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CHAPITRE IX

Walewski, ministre des Affaires étrangères, assisté de Bourqueney, ambassadeur à Vienne, représenta la France ; Buol, ministre des Affaires étrangères, et Hûbner, ambassadeur en France, r Autriche; Clarendon, ministre des Affaires étrangères, et Cowley, ambassadeur à Paris, le Royaume-Uni de la Grande-Bretagne ; Orlow, aide de camp de TEmpereur et général de cavalerie, et Brûnow, ministre plénipotentiaire, la Russie; Ali-Pacha, grand vizir, et Djémil-Bey, ambassadeur à Paris, Tempereur des Ottomans. — Cavour eût voulu envoyer d^Azeglio. Sur son refus, il vint lui-même, mais avec les plus sombres préoccupations. (( Il est possible, il est même probable, écrivait-il à Villamarina, qui devait être son second, que la mission actuelle soit le dernier acte de ma vie politique. »

Walewski fut nommé à l'unanimité président du Congrès. L'Empereur, de son cabinet, en fut le directeur réel. Les avis ont différé sur la ma-

nîère dont Walewski s'acquitta de sa tâche ; îl n'y a qu'une opinion sur l'habileté ferme et conciliante avec laquelle l'Empereur sut se conduire à travers les intérêts les plus contradictoires. Avant tout, il s'efiforça de ne manquer à aucun de ses devoirs d'allié et de marcher d'accord avec Clarendon, en même temps il sut, par de généreux ménagements, préparer des facilités à sa politique future.

Dès le début, deux questions préalables lui permettaient de donner une fois de plus au Piémont et à la Prusse des preuves de son cordial intérêt. On était d'accord d'admettre le Piémont, mais à quel titre? Walewski déclara à LaMarmora, arrivé à Paris avant Cavour, que les Sardes ne seraient admis que sur les questions auxquelles ils seraient spécialement intéressés. L'Empereur, informé, mandait le soir même le général aux Tuileries et lui donnait l'assurance que le plénipotentiaire de son pays occuperait au Congrès la place conquise par sa vaillante assistance militaire. « Je ne concevrais pas, dit-il, qu'il pût en être autrement. » — Il s'était prononcé avant l'arrivée de Cavour ^ Celui-ci n'éprouva encore quelque résistance que de Clarendon : — Vous avez trop de tact pour prendre part à des affaires qui ne vous regarderaient pas. Vous assisterez à leur discussion et penserez à autre chose. — Lisant Fétonnement sur le visage de Cavour, il ajoute : — Mais en vérité, je ne puis ima-

1. Bien entendu, selon les historiens italiens, c'est Cavour qui l'entraîna.

giner quelle serait la question qui ne vous intéresserait pas. —

La Prusse ne reçut pas d'invitation. Pour elle on mettait en doute, non comment elle serait admise, mais si elle le serait. Clarendon et Buol eussent voulu la tenir hors du Congrès, comme elle avait été en dehors de la conférence. «Tant mieux, écrivait Bismarck, nous n'en serons que plus libre. » Moins philosophe, le Roi éprouvait un profond chagrin d'une exclusion injurieuse. Il s'adressa à l'Empereur Napoléon et le conjura de faire tomber l'opposition de la Grande-Bretagne, ajoutant combien il serait heureux de lui devoir son entrée au Congrès et qu'il la lui demandait comme un service personnel, dont il conserverait une éternelle reconnaissance. L'Empereur ne réussit pas à empêcher qu'on tînt les plénipotentiaires jprussiens en pénitence quelque temps à la porte du Congrès ; il obtint enfin qu'on la leur ouvrirait aussitôt la paix signée entré les belligé* rants et qu'ils seraient admis à délibérer, non seulement sur l'acte destiné à remplacer la convention des détroits du 13 juillet 1841, dont la Prusse avait été signataire, mais sur les sujets non encore résolus, et qu'ils apposeraient leurs signatures à l'acte final.

La Russie surtout éprouva les bons procédés de l'Empereur, et il y eut quelque mérite, car les instructions données à Orlow étaient, en ce qui le concerne, pleines de réticences. On lui enjoignait de bien le distinguer de l'Angleterre. L'Angleterre était et resterait l'ennemie îrré-

conciliable et jalouse; elle désirait la continuation de la guerre ; tout autres étaient les sentiments de l'Empereur, il ne les pousserait pas jusqu'à rompre avec ses alliés, mais il est certain qu'il cherchait à s'affranchir de leur dépendance. Il fallait tirer parti de cette disposition sans aller jusqu'à nouer, s'il le tentait, une alliance prématurée; l'indétermination de sa politique commandait la défiance; sans lier la politique russe à la sienne, on devrait cependant lui laisser entrevoir l'avantage personnel d'une réconciliation qui assurerait ses droits dynastiques contre une coalition de l'Europe.

