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A Walewski, 16 décembre i85o

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Les fêtes de Paris excitaient les désirs pacifiques dans la nation. L'Empereur les ressentait par d'autres considérations. Depuis le commencement de la guerre, il avait été préoccupé de faire quelque chose en faveur de la Pologne ; il avait chargé Drouyn de Lhuys de dire à Londres qu'après la chute de Sébastopol, la guerre, jusque-là à moitié maritime, deviendrait nécessairement continentale, et qu'en compensation des sacrifices que lui imposerait cette nouvelle lutte la France réclamerait la restauration d'un royaume de Pologne (26 mars 1855). Clarendon avait répondu que cette initiative était impolitique et impraticable. En dépit de ce mauvais succès, il proposa au ministère anglais par Walewski de faire du rétablissement du royaume de Pologne, dans les conditions stipulées par le Congrès de Vienne, un des objets essentiels de la négociation de la paix. Clarendon refusa derechef, craignant que les gouvernements des deux pays ne perdissent l'appui de l'opinion publique si l'on savait que la reconstitution de la Pologne serait une condition ^m^^'î/a non de la paix (15 septembre 1855).. Sur ce refus, Walewski fit à l'Autriche la même proposition, et elle fut encore moins agréée qu'à Londres.

L'honneur militaire satisfait par la prise de Sébastôpol, l'Empereur alors ne trouva plus

aucun intérêt à continuer une guerre d'où la Pologne ne retirerait aucun bien. Pourquoi d'implacables hostilités? Quel profit à la destruction des forces navales de la Russie? Et qui sait si dans le rapprochement on ne trouverait pas ce qu'on n'avait pu trouver dans la lutte?

Néanmoins il ne cessa point d'élaborer des plans de campagne ; il envoya Canrobert en Suède chercher une alliance; dans son discours de clôture de l'Exposition universelle (16 novembre 1855), il provoqua l'Autriche à sortir de son immobilité égoïste : a Au milieu d'un grave conflit européen, l'indifférence est un mauvais calcul et le silence une erreur. » En réalité, la paix était sa seule préoccupation : <( La France, dit-il encore dans son discours, n'a de haine contre personne. » 11 autorisa Morny à engager des pourparlers confidentiels avec Gortschacow. Il était déjà question d'une entrevue à Vienne entre ces deux personnages lorsque Nesselrode chargea son gendre Séebach, représentant du Gouvernement saxon auprès des Tuileries, de poursuivre la conversation avec Walewski.

Les paroles presque comminatoires de l'Empereur, le voyage triomphal de Victor-Emmanuel avaient fait ouvrir l'oreille à Buol; il se réveilla tout à fait en apprenant, par une indiscrétion de Beust, ministre en Saxe, les pourparlers confidentiels de Paris. Il fut épouvanté par la perspective d'un arrangement direct entre la France et la Russie qui menacerait l'Autriche à la fois sur le Mincio et sur le Danube, Paraissant tout

igniDrer, il offrit à l'Empereur d'intervenir en médiateur, décidé, si sa médiation n'était point acceptée, à poser un ultimatum, et il en arrêta les termes avec notre ambassadeur. L'Empereur approuva, fit envoyer le projet à Palmerston, l'engagea à le signer. — Signer! répondit celuici, pas du tout; cela est trop anodin : la nation anglaise serait enchantée de conclure la paix pourvu que cette paix assurât les objets de la guerre, mais à une paix insuffisante elle préférerait la continuation des hostilités; sans autre allié que la Turquie, elle se sent en état de supporter le fardeau et de se tirer d'affaire. — Et moi, de mon côté, répondit tranquillement Napoléon, si la guerre continue, je soulèverai partout les nationalités. »

Cette menace donna à penser à Palmerston et le calma. On lui promit d'insérer les stipulations relatives à la mer Noire dans le traité entre les belligérants, non dans un traité séparé entre la Russie et la Turquie, et on consentit à ajouter aux quatre garanties de la Conférence de Vienne, deux aggravations proposées l'une par l'Autriche, l'autre par l'Angleterre.

