EFFET A VIENNE ÉCHEC DE LA CONFÉRENCE
Nicolas, depuis le commencement des hostilités, était en proie aux plus douloureuses émotions. La certitude des dispositions ingrates de rAutriche Favait navré; il avait fait enlever de devant ses yeux, en cachant ses larmes dans ses mains, la statuette du jeune Empereur qu'il faisait porter partout avec lui. Peu de temps après, passant devant le monument équestre de Sobieski, qui, lui aussi, avait été un sauveur peu payé de retour, il s'était écrié : « Voilà Imbécile I^, je suis Imbécile II. » — Quand Taide de camp envoyé de Crimée après l'Aima eut dit : « Sire, votre armée s'est couverte de gloire, mais... », il ne le laissa pas terminer, et le chassa avec des imprécations. Quelques moments après il le rappela, et le visage tout bouleversé , d'une voix impérieuse : « La dépêche !
— Pas de dépêche, répondit laide de camp. Le prince Menschicow était très pressé... » Il eut alors un nouvel accès de fureur. « Pressé? que voulez-vous dire? est-ce qu'il courait?» Enfin il se décida à entendre la vérité. D'une fureur délirante, il tomba à un abattement désolé ; il crut Sébastopol et la Crimée perdus. Il se coucha, ne recevant personne, une cruche d'eau d'orge à côté de son petit lit. Les nouvelles de Crimée devenues moins mauvaises, on essayait de le consoler; il cria avec colère : « C'est vous qui m'avez amené à ceci, m'avez poussé à cette guerre en me parlant du parti de la paix en Angleterre; oui, c'est vous, c'est vous qui m'avez persuadé que les Anglais faisaient du commerce, mais qu'ils ne se battaient pas. Quittez-moi! »
Balaklava et Inkermann furent des coups de foudre qui labourèrent le cœur du vieux chêne déjàdépouillé de sa triomphante couronne. <c Que la volonté de Dieu soit faite! écrivait-il à Michel Gortschacow, je porterai ma croix jusqu'à l'épuisement de mes forces. » Le traité du 2 décembre lui apporta une amertume nouvelle. Il essaya d'obtenir du roi de Prusse qu'il répondît à son exclusion de la Conférence par une alliance déclarée avec lui, dans laquelle l'aurait suivi l'Allemagne tout entière irritée de la trahison de l'Autriche. Il valait mieux, répondit le roi de Prusse, qu'il continuât à s'attacher aux pas de T Autriche, afin d'entraver sa marche vers les puissances occidentales; il craignait que, s'il se prononçait, elle ne succombât aux
soUicitalions de la France ou que TAngleterre ne frappât les côtes allemandes d'un blocus; il était obligé de tenir compte des résistances de son peuple hostile à la Russie : le plus qu'il pouvait promettre était de ne pas se laisser entraîner à prendre les armes contre lui.
Sur ces entrefaites, Nicolas apprend que les Turcs, ces misérables Turcs, débarquaient à Eupatoria, sous Omer-Pacha, pour menacer de là Simferopol, Perékop et la ligne des communications. Exaspéré, il envoie parle général Wrangel Tordre d'attaquer ces insolents qui venaient le braver chez lui. L'attaque fut repoussée. Nicolas était au lit à la suite d'un refroidissement pris dans une revue, quand il fut informé de ce nouveau déboire. Il arrête le remplacement de Mentschicow par Michel Gortschacow; mais les forces lui manquent pour signer l'ordre; il charge le Tsarévitch d'annoncer sa décision à Mentschicow par une lettre autographe.
Le médecin voyant la fin approcher par une paralysie du cœur ne cacha pas au malade la gravité de son état. L'Empereur alors remplit ses devoirs religieux, puis se penchant vers son fils, lui dit en l'embrassant tendrement : « J'ai voulu prendre sur moi tout ce que ma tâche renfermait de pénible et te laisser un empire en paix, bien ordonné, heureux; la Providence en a décrété autrement; maintenant je vais prier pour la Russie. Après la Russie, je vous ai aimés plus que tout au monde. » Il ajouta encore : « Dites à mon cher Fritz de continuer à être
notre ami et de rester fidèle aux dernières paroles de papa. »
— Il est mort! se dit-on dans tout l'Empire, à voix basse, tant on craignait encore que son ombre redoutable ne sortît du tombeau pour imposer le silence !
