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Séance de la Chambre des lords, du 17 février 1862 « Je

358 L'EMPIKE LIBÉRAL.

Cavour, dans son désir de soutenir les espérances de ses amis un peu désappointés, et de réduire au silence ses adversaires un peu goguenards, a donné un sens qu'ils n'avaient pas à de simples propos de courtoisie. Dans tous les cas, s'il avait pu concevoir des illusions sur les sentiments des Anglais, il fut bientôt ramené à la réalité. Rattazzi rabattit le premier son exaltation : « Vous avez raison ; quelquefois les moyens extrêmes sont nécessaires, mais ne craignez-vous pas que l'Angleterre ne vous quitte lorsqu'il s'agira de marcher contre l'Autriche ? » L'Empereur, auquel il vint raconter ses projets et l'illusion qu'il s'était faite, lui répondit avec un sourire d'incrédulité qu'il prit pour une hésitation : « Allez à Londres, entendez-vous avec Palmerston et venez me voir à votre retour. »

vous affirme sur mon honneur que je n'ai pas conservé le plus léger souvenir d'une conversation de cette valeur, par conséquent je ne puis pas la nier, mais l'affirmation est tellement étrange que je ne puis supposer que Cavour crût sérieusement à la vérité de ce qu'il écrivait. Que comme un des secrétaires d'État, sans aucune entente avec mes collègues, contrairement aux exigences du bon sens, sachan qu'en ce moment l'Empereur des Français n'avait pas la plus légère intention de déclarer la guerre à l'Autriche, j'aie pu, de la manière la plus indirecte, conseiller à un pays auquel je portais le plus cordial intérêt de commettre un pareil acte de suicide comme d'entrer en guerre contre l'Autriche alors armée et forte de l'appui de Parme, Modène, Naples, et cela sans ombre d'autorité pour le faire, c'est une absurdité si évidente que Vos Seigneuries penseront que la réfutation en était inutile et que je n'ai pas à invoquer pour m'en défendre ce caractère de réserve et d'extrême discrétion par lequel je suis Connu, comme dit Cavour d'une manière un peu paradoxale. »

C'était la douche d'eau froide dont il avait besoin. Il revint de Londres absolument calmé et convaincu,malgré son anglomanie, que du cabinet anglais ne lui arriveraient que des condoléances platoniques et des conseils de patience, et que l'Italie n'avait rien à espérer que de Napoléon III. Retrouvant avec le sang-froid la perspicacité , il se rendit mieux compte aussi que la bonne volonté de l'Empereur serait paralysée tant que la Russie ne la seconderait pas. « Si nous pouvons nous assurer Tappui de la Russie, nous obtiendrons quelque chose de réel ; autrement il faudra nous contenter d'un flux de protestations amicales et de paroles affectueuses. »

Il employa ses séductions de manières et d'esprit à conquérir les plénipotentiaires russes et prussiens, alors en complet accord. Orlow ne lui cachait pas ses sentiments : « Il aimait les Français, respectait les Anglais et méprisait les Autrichiens ; l'empereur François-Joseph était un jésuite faible et faux. » Il écrivit au Tsar qu'il avait beaucoup à se louer des plénipotentiaires sardes. Manteuffel prodiguait les témoignages d'estime et d'amitié Halzfeld relevait l'identité de position des deux pays et des plaintes que l'Autriche donnait à l'un et à l'autre.

Le succès personnel de Cavour fut du reste incontestable. Nul parmi les plénipotentiaires qui ne célébrât la bonne grâce, la distinction et l'universalité de sa remarquable intelligence. L'Impératrice en fut charmée et en garda toujours le plus favorable souvenir. Walewski seul ne se

