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CHAPITRE IV

Ainsi donc, avant même le triomphe définitif de nos armes, le résultat pratique cherché par Fempereur Napoléon dans la guerre de Crimée était atteint. La Sainte-Alliance était rompue, T Autriche, dans des relations aigres avec la Prusse, avait allumé au cœur de la Russie un violent désir de vengeance. Napoléon III avait été aussi habile et aussi heureux dans les négociations pendant la guerre que dans celles qui l'avaient amenée. Il revint alors à Tidée qu'il n'avait jamais abandonnée, de pousser le Piémont en avant. Le traité du 2 décembre, par lequel TAutriche avait adhéré, dans une mesure qu'on ignorait, à Talliance franco-anglaise, avait été pour les Piémontais, et pour Cavouren particulier, une cruelle déconvenue; ils craignirent d'avoir été le prix de l'accord. L'Empereur se hâta de les rassurer; il fit savoir à Turin, par toutes les voies, que ses rapports nouveaux avec l'Autriche n'entraînaient pas le refroidissement

des relations amicales avec le Piémont, et ne diminuaient pas Fimportance qu'il mettait à en assurer Tintimité. Il en donna aussitôt une preuve en invitant officiellement, ce qu'on n'avait fait encore que confidentiellement, le cabinet de Turin à s'unir à Talliance occidentale (H décembre).

L'Angleterre nourrissait le même dessein, quoique dans des vues bien différentes. Elle eût voulu attirer à elle, à titre d'auxiliaires soldés, les troupes piémontaise?, obviant ainsi à l'insuffisance numérique des siennes vis-à-vis des armées françaises; sa demande d'adhésion avait été précédée d'une proposition officieuse de mettre un corps de troupes à sa solde. Le Roi n'admit pas que ses soldats pussent devenir des mercenaires. Quant à la demande d'adhésion, il alla en un mot à la seule objection raisonnable, il écrivit à Dabormida : « Faites votre possible pour savoir les conditions secrètes stipulées par l'Autriche dans l'adhésion à la triple alliance, je ne voudrais pas qu'il y eût quelque article concernant la conservation de l'intégrité du territoire italien, cela changerait bien notre alliance et il faut en être sûr avant. — Ciao, cher ami, en avant marche, et soyez gai. » — Puis, sans plus insister, il recommanda l'adhésion pure et simple, immédiate. Mais Dabormida n'était ni aussi clairvoyant ni aussi flexible ; il recommença son antienne, les séquestres, les garanties, etc. Ces exigences imprudentes dévoilaient trop tôt la pensée qu'il fallait tenir encore

cachée , risquaient de rejeter en arrière l'Autriche à peine engagée; de plus elles étaient inutiles : appeler le Piémont sur le champ de bataille, n'était-ce pas, qu'on le dît ou non, poser implicitement la question italienne, et lui ouvrir la prochaine conférence; à la conclusion de la paix, pourrait-on refuser d'entendre les doléances du compagnon d'armes dont on avait accepté le sang? L'Empereur, toujours inépuisable de bienveillance, accueillit néanmoins ces prétentions, mais Clarendon les repoussa, à la surprise du cabinet sarde. L'Empereur conseilla de ne pas insister et de signer sans conditions : il ferait son possible pour obtenir la levée des séquestres; alors les fortes têtes de Turin opinèrent à refuser. Cette fois le Roi le prit fort mal : — a Je suis très mécontent, dit-il à Gramont; je ne suis pour rien dans ces hésitations, et ces conditions, je les trouve stupides*. Si nous y allions franchement et promptement, nous y gagnerions bien davantage. Quant à moi je suis d'avis qu'il faut s'allier de toute confiance, sans restrictions ni réserves, ou ne pas s'allier du tout. L'Empereur et moi, nous avons échangé des assurances d'amitié formelles, il a ma parole, j'ai la sienne, nous sommes incapables de

1. Le Roi n'a pas voulu dire que ces conditions fussent stupides en elles-mêmes, car elles étaient raisonnables, et il les avait approuvées. Il les trouvait stupides comme inopportunément proposées et comme préalable sine qua non d'une alliance qui procurerait des avantages plus considérables et par-dessus le marché la levée des séquestres.