Le nouveau Tsar Alexandre II se plaça sous l'égide de la tradition paternelle : « Je persévère, dit-il au corps diplomatique, dans la ligne des principes qui ont servi de règle à mon oncle et à mon père. Ces principes sont ceux de la Sainte- Alliance, et si cette Sainte-Alliance n'existe plus, ce n'est certes pas la faute de mon père... Ses intentions sont toujours restées droites et légales, et si, en dernier lieu, elles ont été méconnues par quelques-uns, je n'ai pas de doute que Dieu et l'histoire ne lui rendent justice. La parole de mon père m'est sacrée; comme lui je suis prêt à tendre franchement la main à une entente sur les conditions qu'il avait acceptées. »
Avant même que son père eût rendu le dernier soupir, le nouvel empereur avait invité le successeur de Mentschicow à se rendre immédiatement à Sébastopol, emmenant avec lui toutes les troupes disponibles de l'armée du Danube, décision qui aurait dû être prise dès août 1854.
L'Autriche était aussi inquiète des négociations des puissances occidentales avec le Pié-
mont que celui-ci l'avait été du traité avec l'Autriche. Notre ambassadeur à Vienne, qui le savait, en avait prévenu l'Empereur. « Quoi qu'on fasse, écrivait-il, la Sardaigne ne saurait être accceptée ici comme une alliée sincère; même réunies au drapeau de la France, les couleurs sardes ne seront jamais, aux yeux des Autrichiens, que des enseignes ennemies; un traité avec la Sardaigne deviendra un obstacle sérieux au développement complet de l'alliance cimentée par le traité du 2 décembre. » Ces prévisions de Bourqueney se réalisèrent aussitôt. Aucun rapprochement ne s'opéra entre les nouveaux alliés ; malgré l'autorité que lui donnaient ses sympathies bien connues en faveur de l'Autriche, il n'obtint pas la levée des séquestres.
A l'ouverture de la Conférence de Vienne (15 mars), Buol refusa sèchement d'admettre les plénipotentiaires sardes. Cavour cependant s'appliquait avec tact à adoucir les hostilités. Il fit dire à Buol par son ambassadeur que s'il consentait à la levée des séquestres, il était prêt à rétablir les bons rapports; attentif à ne pas embarrasser ses alliés, il maintint en principe son droit de paraître à la Conférence sans s'obstiner à l'exercer; son ambassadeur à Constantinople ayant fait allusion, dans un discours au Sultan, aux événements de 1848 et 1849, il l'en reprit. Ni Buol, ni François-Joseph ne se laissèrent toucher, et de ce moment fut fermement arrêtée en eux la volonté de ne pas pousser le traité du 2 décembre jusqu'à la guerre.
La mort de Nicolas avait atterré François- Joseph. Il s'était rendu en personne chez Gortschacow et lui avait exprimé sa profonde douleur de perdre un ami éprouvé au moment où il espérait lui donner des preuves de sa gratitude et de son retour aux anciennes voies. En effet, dans la Conférence, quoique le ressentiment de Gortschacow ne lui rendît pas la tâche facile, Buol s'efforça de faire prévaloir les intérêts de la Russie. On fut vite d'accord sur les deux premiers points, la suppression du protectorat russe dans les Principautés, et la libre navigation du Danube. On cessa de s'entendre sur le troisième, la restriction de la puissance navale de la Russie dans la mer Noire. John Russell et Drouyn de Lhuys furent envoyés à Vienne, afin de faciliter l'accord.
Le choix était entre deux combinaisons : déclarer la mer Noire neutre et en exclure toutes forces militaires quelconques, excepté celles de police, ou limiter le nombre des navires que, soit la Turquie, soit la Russie, soit les puissances européennes pourraient y entretenir. Le système efficace était celui de la neutralisation. Buol le repousse parce que la Russie ne s'y résignerait pas et il patronne la limitation des forces navales, mais d'une façon divertissante : la limitation consistera, non à diminuer les forces de la Russie au début de la guerre en 1853, mais à lui interdire de les augmenter. Ainsi on se serait égorgé depuis tant de mois et on continuerait à le faire pour assurer à la Russie, par un
arrangement international, Télat militaire naval dont elle jouissait avant la guerre.