L'aggravation autrichienne consistait dans l'addition, au premier article relatif aux Principautés danubiennes, des mots rectification de frontière j ce qui impliquait une cession d'une partie de la Bessarabie. L'aggravation anglaise était un article réservant aux puissances belligérantes le droit de présenter, dans l'intérêt de l'Europe, des conditions particulières en sus des

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quatre garanties. L'Angleterre eût voulu encore étendre à la mer d'Azow le principe de la neutralisation, raser Nicolaïef, demander une indemnité de guerre, conditions auxquelles, quoi qu'il dût advenir, la Russie ne se serait jamais pliée. La résistance de l'Empereur empêcha ces exigences. Le programme convenu, TAutriche le notiBa à Tempereur Alexandre sous forme d'ultimatum (20 décembre 1855). François-Joseph essaya d'adoucir la démarche par une lettre autographe et pria le roi de Prusse de l'appuyer. Frédéric- Guillaume écrivit à son neveu une lettre pressante : « Votre Majesté Impériale sait, par tout ce que le baron Werther, ambassadeur de Prusse à Pétersbourg, a eu l'occasion de dire à votre cabinet, ainsi que par les considérations qu'il a soumises à votre appréciation personnelle, le prix considérable que j'attache à la conclusion d'une paix juste et stable. Je suis fermement convaincu que Votre Majesté a reconnu dans le langage sincère et loyal de mon ministre l'intérêt profond et sincère que je porte à la Russie et à son Empereur. C'est ce sentiment qui me pousse cette fois encore à m'adresser à vous personnellement, mon bon et cher Alexandre. Déjà des propositions ont été présentées à votre cabinet, dont l'adoption pourrait rétablir une paix stable. Je m'abstiens de toute appréciation sur la valeur de ce document qui ne m'a été communiqué qu'après son envoi à Saint-Pétersbourg, mais je ne serais pas animé de ce zèle pour la paix, que ma conscience m'impose, dans la cir-

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constance présente, de vous demander, cher neveu, d'aller aussi loin que possible dans des concessions qui peuvent servir les véritables intérêts de la Russie, ceux de la Prusse ellemême et enfin les intérêts de l'Europe entière qui souffre de la prolongation sans fin de cette terrible guerre. Je tremble, mon bon et cher Alexandre, quand je mesure Tétendue de la responsabilité qui pèse sur nous deux, sur moi, si je ne réussis pas, à Taide de cette lettre, à vous inspirer le désir de mettre fin à la situatioh présente, sur vous, cher et bon Alexandre, si vous fermez les yeux devant le danger de la menace sérieuse de tous les gouvernements réguliers d'Europe. Que Dieu inspire, cher Alexandre, votre résolution et qu'il nous rende bientôt les bienfaits d'une paix universelle ! »

Napoléon IIl, par l'intermédiaire de l'envoyé saxon, fit presser aussi l'empereur Alexandre de répondre favorablement. — Toutes les chances, faisait-il dire, sont pour les alliés. A quoi mènerait une prolongation de la lutte? à l'effusion du sang, à des dépenses énormes, dont l'Autriche seule tirerait profit. Il avait le sincère dessein de se rapprocher de la Russie, et il s'était employé à modérer les exigences anglaises, mais il fallait, pour terminer la guerre, que le Tsar se résignât à des sacrifices : ceux qu'on lui demandait n'étaient pas trop lourds et ne compromettaient pas ravenir; le désir non dissimulé du ministère anglais qu'ils fussent repoussés devait décider à les accepter.

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Nonobstant ces pressantes recommandations, le Tsar ne se décida pas à souscrire entièrement aux conditions autrichiennes. Il répondit par de nouvelles propositions limitant les empiétements qu'on projetait sur lui. Buol ne consentit pas même à porter les amendements russes à la connaissance des alliés; il exigea un oui ou un non; au cas d'un non, l'ambassadeur autrichien demanderait aussitôt ses passeports. Cependant, il consentit à donner verbalement l'assurance que la cession territoriale en Bessarabie serait soumise à un Congrès, et que les demandes réservées dans l'article cinq ne consisteraient ni en indemnités, ni en nouvelles cessions territoriales.