laissa pas gagner. Cavour se récrie sur son ineptie, et Walewski le traite d'agité révolutionnaire qui a donné bien de l'embarras-. « Je sais bien, disait-il, qu'il n'est pas aussi content de moi que de Clarendon, et je m'en félicite. » Plus mauvais encore étaient les rapports avec Buol. Cependant, le dernier jour, celui-ci s'avança vers Cavour, protesta des bonnes intentions de l'Autriche, l'assura qu'elle voulait vivre en paix et ne point attaquer les institutions piémontaises. — Vous n'avez guère prouvé ces bonnes intentions, répliqua le ministre piémontais, et j'emporte la conviction que nos rapports internationaux seront plus mauvais qu'auparavant. — Buol insista avec courtoisie, mais en vain; Cavour lui répondit : — Si j'ai le regret de voir nos relations politiques empirées, je conserverai, comme j'espère que vous le conserverez vousmême, un souvenir agréable de nos relations personnelles. — Buol lui serra la main : J'espère que, même politiquement, nous ne serons pas toujours ennemis. »

L'Empereur avait très peu gagné pour l'une de ses protégées, l'Italie; il ne gagna rien du tout pour l'autre, la Pologne. Non que la bonne volonté lui manquât. Malgré les premiers refus d'Orlow, encouragé par les excellentes relations établies et par les services rendus, il l'avait pressenti de nouveau : ne pourrait-on pas au Congrès prononcer un mot de miséricorde au profit de ce peuple? Orlow fut aussi tranchant dans son refus que la première fois ; il renouvela l'assurance des inten-

lions généreuses de son souverain ; le bien-être et la prospérité de la Pologne lui inspiraient autant de sollicitude que ceux du reste de TEmpire, mais à lui seul appartenait de décider et de prendre l'initiative en pareille matière ; une ingérence étrangère quelconque aggraverait la situation au lieu de Taméliorer. — Belle réponse, écrivit le Tsar en marge du rapport d'Orlow.

Walewski, de son côté, revint à la charge d'une manière très amicale. « Comment voulez-vous, répondit Orlow, que j'accorde au ministre de l'Empereur ce que je lui ai refusé à lui-même? » Mais, surprise inattendue! voilà Clarendon qui, naguère, refusait de mettre la Pologne au rang des questions à régler à la paix, pris à son tour d'une subite sollicitude pour la marotte de l'Empereur. Il est inquiet des familiarités établies entre la Russie et la France et a cru trouver là un brandon de discorde à utiliser : il s'attendrit donc ^ur les malheureux Polonais et intercède en leur faveur auprès d'Orlow. Il fut reçu de manière à ne pas insister, et Orlow put écrire fièrement : « J'ai eu la complète satisfaction de n'avoir pas entendu le nom de la Pologne prononcé devant les représentants des grandes puissances. »

En voyant l'Empereur si attentif à ne pas déplaire aux Anglais et à plaire aux Russes, à arrondir les Piémontais et à intercéder en faveur des

Polonais, les plénipotentiaires se disaient tout bas entre eux : Que va-t-il réclamer pour la France? Et ils se le demandaient avec inquiétude, car il leur eût été bien difficile de le refuser. De quel côté allait porter sa convoitise? dans le discrédit général où était tombée la Prusse, aurait-il la tentation du Rhin? les plaintes contre les excès de la presse belge n'étaient-elles pas le prélude d'une prétention de ce côté? peut-être voudrait-il Candie ou Chypre. Mais les séances se succédaient et elles se terminèrent sans qu'il eût rien exigé en retour de nos énormes sacrifices d'hommes et d'argent.

Il avait dit : « La France n'a aucune idée d'agrandissement, le temps des conquêtes est passé », et il ne poursuivit ni agrandissement ni conquête. Il avait donné pour but unique à la guerre la défense du droit, de la justice et de la civilisation, il ne rechercha pas d'autre gain. Il avait promis d'être désintéressé, il était fidèle à sa parole, pensoso piu d'altrui che di se stésso\ Il semblait que désormais, personne en Europe, n'aurait légitimement le droit de suspecter ses intentions et de douter de ses promesses.

Le Congrès voulant aussi contribuer aux progrès de la justice et de la civilisation et laisser de son passage une trace plus durable qu'une humiliation de la Russie dont il était facile de prévoir le caractère éphémère, fit une déclaration en trois articles sur le droit des neutres. La course,

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