Pour amener les deux ministres à cet arrangement, Buol les joue comme de véritables novices. Il était certain de l'assentiment empressé de la Russie, puisqu'il avait stipulé tout ce qu'elle pouvait obtenir; il gonfle la voix, et il déclare qu'assurément ses exigences sont modestes, mais qu'il les imposera par un ultimatum au bout duquel sera un casus belli. Tant qu'on s'en tenait à des propositions auxquelles la Russie n'aurait pas accédé, il n'avait pas voulu entendre parler d'ultimatum et de casus belli; dès qu'on en vint à des conditions favorables auxquelles la Russie se prêterait volontiers, il mit fièrement la main sur la garde de son épée. Ni John Russell, ni Drouyn de Lhuys ne s'aperçoivent de la mystification; les mots ultimatum, casus belli, que depuis tant de mois ils essayent en vain d'arracher à Buol, leur tournent la tête, ils acceptent
Buol espérait du coup rentrer en grâce avec la Russie et en même temps obtenir la reconnaissance des alliés, mais il restait tourmenté d'un dernier cauchemar : le Piémont, ce Piémont dont les troupes étaient en Crimée et qui, par là, s'établissait de plus en plus au regard de l'Europe comme le représentant de l'Italie. Il se surpasse dans la solution de cette difficulté. Drouyn de Lhuys avait dit à l'empereur François-Joseph, dans sa première audience : — « Ce qui m'a conduit à Vienne, c'est bien moins le désir de faire la paix avec la Russie que de féconder F alliance
avec F Autriche. Aux yeux de la vraie politique, la question d'Orient, malgré sa haute importance, est ici une question secondaire. » — Dans sa dernière audience, François-Joseph reprend cette idée comme sienne : — « J'espère que T Empereur trouvera qu'une alliance perpétuelle entre nous pour défendre sur terre et sur mer l'Empire ottoman contre la Russie vaut mieux qu'un chiffre plus élevé (dans la limitation des forces navales) ... » — Il ne s'agissait plus d'une convention militaire provisoire, bornée à la durée d'une guerre, mais d'une alliance sans limite de temps, et nunc et souper, entraînant garantie réciproque des territoires, par conséquent de la Lombardie et de la Vénétie. Du coup la question italienne était supprimée, enterrée. Drouyn de Lhuys consent toujours.
Les ministres anglais se préoccupaient peu de briser les chaînes de l'Italie, mais beaucoup d'affaiblir la puissance navale russe : à l'idée que, loin d'être affaiblie, elle serait maintenue, ils bondirent et désavouèrent Russell. L'Empereur, au contraire, se préoccupait moins d'affaiblir la Russie que de la brouiller avec l'Autriche. 11 ne désavoua d'abord son ministre que du bout des lèvres, par condescendance envers ses alliés. Mais quand Drouyn de Lhuys, de retour à Paris, lui expliqua ses motifs, il bondit plus encore que les Anglais. Il avait entrepris cette guerre pour frayer la voie à l'indépendance de l'Italie, et il la conclurait par un pacte d'amitié avec son impitoyable oppresseur! C'eût été une effroyable
déviation! Drouyn de Lhuys. fut congédié, et remplacé parWalewski (15 mai 1855)*.
Le départ de Russeli et de Drouyn de Lhuys mettait fin à la conférence de Vienne. Au lieu de compléter ses armements, FAutriche congédia 60000 hommes de sa réserve, et malgré les instances multipliées venues de Paris et de Londres, refusa de passer de Tattitude défensive à la guerre.
a Ne vous en étonnez pas, écrivait Fexpérimenté Palmerston à Napoléon III, victorieux en Crimée, nous commanderons Tamitié et peutêtre l'épée de F Autriche ; n'ayant pas le succès en Crimée, nous ne disposerons pas même de sa plume (28 mai 1855). » Jusque-là, les puissances occidentales avaient caressé le cabinet de Vienne pour obtenir son concours actif, on ne le ménagea plus que pour conjurer son hostilité.
1. M. Bernard d'Harcourt, avec sa pénétration habituelle, dit : « La campagne d'Italie était en germe dans Tinsuccès des conférences de Vienne. » Il aurait dû ajouter : et Tin- SQccès des conférences de Vienne tient à ce que l'Empereur aTait entrepris la guerre de Grimée surtout pour préparer la campagne d'Italie. Ce n'est pas alors que le principe des nationalités se substitua subitement dans son esprit à l'ancieone politique, il y avait toujours dominé .