Orlow se convainquit bien vite que cet ordre de considérations n'aurait aucune prise sur l'Empereur absolument impersonnel et préoccupé de bien d'autres intérêts que de ses droits dynastiques. Avant même l'ouverture du Congrès, à la première visite, avec l'abandon souvent excessif et la loyauté constante qu'il apportait dans ses conversations, il dit inopinément : « Quelle est votre manière de voir sur les traités de 1815? Que pensez- vous de leur revision? — Orlow répondit que la question n'était pas à sa portée, qu'elle touchait aux intérêts de toutes les puissances et qu'il ne se croyait pas le droit d'exprimer une opinion personnelle. — Sans doute, dit Napoléon, c'est une simple conversation. » Et aussitôt, afin de bien marquer qu'il ne pensait ni au Rhin, ni à toute autre acquisition, il s'écria : — Pauvre Italie, quoi qu'il arrive elle ne peut pas sortir de la situation si pleine de souffrances

dans laquelle elle se trouve. Ne pourrait-on pas faire quelque chose pour elle? J'en ai parlé avec le comte Buol, il ne m'a rien répondu. Et cette pauvre Pologne, est-ce que la miséricorde de TEmpereur ne pourrait pas adoucir en quelque mesure le sort de tant de malheureux entraînés ou victimes d'erreurs politiques? — Orlow répliqua avec vivacité que la Pologne souffrait par sa propre faute, qu'on lui avait donné tous les moyens de floraison, mais qu'elle n'avait pas su s'en servir, que les Polonais avaient perdu leurs droits politiques parce qu'ils avaient violé leurs serments ; qu'à tout le moins la liberté de croyance leur était assurée, que, précisément dans ce but, on revisait le concordat conclu avec le Pape. « Au jour de son avènement au trône, l'Empereur a surpassé les espérances que l'on plaçait dans la bonté de son cœur, et bien qu'il ne me soit pas permis de parler de ses desseins, je suppose qu'au jour de son couronnement il pensera à adoucir le sort des coupables. »

Orlow a caractérisé dans ses rapports l'attitude de Napoléon 111 au Congrès : « L'Empereur s'est personnellement, activement et habilement entremis aussi bien pour réprimer les prétentions exagérées de TAngleterre que pour contenir dans une juste mesure les revendications de l'Autriche. En cela son but n'a pas été seulement de rétablir la paix, mais aussi de donner satisfaction à nos intérêts directs. Le comte Walewski a compris sa pensée et il a su la servir avec tact et intelligence; il lui est arrivé de sou-

tenir les représentants de l'Angleterre afin de n'en pas séparer officiellement la France, mais dans nos entretiens confidentiels il a toujours conservé une attitude bienveillante, je puis même dire amicale; il ne s'est point placé dans la situation d'un ennemi^ mais dans celle d'un auxiliaire, comme il disait lui-même. »

Chaque fois que les plénipotentiaires russes se trouvèrent aux prises avec des exigences trop dures, ils recouraient à l'intervention personnelle de FEmpereur qui ne leur fut jamais refusée et qui se montra constamment efficace. Les plénipotentiaires anglais, soutenus par les Autrichiens, émirent des prétentions excessives sur les frontières asiatiques et proposèrent d'interdire la reconstruction de tous les forts du littoral russe; l'Empereur intervint sur la demande d'Orlow, et le Congrès s'en tint à l'interdiction de reconstruire les forts de Bomarsund et à une rectification de la frontière asiatique, en dehors de toute cession gratuite de territoire. Les plénipotentiaires autrichiens, soutenus par les Anglais, non contents d'éloigner la frontière russe du Danube, proposèrent un tracé par lequel la moitié de la Bessarabie était perdue; l'Empereur intervint de nouveau à la requête d'Orlow, obtint une diminution considérable de la cession exigée et, avec de faibles modifications, fit prévaloir le projet russe.

Orlow eût voulu en outre que Napoléon III soutint une rédaction très dangereuse, qu'il avait préparée pour consacrer le droit des chrétiens,

et qui insistait sur l'intérêt égal de toutes les puissances chrétiennes à intervenir dans une question relevant de la conscience et de Thonneur. — C'est dix fois pis que la note de Menschîcow! — s'écria Clarendon. L'Empereur ne pouvait se ranger du côté d'Orlow qu'en rompant l'alliance ; il prescrivit à Walewski d'appuyer cette fois Clarendon, toutefois il donna une satisfaction d'amour-propre au Russe en obtenant, malgré l'opposition de l'Angleterre et de l'Autriche, que les déclarations en faveur des chrétiens, prétexte de la guerre, fussent insérées immédiatement après l'article qui admettait la Turquie dans le concert européen , afin de bien marquer le lien des deux stipulations.

