CHAPITRE VI
(( Le Souverain doit avoir des armées nombreuses et les commander en personne », a dit La Bruyère. L'Empereur pensait de même; il s'était laborieusement appliqué à se rendre maître delà science de la guerre; il connaissait les campagnes de son oncle jusqu'en leurs moindres détails, et il avait acquis de l'autorité en matière d'artillerie. Roon, à Strasbourg, fut frappé de son goût pour les sujets militaires et de la compétence avec laquelle il les traitait. Il souffrait des souffrances de nos soldats et brûlait d'autant plus de les partager que le nom de Napoléon n'était plus représenté à l'armée; de plus, il jugeait le plan de campagne défectueux. Impatient, il voulait aller exécuter lui-même la manœuvre à laquelle ses généraux se refusaient. Il aurait rassemblé à Constantinople une nombreuse armée de réserve, serait venu en prendre le commandement, et avec elle se serait porté vers Simferopol, sur les derrières de l'ennemi.
aurait livré une grande bataille qui eût décidé du sort de Sébastopol et après laquelle il serait rentré dans sa capitale.
Quelques rares amis Fencouragèrent. Il ne courait pas plus de danger là qu'ailleurs et conquérait un grand prestige ; cela confondrait les déclamations démagogiques contre cet Imperator qui donnait des fêtes et se prélassait aux Tuileries tandis que ses soldats tombaient sur le sol glacé de la Crimée.
La plupart de ses ministres, de ses familiers, essayèrent au contraire de le retenir. Vaillant considérait que son absence créerait un très grand danger intérieur : si un général échouait devant Sébastopol, le malheur était réparable ; le risque serait trop sérieux si Téchec était pour le souverain. — Il ne serait pas même bien reçu par les troupes, disait Fleury; elles lui étaient attachées comme Empereur, mais elles n'aimaient pas à être commandées par d'autres qu'un homme du métier, et elles le regardaient comme un civil. — Castellane disait à l'Empereur: « J'ai demandé à un sous-préfet l'effet que produisait la nouvelle du départ de Votre Majesté, il m'a répondu : Chacun dit : quel malheur! les affaires s'arrêtent. » — Persigny ne conservait aucune mesure : Il fallait empêcher ce départ à tout prix, dût-on faire la paix pour cela, car s'il y va, l'armée est perdue at il y a une révolution; l'Empereur n'avait pas le droit d'abandonner la France qui s'était donnée à lui; nouveau Charles XII, il courait à sa perte;
Sébastopol serait son Pultava. — Canrobert dis-* suadait de venir : si TEmpereur prenait le codqimandement de Tarmée, la Russie accumulerait en Crimée tout ce qu'elle avait de forces disponibles et la lutte y prendrait des proportions formidables. — Par contre l'Intendant Bondurand croyait que la présence du souverain donnerait un grand élan aux troupes, les porterait à tout oser et à tout braver ; personne ne discuterait sa volonté et ne se refuserait à lïmpulsion qu'il donnerait; sans doute il y avait quelque péril à ce parti, mais on ne fait rien de grand sans risquer quelque chose*.
L'Empereur étant de ceux qui sont toujours disposés à risquer beaucoup pour accomplir quelque chose de grand, laissait dire, commandait ses équipages, sa tente; uniquement préoccupé de ne pas compromettre « l'alliance », comme on disait alors.
Elle faillit l'être après la bataille de l'Aima^ Un bulletin de Saint- Arnaud, publié dans V Officiel, permettait d'induire que le maréchal avait la haute direction des mouvements des forces britanniques, et que l'issue de la bataille avait jusqu'à un certain point été rendue douteuse par le retard des troupes anglaises ^ Les Anglais