Dates russes
L'EMPEREUR A LA LIBERTÉ DES ALLIANCES. 37a
Il avait été élevé par son père avec une sollicitude tendre et haute ; tout faste, tout luxe étant écarté de lui, il passa ses premières années dans la plus austère simplicité. Marmont, venu en 1829 à Pétersbourg, s'étonnait du train modeste du jeune héritier, comparé au cérémonial emphatique dont on entourait le duc de Bordeaux au maillot. Il le fut bien plus de la réponse de Nicolas quand il lui demanda d'être présenté au jeune prince : « Voulez-vous donc lui tourner la tête? quel excellent moyen d'enflammer un jeune prince que d'aller lui présenter un honorable général qui a commandé des armées? je suis touché de votre désir, et vous pourrez le satisfaire quand vous irez à TsarkoëSelo; là, vous rencontrerez mes enfants et vous vous entretiendrez avec eux, sans une présentation cérémonieuse, déplacée. Je veux faire de mon fils un homme avant d'en faire un souverain. »
Dès qu'il fut en âge de s'intéresser aux affaires, son père ne l'en tint pas éloigné ainsi que Charles-Albert l'avait fait pour Victor-Emmanuel : à vingt et un ans, il l'admit au Conseil impérial, puis au Conseil des ministres. Le jeune Alexandre eut beaucoup de bonté, de douceur et de charme; son esprit resta faible et indécis, toujours porté à se dérober et à temporiser. — Son cabinet, disait Wielopolski, est plein de bonnes intentions, mais elles ne passent jamais la porte. — Jamais, c'était trop dire, car enfin l'émancipation finit par en sortir,.
quoique tardivement, après de longues tergiversations. C'était un sentimental, ce qu'il y a de plus dangereux dans les affaires. La manière dont il se maria et se conduisit ensuite dans sa famille le peint au naturel. Dans l'un de ses voyages, il passe par Darmstadt; il s'y arrête avec ennui, uniquement pour ne pas être impoli; le soir, dans la fête donnée en son honneur, il aperçoit la fille cadette du duc, à peine dans sa quinzième année ; il s'en éprend et sans délibérer écrit à ses parents qu'il veut l'épouser. Ils consentent; le mariage se fait solennellement le 16 avril 184i, et, les premières ardeurs passées, la jeune impératrice délaissée, reléguée dans l'insignifiance, tandis qu'une Montespan, puis une Maintenon étalèrent sous ses yeux leur foute-puissance et leurs enfants.
Grand autant que son père, il n'avait ni sa majesté imposante, ni son regard pénétrant et inquisitorial, ni sa brusquerie impérieuse; on sentait en lui une sorte de timidité ou tout au moins de modestie à laquelle il avait imposé un maintien et une démarche toujours les mêmes. Sa position était difficile : il héritait de la défaite de Crimée, de graves embarras financiers, de l'abolition du servage tellement attendue qu'elle était considérée comme promise; c'était une liquidation longue et difficile à opérer. Malgré son culte pour la mémoire paternelle, il résolut de procéder par d'autres moyens que ceux du règne qui avait si longtemps pesé sur la Russie, de substituer dans le cœur de son
peuple Teffusion à la terreur, d'accorder plus de liberté, de ne plus se mêler des intérieurs de famille, de laisser voyager à l'étranger qui voudrait, de créer des chemins de fer, d'opérer beaucoup de réformes, d'accorder des amnisties sérieuses, même en Pologne, de renoncer, à Textérieur, aux préjugésviolents de légitimité de Nicolas, et de se rapprocher autant qu'il le pourrait de l'empereur des Français.
Touché des adoucissements généreux que Napoléon III avait apportés à sa défaite, il désirait établir avec lui une entente solide. La communauté des antipathies n'est pas un médiocre ciment des amitiés. Par là encore, les deux empereurs devaient être attirés l'un vers l'autre,^ car ils éprouvaient une égale aversion contre l'Autriche, et celle du Tsar, pour être récente, était peut-être plus vive que celle déjà ancienne de l'Empereur. Après la paix de Paris, on n'avait pas échangé de décorations, parce qu'Alexandre ne voulait pas donner de croix aux Autrichiens.
Une seule considération l'eût éloigné de la France, c'est qu'un rapprochement avec elle eût été au prix d'une rupture avec la Prusse. Plaire à son oncle Guillaume et à sa famille de Pruss e a été un de ses mobiles constants; il ne leur échappait que pour leur revenir plus dévoué et plus soumis; une alliance quelconque dans laquelle la Prusse ne serait pas admise en tiers lui eût paru une infidélité familiale.