L'intervention favorable de l'Empereur ne put cependant pas soustraire entièrement la Russie aux conséquences de sa défaite. La mer Noire fut neutralisée , ouverte à la marine marchande de toutes les nations et fermée à leur marine de guerre. Cette neutralité fut assurée par la limitation du nombre et de la dimension des vaisseaux de guerre que les deux puissances riveraines entretiendraient. La Méditerranée continua à être interdite à la marine de guerre russe par le maintien de la fermeture des détroits des Dardanelles et du Bosphore à toutes les marines de guerre. Les Principautés danubiennes, soustraites au protectorat russe, furent dotées d'une indépendance réelle sous la suzeraineté de la Porte. La liberté de la navigation du Danube, affranchie de toute entrave et de toute redevance

arbitraire, devenue une affaire européenne, fut sauvegardée par une commission riveraine permanente. Une portion de la Bessarabie fut attribuée à la Moldavie. Une commission mixte fut chargée d'examirier la frontière russe asiatique. La Turquie fut admise dans le concert européen ; toute atteinte à son indépendance et à son intégrité serait considérée comme une question d'intérêt général, dépendant du concert des puissances.

De toutes ces décisions pénibles, la dernière était la plus cruelle. En quelques lignes, elle opérait Técroulement de la politique orientale des Tsars, dont le but constant, depuis 1815, avait été de soustraire TEmpire ottoman à toute action autre que la leur. Afin de fermer Tissue à un retour vers le dualisme aboli, le traité ayant constaté la haute valeur du firman relatif aux immunités des chrétiens spontanément rendu par le Sultan, le plénipotentiaire anglais fit ajouter que la communication de ce firman « ne donnerait en aucun cas aux puissances le droit de s'immiscer soit collectivement, soit séparément, dans les rapports de Sa Majesté le Sultan avec ses sujets et dans l'administration intérieure de son État » .

La paix signée entre les belligérants etTintérêt général satisfait, on eut à résoudre un problème

plus spécial, quoiqu'en corrélation étroite avec les intérêts généraux, celui de Torganisation des Principautés danubiennes.

Le protectorat russe était aboli , il fallait établir l'organisation gouvernementale qui concilierait la suzeraineté maintenue du Sultan et l'indépendance garantie des Principautés. La question fut d'abord obscurcie et embarrassée par le désir de l'Empereur de procurer un agrandissement au Piémont. Reprenant une thèse de Cesare Balbo, il eut l'idée d'offrir les Principautés danubiennes à l'Autriche en retour de l'abandon de la Lombardie et de la Vénétie au Piémont. Thiers, dans ses conversations, préconisait aussi cette cession à l'Autriche : — C'était, disait-il, une de ses anciennes idées. — Seulement, moins Italien que l'Empereur, il ne voulait pas qu'on subordonnât cette cession à l'abandon de la Lombardie et de la Vénétie. Il y avait un intérêt européen à ce que ces riches provinces fussent entre les mains d'une puissance forte; plus lard, dans une vingtaine d'années, l'Autriche, satisfaite de la mise en valeur de cet heureux accroissement, serait moins rétive, le cas échéant, à céder ses provinces italiennes*.

Une telle solution, quel qu'en fût le motif, eût été déplorable; elle eût créé une cause nouvelle, sourde et permanente de conflit avec la Russie, et mis l'Autriche aux prises avec les révoltes incessantes de ses nouveaux sujets, révoltes non

i. MiNGHETTr, Ricordi, t. III, p. 62.

moins acharnées, non moins tenaces que celles de Vénétie et de Lombardie.

Les Principautés avaient été sympathiques à la Russie, tant que les Tsars travaillèrent à les soustraire à l'oppression des Phanariotes ; depuis qu'elles en avaient été affranchies par eux, elles aspiraient à l'indépendance, et ne voulaient pas plus devenir autrichiennes ou russes que rester turques. C'était une singulière idée de vouloir trafiquer d'elles, et, pour affranchir une nationalité, d'en opprimer une autre, non moins digne d'intérêt.