— N'acceptez pas, télégraphia Gortschacow en* transmettant cette inexorable réponse, adressezvous directement à Paris, vous y obtiendrez de meilleures conditions. — Morny lui avait en effet laissé entrevoir que l'Empereur, irrité des tergiversations de l'Autriche et les yeux déjà- tournés vers l'Italie, accueillerait l'ouverture et n'exigerait pas une cession en Bessarabie. Nesselrode ne partageait pas cette confiance ; il ne soumit même pas la suggestion au Tsar.

Ainsi fut posé à la Russie le doute d'honneur qui se dresse dans la conscience nationale de tout peuple dont l'armée régulière est décidément

battue ou impuissante, celui qui se posa à Tltalie après Novare, àla Prusse à Olmûtz : faut-il traiter, sauf à recommencer plus tard après avoir refait ses forces? faut-il au contraire pousser la résistance à ses dernières limites et se jeter dans ce qu'on appelle la guerre à outrance? Des esprits emportés et imprévoyants proposèrent en Russie ce dernier parti comme d'autres l'avaient fait précédemment au Piémont et en Prusse. Parmi les plus autorisés était le sous -secrétaire d'État, Bloudow. — La Crimée, disait-il, peut encore se défendre, la Russie a une nombreuse armée, glorieusement éprouvée, elle a ses souvenirs, son patriotisme, sa persévérance, les difficultés que son immense territoire et son climat sévère opposent à toute invasion; elle peut attendre l'ennemi chez elle, renouveler les exemples de 1812, le laisser s'épuiser en efforts impuissants, le lasser à force de patience et attendre, pour l'accabler, le moment favorable. »

Le Tsar réunit un conseil auquel assistaient son frère Constantin, le chancelier Nesselrode, le ministre de la guerre Dolgoroukow, le ministre des biens impériaux Kisselew, les généraux Woronzow et Orlow, l'ambassadeur Meyendorw, Bloudow, etc.

Au début de ce conseil solennel, Nesselrode démontra, dans un ferme et lucide exposé, l'inanité des raisonnements des défenseurs de la guerre à outrance. Il ne fallait nourrir aucune illusion; l'ultimatum repoussé, l'Autriche se rallierait à la coalition, entraînant sans dowV.^

avec elle les Étals moyens allemands, les puissances Scandinaves et peut-être aussi la Prusse, malgré les bonnes dispositions de son Roi ; l'empereur Napoléon III retirerait sa sympathie et se jetterait définitivement dans les bras de TAngleterre. «Nous ne sommes menacés aujourd'hui qu'en Crimée, nous ne tarderons pas à l'être en Finlande, dans la Baltique, ,en Pologne. »

Kisselew, Orlow, Woronzow, Meyendorw appuyèrent fermement l'avis de Nesselrode : — La paix aux conditions proposées était pénible ; la continuation de la lutte n'en promettait pas de meilleures; au contraire, on ne pouvait prévoir qu'une paix plus humiliante encore, qui imposerait des sacrifices de territoires, d'hommes, d'argent, impossibles à calculer et affaibliraient la Russie pendant de longues années. Puisque la lutte devait forcément s'arrêter, il valait mieux ne pas attendre d'être acculé aux dernières extrémités : aujourd'hui la paix pourrait n'être qu'une trêve, si on la retardait elle laisserait le pays tellement affaibli qu'il ne serait pas, avant cinquante ans, relevé et en état d'affronter une nouvelle guerre, et pendant ce temps nombre de questions européennes se résoudraient sans la Russie et contre la Russie. »