flous tromper, et cela me suffit. Si nous sommes iattus en Crimée, nous nous en tirerons toujours, et si nous sommes vainqueurs, eh bien! cela vaudra mieux pour les Lombards que tous les articles qu'ils veulent joindre au traité. »

Le Roi toutefois eût été embarrassé constitulionnellement si Cavour n'eût pas été de son avis; le premier ministre et lui pensant de même, l'embarras ne fut pas long. Après des débats puérils et aigres sur des notes, contrenotes, protocoles*, Dabormida donna sa démission. Cavour accepta de le remplacer, et l'accession fut signée (10 et 26 janvier 1855) au traité du 8 avril 1853, conclu entre l'Angleterre et la France. Le Piémont s'engageait à fournir un corps d'armée de 15 000 hommes et l'Angleterre lui promettait un emprunt de 25 millions.

La résurrection du Piémont commençait. Naturellement l'opposition révolutionnaire, la même dans tous les pays, ne le comprit p9,s. Selon Mazzini, l'adhésion était une véritable alliance avec l'Autriche, l'abdication morale de Tunique principal sur lequel pussent reposer encore les espérances italiennes; c'était un nouveau Novare sans lendemain. Brofferio, le Jules Favre sans fiel du Piémont, disait: « Nous qui avons levé l'étendard d'une nation ressuscilée, qui parlons tous les jours de l'indépendance italienne, participerons-nous à une guerre d'usurpation qui

1. Ceux que cela intéresse trouveront tous les détails très bien présentés dans les deux livres de M. Luigi Chiala : VAlleanta di Crimea; Vita di Dabormida,

commence par une agression contre la Grèce, la Moldavie et la Valachie, et par l'oppression de la Pologne! » — Revel, Menabrea, qui s'étaient prononcés en faveur de Falliance tant qu'ils y avaient cru le ministère contraire, l'attaquèrent, • insistant sur les périls de l'expédition^ sur l'absence d'engagement de la part des puissances alliées ; on n'avait pas le droit d'aller ainsi dépenser au loin, au profit d'autrui, le sang et l'argent du pays. La Margherita, Piémontais de l'ancienne tradition, ancien ministre de Charles- Albert, se scandalisait qu'on se lançât sans s'être assuré d'un avantage positif. — Dans les arrangements diplomatiques conclus par la cour de Sardaigne, il n'y en avait aucun, disait-il, dans lequel on eût formellement stipulé une acquisition territoriale. — Ceux qui, comme d'Azeglio, approuvaient, ne le faisaient pas sans trouble : — Je vote le traité, disait-il, mais je ne le regarde pas comipe quelque chose de fort gai. — Cavour lui-même considérait qu'il encourait une terrible responsabilité par ce saut dans l'inconnu. Néanmoins il repoussa sans fléchir, aidé par Rattazzi, la double attaque de l'opposition coalisée. « Je suis certain, s'écria-t-il fièrement, que les lauriers de nos soldats prépareront les destinées futures de ritalie plus que ne l'ont fait ceux qui ont cru en opérer la régénération par des déclamations et des écrits. » Le traité fut sanctionné par la Chambre et par le Sénat.

Aucun des princes italiens n'imita le Piémont. Le roi de Naples resta imperturbablement fidèle,

malgré les efforts de la France et de l'Angleterre, à la cause du Tsar ; il défendit l'exportation des grains et des farines, et dans une certaine mesure du bétail. Le duc de Modène appelait à mains jointes, sur les armées alliées, les calamités de Moscou et qualifiait Napoléon III de brigand. La cour de Rome elle-même, sollicitée d'accorder un encouragement aux défenseurs de la foi othodoxe contre ses ennemis schismatiques, se refusa à sortir de la plus stricte neutralité.