Ce nouveau système exigeait un nouveau ministre : à la place de Nesselrode, il choisit pour
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chancelier et ministre des Affaires étrangères l'habile et énergique défenseur de ses intérêts à Vienne, Alexandre Michailovich Gortschacow (mai 1856). Alexandre I®'"ravait distingué et conduit aux Congrès de Laybach et de Vérone; il avait été secrétaire d'ambassade à Vienne, puis à Florence, enfin ministre à Stuttgard et à Francfort. A Stuttgard, il avait gagné les bonnes grâces de la reine Olga, la sœur préférée de Nicolas. Des. souvenirs personnels le rattachaient à Napoléon III : tout jeune il avait été admis dans Tintimité de la reine Hortense et conservait pieusement un talisman dont elle lui avait fait don.
De taille moyenne, plutôt grand que petit, les traits peu réguliers, fins, expressifs, les lèvres minces du scepticisme perspicace, les yeux pétillants d'esprit sous ses lunettes d'or, la physionomie éclairée par une pensée en perpétuelle éclosion de saillies agréables ou incisives, sa conversation enchantait. Il le savait, il aimait à la prodiguer, et il lui était agréable qu'on le qualifiât d'orateur, qu'on regrettât même qu'il n'y eût pas de tribune en Russie.
Il excellait à rédiger des notes logiques, habiles, et à préparer des mots historiques qui circulaient ensuite dans le monde. Il avait dans l'esprit élévation, force, finesse, et sa souplesse à user des artifices diplomatiques n'excluait pas la loyauté. Il aimait à jouer avec l'adversaire/ à l'embarrasser, à le surprendre, non à le brutaliser ou à le duper. Il n'était pas obligé de se cacher dans des replis et dan^ des ruses^ car sa.
pensée éttît toujours nette et sans mystère. Il est peu de diplomates avec lesquels il fût plus aisé et plui sûr de s'expliquer. La vanité un peu enfantine que lui avaient donnée ses succès dans les boudoirs, les salons, les chancelleries, était si bien corrigée par un désir incessant de plaire aux hommes comme aux choses, qu'elle ne blessait pas. L'inconvénient de cette nature si bien disante était que l'essentiel de son activité se dépensait à dire. Quand il avait ébloui par un entretien ou par une dépêche, il croyait que tout était fait. Toujours prêt aux conférences, aux congrès où l'on parle, où l'on écrit, il l'était moins à l'action rapide, audacieuse, risquée, pouvant conduire au combat. Les hasards virils des entreprises héroïques l'épouvantaient, et quoique ne manquant pas de dignité, son premier mouvement était de les fuir dans une condescendance et, s'il le fallait, dans une pusillanimité.
Dès son entrée en fonctions, il se donna un double but dont il ne s'écarta pas : se venger de l'ingratitude de l'Autriche, reprendre la possession de la mer Noire. L'alliance avec la France lui paraissait le moyen assuré et nécessaire d'y parvenir. Il en fît d'autant plus volontiers le pivot de sa politique que d'une manière générale, abstraction faite des deux intérêts passagers, il croyait que l'allié naturel de la Russie est la France. « Ce sont des vérités, disait-il, immuables, parce qu'elles sont fondées sur des intérêts nationaux permanents. Il y a entre les
deux nations une sympathie organiqyue incontestable*. » Toutefois non moins que son souverain, il tenait essentiellement à donner à la Prusse une place dans la nouvelle alliance.
Dans sa circulaire d'inauguration comme dans ses entretiens, il annonça l'intention de son. maître de consacrer sa sollicitude au bien de ses sujets et de concentrer son activité dans le développement de leur bien-être intérieur. Il ne renoncera pas néanmoins, sans se livrer à des agitations inutiles, à exprimer sa pensée sur les questions qui se rapportent au droit national en Europe, car il n'admet pas que la satisfaction des deslins de ses sujets puisse résulter de la violation du droit d'autrui. On dit: la Russie boude; non, elle ne boude pas, elle se recueille.
Le Tsar et le ministre témoignèrent aussitôt leur sentiment envers nous par le choix de l'ambassadeur qu'ils nous envoyèrent, Kisselew, un des plus anciens amis de Nicolas et depuis longtemps celui du nouveau souverain, en possession de sa confiance. Napoléon III, de son côté, envoya comme ambassadeur extraordinaire au couronnement l'homme le plus considérable de son entourage, le président du Corps législatif, Morny. Le prince Esterhazy, ambassadeur d'Autriche, étant arrivé quarante-huit heures plus tôt que Morny, aurait dû avoir son audience d'abord; au moment de la demander, il s'aperçut qu'il avait oublié à Vienne ses lettres de créance :