Il y avait plus de véritable patriotisme et de sentiment éclairé de l'honneur national dans ces sages paroles que dans les déclamations ampoulées et les phrases creuses des défenseurs de la guerre à outrance. Des soulèvements natio-

naux tels que ceux de 1792 en France, de 1810 en Espagne, de 1812 en Russie, de 1813 en Allemagne, ne se décrètent pas : ils ont une spontanéité exceptionnelle qui échappe à toute prévision et surtout à toute volonté. Bloudow lui même ne maintint pas sa première opinion ; les yeux pleins de larmes, il conclut par les paroles de Choiseul : « Puisque nous n'avons pas su faire la guerre, concluons la paix. »

Cette unanimité de ses conseillers décida Alexandre à subir sans réserve l'ultimatum autrichien ; il offrit de signer sur cette base des préliminaires de paix. La nouvelle fut transmise à la reine Victoria par le roi de Prusse. Elle n'en fut pas satisfaite, car aux yeux de son peuple le but de la guerre n'était pas atteint; Cronstadt restait debout et lu chute glorieuse de Sébastopol n'avait pas fait une blessure mortelle à la puissance moscovite; les soldats anglais s'étaient montrés héroïques et leurs chefs intelligents, mais les imperfections de leur mécanisme militaire ne leur avaient pas permis de jouer dans les opérations un rôle aussi important que le nôtre ; ils se seraient rattrapés dans une expédition en Baltique où, l'élément maritime retrouvant la prééminence, ils eussent repris le pas sur nous. Aussi le désappointement en Angleterre fut'il général et profond. Le Piémont, avide de ne pas rentrer au logis les mains vides, n'ayant eu qu'une participation limitée aux batailles et aucune àl'assaut, partagea ces regrets belliqueux. L'Empereur, au contraire, ne dissimula pas son

contentement ; il avait obtenu de la guerre Tessentiel de ce qu'il en attendait.

Les préliminaires en furent signés le 1®' février 1856 à Vienne, et le Congrès qui devait les transformer en traité définitif s'ouvrit à Paris le 25 février.

L'Empereur annonça ce résultat au Corps législatif dans le plus noble langage (3 mars). Après avoir résumé les faits et rappelé la visite de la reine d'Angleterre et du roi de Piémont, il ajoutait : « Les Souverains ont pu voir un pays naguère si agité et si déshérité de son rang dans les conseils de l'Europe, aujourd'hui prospère, paisible et respecté, faisant la guerre, non pas avec le délire momentané de la passion, mais avec le calme de la justice et du devoir. Ils ont vu la France, qui envoyait 200000 hommes à travers les mers, convoquer en même temps à Paris tous les arts de la paix, comme si elle eût voulu dire à l'Europe : « La guerre actuelle n'est encore pour moi qu'un épisode; mes idées et mes forces sont en partie toujours dirigées vers les arts de la paix. Ne négligez rien pour nous entendre et ne nous forcez pas à jeter sur les champs de bataille toutes les ressources et toute l'énergie d'une grande nation. » Cet appel semble avoir été entendu, et l'hiver, en suspendant les hostilités, a favorisé l'intervention de la diplomatie. L'Autriche se résolut à une démarche décisive, qui apportait dans les délibérations toute l'influence du souverain d'un vaste empire. La Suède se lia plus étroitement à l'Angleterre et à

la France par un traité garantissant rintégrité de son territoire. Enfin, de tous les cabinets arrivèrent à Pétersbourg des conseils ou des prières. L'empereur de Russie, héritier d'une situation qu'il n'avait pas faite, sembla animé du sincère désir de mettre fin aux causes qui avaient amené ce sanglant conflit. Il accepta avec détermination les propositions transmises par l'Autriche.— L'honneur des armes une fois satisfait, c'était s'honorer aussi que de déférer au vœu nettement formulé de l'Europe. Aujourd'hui les plénipotentiaires des puissances belligérantes et alliées sont réunis à Paris pour décider des conditions de la paix. L'esprit de modération et d'équité qui les anime tous doit nous faire espérer un résultat favorable ; néanmoins attendons avec dignité la fin des conférences, et soyons également prêts, s'il le faut, soit à tirer l'épée, soit à tendre la main à ceux que nous avons loyalement combattus. »

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