‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirsChapitre 75 sur 155 · Morny à Walweski, 8 août 1856. Au même, sans date · texte numérisé non relu

Morny à Walweski, 8 août 1856. Au même, sans date

380 LEMPIRE LIBÉRAL. »

échange d'idées sur Tassiette générale de l'Europe. Lorsqu'il l'essaya, Alexandre avait répondu que l'expérience de son père lui apprenait à garder sa bouche close avec les diplomates. Toutefois cette réserve avait été accompagnée de tels témoignages de sympathie et d'avances si accentuées qu'on y devina une invitation indirecte adressée à Napoléon III de traiter lui-même la question dans une entrevue.

En Prusse s'opérait en même temps qu'en Russie une conversion vers l'Empereur. Là aussi on était reconnaissant des bons procédés pendant le Congrès qui n'avaient cessé de continuer depuis. Ce revirement sympathique se manifestait surtout dans le diplomate, dès ce temps-là, le plus éminent de la Prusse, qui, de son centre d'observation à Francfort, suivait le mouvement des faits et des idées avec une pénétrante attention.

Les préférences personnelles de Bismarckl'attiraient vers l'Angleterre. En dehors de son pays^ il n'en était aucun qu'il aimât davantage; il connaissait Shakespeare autant que Goethe ; il avait au contraire peu de goût pour les Français et pour leur souverain. Mais il n'était pas de ces esprits creux qui jugent les hommes a priori et se créent des personnages imaginaires contre lesquels ils s'escriment ensuite. Il s'était rendu

à Paris, pendant la guerre et après la paix, pour voir TEmpereur et Tétudier. Il s'était convaincu, au rebours de ce que prophétisaient les journalistes, les professeurs, les diplomates allemands, quil ne ferait jamais la gueire pour la guerre et qu'il ne serait jamais poussé par V ambition du conquérant; qu'il préférerait la paix tant qu'il la trouverait compatible avec les exigences de son peuple; qu'il ne songeait pas à ravir les Provinces rhénanes à l'Allemagne ; que s'il se décidait à une guerre, c'est contre l'Autriche qu'il la ferait, en Italie. Et il disait plaisamment: « Rechberg (délégué autrichien à la Diète) est toujours retenu au lit par suite d'un coup de pied qu'il a reçu de la monture de notre collègue français lors d'une promenade à cheval qu'il a faite avec lui mercredi dernier; s'il est superstitieux, il peut voir dans ce fait un présage politique*. »

Il estimait que si la Prusse n'avait rien à rFedouter de l'Empereur, elle avait beaucoup à en attendre. — L'Allemagne est trop étroite pour la Prusse et pour l'Autriche, l'une devait y écraser l'autre; il n'était au pouvoir de personne d'empêcher une collision prochaine dans laquelle la Prusse jouerait son existence; le dualisme germanique qui depuis mille ans s'est toujours manifesté par les guerres intestines, serait bientôt le seul moyen de régler l'heure sur le cadran de leur évolution historique. Quelle autre amitié sera plus précieuse, dans cette éven-

Page 1