A peine le traité voté, l'existence du ministère, qui seul pouvait en assurer l'exécution, fut compromise. La lutte engagée par Cavour contre la Curie romaine avait continué par la présentation d'une loi sur les congrégations religieuses et leurs biens. Cavour en avait excepté les Sœurs de charité : « J'aurais préféré, dit-il, abandonner dix fois le ministère que de me rendre coupable d'un acte qui nous ferait un tort immense aux yeux de l'Europe. » Nojiobstant, le déchaînement du clergé contre cette nouvelle atteinte à sa suprématie fut encore plus violent qu'il ne l'avait été contre la loi Siccardi et le mariage civil. Le Roi en était bouleversé; sa femme et sa mère l'assiégeaient de leurs supplications, disant qu'elles mouraient de chagrin par lui. Il se plaignait que l'affaire fût beaucoup plus épineuse qu'on ne la lui avait présentée. « Celui

qui doit avoir tous les désagréments, c'est moi, écrivait-il à La Marmora, car pour vous autres, lorsque vous êtes a mal partito, je sais bien coinme vous faites; moi je reste dans la sauce. » Cavour n'était pas non plus à Taise; son frère Gustave, avec lequel il vivait dans les rapports les plus affectueux, très dévoué au Pape et aux jésuites, ne cessait de le tourmenter de ses objurgations. « Dieu me garde, disait-il alors, de toucher encore à de semblables questions; je préférerais non seulement sortir du gouvernement, mais m'enfuir aux États-Unis. »

La Providence parut s'en mêler et prononcer son noli me tangere : coup sur coup le Roi perdit sa mère, sa femme, son frère tendrement aimé (12, 20 janvier, 10 février). — « C'est l'avertissement divin », s'écrièrent les cléricaux. Cette fois le Roi fut accablé, vaincu; d'accord avec Tévêque Calabiana, sénateur, il prépara un projet de transaction qui était en réalité l'abandon de la loi. Cavour, malgré tout, ne capitule pas et envoie sa démission. La colère publique se déchaîne; les plus modérés tels que d'Azeglio s'émeuvent : — «Je le dis à Votre Majesté, les larmes aux yeux, et agenouillé à ses pieds, qu'EUe ne s'engage pas plus avant dans la route qu'EUe a prise! Il est encore temps; qu'EUe reprenne l'ancienne: une intrigue de fj^ati a réussi à compromettre en un jour l'œuvre de son règne, à agiter le pays, à obscurcir sa réputation de loyauté. » Une foule exaspérée envahit la place du Palais. Le Roi, à une fenêtre, la regardait s'avancer ;

ayant à ses côtés son valet de chambre Anzano, qui, l'ayant vu naître, jouissait de sa pleine familiarité. (( Si j'en finissais avec cette démonstration?lui dit-il. — Et si, au contraire, après, on en finissait avec nous? » répliqua Anzano. — Peu après, un autre serviteur, envoyé en quête de renseignements, arrive tout interdit, n'osant parler. « Mais parle donc, lui dit le Roi impatienté. :— C'est que, Majesté, j'en ai entendu une bien grosse. — Mais parle donc, cela ne me fait rien, riposte vivement le Roi. — Eh bien, on dit que Votre Majesté est un birbante, un coquin. » Le Roi frappe un coup de poing sur la table, en l'accompagnant d'un juron piémontais, et il n'ajoute rien. Peu d'instants après, il rappela Cavour, et, moyennant quelques adoucissements, la loi fut reprise et votée.

Les hésitations de Charles-Albert en une crise pareille eussent été interminables, il eût passé mille fois du oui au non; en Victor-Emmanuel, elles ne durèrent que quelques jours, et ce furent les dernières. Il avait déjà pris son parti d'acquérirla royauté d'Italie par n'importe quels moyens politiques ; les scrupules religieux le troublaient encore, il les secoua; désormais, il n'aura plus ni timidités, ni hésitations : il ne s'arrêtera plus que pour délibérer sur le meilleur moyen de tourner ou d'enlever l'obstacle; quelque audacieux que soit Cavour, il ne le sera jamais plus que son roi.

Cavour put alors se consacrer sans arrièrepensée à la conduite politique et financière de

rexpédition de Crimée. Les Anglais, n'ayant pu obtenir les troupes piémontaises à titre de mercenaires, eussent voulu les placer directement sous les ordres de leur général. La Marmora se refusa même à cela, et exigea d'être mis sur le même pied que les autres chefs d'armée et de ne dépendre comme eux que du conseil de guerre commun. Il se rendit à Paris afin de se concerter avec l'Empereur (mi-février à mi-mars).

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