action diplomatique s'engagea en même temps que se poursuivait l'action militaire, la première modérant ou accélérant son allure suivant les péripéties de la seconde.
Le roi de Prusse fut convié à s'annexer au traité par l'Autriche sèchement, par l'Angleterre vivement, par la France violemment. « Après tout, disait notre ambassadeur Moustier, nous préférerions vous voir franchement alliés à la Russie, parce qu'alors les positions seraient nettes et le champ de bataille tout à fait indiqué. » Le cabinet autrichien demanda à Berlin plus que l'annexion au traité, la mobilisation, en vue de la nécessité peut-être prochaine de passer à l'offensive.
Le roi de Prusse, inébranlable, répondit à l'invitation des puissances qu'il attendait de connaître l'interprétation donnée aux quatre points
(5 janvier 4855). Quant à la demande de mobiliser, il la rejeta avec indignation. « L'idée d'une attitude offensive contre la Russie Tavait sérieusement blessé; TAutriche le trouverait prêt à la défensive, jamais à T offensive. » Sous son influence, la Diète, à laquelle Tinvilation de mobiliser avait été également transmise, s'y refusa; elle n'accorda que la mise sur pied de guerre des contingents fédéraux en vertu de l'article 2 du pacte fédéral, et non en vertu du traité du 20 avril, dont l'objet lui paraissait atteint (8 février). « Prenez garde, dit Moustier à Bismarck, de passage à Berlin, que cette politique du Roi ne vous conduise à léna. — Pourquoi pas, riposta Bismarck, à Leipsick ou à Waterloo? »
On punit le roi de Prusse en le mettant à la porte de cette nouvelle conférence. On lui dit que la première à laquelle il avait participé était dissoute, qu'il ne serait admis à la nouvelle que s'il adhérait d'abord au traité du 2 décembre.