‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirsChapitre 70 sur 155 · Pétrarque · texte numérisé non relu

Pétrarque

cette piraterie légale et autorisée, était abolie; rinviolabilité de la marchandise ennemie à bord des navires neutres et celle de la marchandise neutre à bord des navires ennemis était affirmée, à l'exception bien entendu de la contrebande de guerre ; le blocus n'était admis qu'à la condition d'être effectif. Enfin le vœu unanime fut formulé, que les États entre lesquels s'élèverait un dissentiment sérieux, eussent recours, avant d'en appeler aux armes, aux bons offices d'une puissance amie. Cette dernière recommandation n'avait qu'une valeur platonique; la détermination du droit des neutres, au contraire, fut, avec la reconnaissance du principe des nationalités, la partie permanente de l'œuvre du Congrès.

Comme annexe au traité général signé le 30 mars 1856, furent conclues plusieurs conventions particulières. La première, entre toutes les puissances, relative à la fermeture des détroits; la seconde, entre le Tsar et le Sultan, relative au nombre et à la force des bâtiments de guerre qu'ils entretiendraient dans la mer Noire ; la troisième relative aux îles d'Aland, que le Tsar s'engageait à ne pas fortifier.

Une dernière convention, plus importante que les précédentes, fut conclue en dehors du Congrès, secrètement, quelques jours plus tard, 15 avril, entre les plénipotentiaires de l'Autriche, de l'Angleterre et Walewski : elle consacrait l'engagement réciproque de considérer comme un casus helli toute transgression du traité de Paris et toute atteinte, d'où qu'elle vînt, à l'indépendance

et à rintégrité de TEmpire ottoman ; elle déterminait le chiffre des contingents de terre et de mer à mettre en mouvement, sans retard, au cas où ce casus federis se réaliserait.

Cette convention rappelait à s'y méprendre le fameux traité secret conclu en 1814 au Congrès de Vienne par Talleyrand avec Metternich et Castlereagh contre Alexandre. L'Empereur s'était engagé à la signer, dans l'automne de 1854, alors qu'il n'entrevoyait aucune probabilité d'un rapprochement avec la Russie. Il ne crut pas pouvoir décliner cet engagement, mais il le concilia avec ce qu'il devait à ses nouveaux amis en le leur révélant. Un traité secret révélé à celui contre lequel il est dirigé n'est plus qu'une mine éventée; aussi Walewski l'avait-il laissé ignorer àOrlow. L'Empereur en exprima son mécontentement, parce que cela avait un air de ruse et de trame qu'il n'approuvait pas. On jugea inutile de faire cette communication à tout autre, et cette réticence parut à Cavour un mauvais procédé dont il se plaignit plus tard.

L'Empereur, non content d'exprimer à Orlow le regret d'avoir été obligé de signer cette convention sans but ni opportunité, ne se rapportant qu'à des éventualités vagues, redoubla d'attentions et d'égards, et fut tout à fait expansif dans l'entrevue de congé (12 mai). — « L'audience de l'Empereur, dit le rapport d'Orlow, a été complètement satisfaisante. Il a parlé de tout avec moi avec une entière franchise et m'a chargé, d'une façon entièrement sincère cette

fois, de demander pour lui Tamitié de TEmpereur Alexandre. Il espère que les sympathies réciproques qui existent entre les deux nations donneront plus de force encore à l'entente établie entre les deux souverains. — Tel est le désir de mon cœur, ajouta-t-il ému avec des larmes dans les yeux. — Il me parla aussi des affaires de la Pologne, mais dans un langage qui était en harmonie complète avec les sentiments de TEmpereur Alexandre. Je juge superflu de rendre compte de ce qu'il a dit de moi personnellement. Quoi qu'il arrive dans l'avenir, il me semble que les paroles de l'Empereur ont une véritable importance. » — En marge du rapport d'Orlow, l'Empereur Alexandre écrivit : « Tout cela est très bon, si seulement cela est sincère. »

L'évacuation de la Crimée commença aussitôt après la conclusion de la paix. Déjà, à la fin de 1855, une partie des troupes étaient rentrées à Paris, solennellement conduites par le général Canrobert. Le 5 juillet 1856, le maréchal Pélissier s'embarquait à Kamiesch avec ses derniers soldats et son dernier canon. Il laissait dans les cimetières du Plateau 95000 hommes, dont 20000 seulement tombés sur les champs de bataille. Les Anglais en avaient perdu ainsi 4000 sur 20 000^ les Piémontais 2 000 sur

culables : ils ont parlé de 110 000 hommes; d'autres ont estimé^ en comptant tous ceux qui avaient péri sur les routes, qu'il fallait dire 700 000.

Parmi les territoires dont la guerre avait entraîné l'occupation, les Principautés danubiennes seules ne furent pas évacuées, les Autrichiens y demeurèrent.

La paix occasionna une joie générale en Europe et en France. On se congratula ; la reine Victoria créa au profit des soldats français une médaille que les malins appelèrent médaille de sauvetage, en réponse au mot des Anglais le Congrès de la capitulation. Les décorations et les promotions, celles-là bien méritées, se multiplièrent. Enfin, un jour, l'Empereur invita à dîner Canrobert et Bosquet; au dessert, il fait remplir les verres de vin de Champagne, puis il dit : « Je veux aussi, moi, porter une santé : A mes bons amis, au maréchal Canrobert, au maréchal Bosquet! » et il serre la main aux deux nouveaux maréchaux. Au sortir de table, Bosquet descend dans le cabinet des aides de camp, envoie la dépêche suivante : « Le maréchal Bosquet à M™* Bosquet. — Ma mère, priez Dieu pour l'Empereur. »

Toutes ces joies patriotiques avaient été accrues par la naissance heureuse d'un prince impérial (16 mars). Pendant les douleurs de l'accouchement très long et très pénible, l'Empereur fut en proie aux plus violentes angoisses. A l'annonce qu'il avait un fils, dans le transport de sa

joie, il embrassa d'enfilée les cinq premières personnes qu'il trouva dans la pièce voisine, ajoutant : « Je ne puis pas vous embrasser tous. » Une seule des personnes présentes, le prince Napoléon, ne s'associa pas à l'épanouissement général ; son visage s'était décomposé à ce point que l'Empereur s'en aperçut, et, frappant doucement sur son épaule, lui dit : « Allons, Napoléon, calme-toi. » Le Prince refusa, malgré les instances de sa sœur, de signer l'acte de naissance, alléguant qu'il ne lui appartenait pas d'usurper la place de son père, malade d'une fluxion de poitrine. Il ne se décida que sur une lettre du roi Jérôme, instruit par un messager, à ne plus prolonger un refus dont l'éclat eût été affligeant.

Pie IX avait accepté de tenir sur les fonts baptismaux le nouveau-né. En attendant les fêtes du baptême, on procéda solennellement à l'ondoiement. Le pauvre enfant disparaissait presque sous le grand cordon de la Légion d'honneur. « Il était calme, a dit Fleur y, et semblait comprendre, sans en être étonné, les honneurs dont il était l'objet *. »>

Dans ce ciel sans nuage, les perspicaces aperçurent le point noir, et prévirent que celte paix perpétuelle ne serait qu'une trêve. Napoléon III fut le premier à l'annoncer : « Tranquillisez-vous, dit-il àCavour, j'ai la certitude que la paix actuelle ne durera pas longtemps '. » Bunsen écrivait d'Allemagne à son ami Cobden : « Que

i ^ Souvenirs, p. 335.

Page 1