Heureusement pour la bonne renommée de l'Empereur, l'Autriche ne voulut pas se prêter à ce marchandage incorrect. L'Empereur ne renonça pas néanmoins à l'idée de satisfaire l'ambition pîémontaise à l'aide des Principautés : on y transférerait la duchesse de Parme , qu'on aurait mariée au prince de Carignan ! Cette solution aurait procuré aux Roumains, avec l'indépendance, le prince étranger qu'ils souhaitaient, et par là aurait pu leur plaire. Mais ni le prince de Carignan ne se souciait d'épouser la duchesse de Parme, ni la duchesse de Parme de quitter son duché, ni la Turquie d'abandonner son droit de suzeraineté.

n fallut alors s'occuper de ces populations pour elles-mêmes. Elles désiraient l'indépendance .et en étaient dignes; l'Empereur chargea Walewski delà réclamer. Clarendon inclinaitau

\. Protocole du 8 mars 4856.

maintien du statu quo; Cavour, comprenant Fîmportance de créer un tel précédent, chargeait son ambassadeur à Londres de représenter à Palmerston que s'opposer aux justes désirs de rentière population roumaine, ce serait un crime de lèse-civilisation. Clarendon consentit enfin à appuyer Walewski, mais sans entrain, ce qui fut d'autant plus remarqué que celui-ci soutint sa proposition avec une chaleur inusitée.

Les plénipotentiaires russes n'exprimèrent pas d'opinion. « La Moldavie et la Valachie, avait écrit Nesselrode à Orlow, ont donné tant de preuves d'ingratitude pour les bienfaits qu'elles ont reçus au prix d'une effusion de sang russe, qu'il n'arrivera plus que ce sang coule pour elles, »

Les plénipotentiaires turcs, appuyés par les Autrichiens, refusèrent d'une manière féroce de dégager les Principautés de leur domination. Aali-Pacha donna comme argument « que telle n'était pas certainement l'opinion des populations ». Sur quoi Buol renchérit : « Les populations n'ont pas été consultées. — Eh bien ! consultons-les », riposta Clarendon. Pour se tirer d'embarras et gagner du temps, tous décidèrent que les populations seraient consultées : « Un divan ad hoc^ de manière à constituer la représentation la plus exacte des intérêts de toutes les classes de la société, serait convoqué immédiatement dans chacune des deux provinces pour EXPRIMER LES VŒUX DES POPULATIONS relativement à l'organisation d^anitive des Principautés ».

Voilà le principe des nationalités encore re-

connu et sanctionné. En 1848 il Tavait été par une assemblée française sur la proposition de Drouyn de Lhuys, un des partisans de la vieille politique; il Test en 1856 par un congrès international, grâce à une inadvertance de TAutriche, incarnation du droit de conquête : elle ne s'aperçut pas que son expédient cauteleux impliquait la négation doctrinale de Tiniquité séculaire sur laquelle reposait son empire. N'est-ce pas le cas de s'écrier : Ex inimids salus ?

Le Congrès de Westphalie a proclamé la liberté de conscience, celui de Vienne a prononcé l'abolition de la traite, celui de Paris a promulgué le principe des nationalités, création de la démocratie française. Sans cette gloire, son œuvre éphémère aurait laissé dans l'histoire moins de traces que le pas du pêcheur sur le sable.

Le sort des Principautés réglé, le traité général signé (30 mars), l'Empereur crut qu'il lui restait à obtenir ou à essayer d'obtenir une satisfaction quelconque pour les deux clientes qui n'avaient cessé de hanter sa pensée pendant la guerre, l'Italie et là Pologne.

On a représenté Cavour se multipliant en démarches, en habiletés, en stratagèmes, jusqu'à se servir des charmes d'une belle Italienne, afin de rendre l'Empereur favorable à l'Italie. Cavour n'avait pas tant de peine à se donner

T. III. 'i^

pour inculquer à TEmpereur des sentiments quMl éprouvait, avant même que Cavour ^ût commencé sa carrière politique. Ne les lui avait-il pas manifestés de sa propre initiative tout récemment, en demandant un mémoire sur ce qu'il y avait à faire pour le Piémont et l'Italie?

Cavour avait chargé d'Azeglio de la rédaction de pe mémoire. D'Azeglio écrivit une longue dissertation, vague, diffuse, ne concluant à rien. Il la terminait au moment où arrivait la nouvelle de Tacceplation des préliminaires par la Russie, ce qui la rendait encore plus impratique. JMalgré le déplaisir que d'Azeglio en conçut, Cavour la mit de côté en la déclarant magnifique, et dans une lettre à Walewski \ courte, vive et claire, il expliqua ce que l'Empereur pourrail faire, soit pour le Piémont, soit pour Fltalie. — Pour le Piémont, il voulait une annexion de territoire. Cette annexion ne pouvait être prise sur TAutriche, puisque celle-ci, par une fiction diplomatique, devait être considérée comme ayant rendu un service signalé à l'Europe; c'est le Pape qui devrait la fournir; on lui enlèverait les Légations, qu'il serait incapable de contenir après le départ des troupes autrichiennes ; on y transférerait soit le duc de Modène, soit le grand-duc de Toscane. Cette combinaison nullement antiautrichienne donnerait lieu à un remaniement territorial dans lequel le Piémont pourrait trouver une juste compensation à ses sacrifices.

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