De Francfort, 26 avril
tualité, que celle des voisins de France? laquelle protégera mieux contre les intrigues et la duplicité des *^tats moyens?
Un intérêt plus urgent encore lui paraissait exiger cette alliance. Un rapprochement entre la France et la Russie était trop naturel pour qu'on ne le prévît pas. Jusqu'à présent la solidité de la Sainte-Alliance et l'antipathie de l'empereur Nicolas contre les d'Orléans avaient tenu les deux pays à l'écart l'un de l'autre, mais la guerre qui venait de se terminer avait été faite sans haine ; les d'Orléans ont disparu, l'empereur Nicolas est mort; la Sainte-Alliance est rompue; il n'y avait plus rien qui pût neutraliser la force d'attraction de ces deux États l'un vers l'autre, et leurs amabilités réciproques sont plutôt une preuve de la sympathie existante qu'un moyen de la faire naU tre. Par la France, on entrerait en tiers dans cette nouvelle alliance avec la faculté d'exercer de l'influence sur sa formation et sur ses fins; sans elle on serait réduit à solliciter d'y être admis à discrétion, à des conditions imposées. Si on ne prend pas le rôle de marteau, on sera condamné à celui d'enclume.
Pour son compte, Bismarck est très courtois envers l'envoyé de France. Celui-ci ne voulant pas donner un dîner, le 13 août, à cause de la sépar ration de la Diète, il déclare qu'il restera afin que son absence ne semblât point une démonstration anti-bonapartiste ; il se plaint de l'irrévérence des journaux de Berlin qui affectent de désigner l'Empereur par son nom propre de Louis-Napoléon.
A son gouvernement il ne prêche d'abord que la prudence : — Ne dites pas : fontaine je ne boirai jamais de ton eau. — Enfin il s'enhardit et conseille un rapprochement avec le souverain auquel appartient désormais un rôle décisif dans toutes les combinaisons politiques ! « Il ne s'agit pas de se jeter dans les bras que nous ouvre l'Empereur, mais de ne pas répondre par des rebuffades à ses avances significatives; il nous sera plus facile, suivant les circonstances, de passer de l'amitié à la froideur que de la froideur à l'amitié. »
L'obstacle à cette politique n'était plus que dans les préjugés légitimistes de la cour et du parti de la Croix. Bismarck les examine, les réfute, les broie, avec une verve de raison vraiment supérieure. — Quelle idée étrange, dit-il, et dans tous les cas nouvelle, de subordonner les relations de son pays avec d'autres États au désir d'éviter tout contact révolutionnaire ! Les potentats du Nord appelaient Cromwell « notre frère » , et recherchaient son amitié quand elle leur paraissait utile'; les souverains les plus honorables avaient fait alliance avec les États-généraux avant qu'ils eussent été reconnus par TEspagne ; Guillaume d'Orange et ses successeurs en Angleterre, même pendant que les Stuarts étaient encore prétendants, furent en relations très intimes avec nos ancêtres; nous avons pardonné aux États-Unis leur origine révolutionnaire dès le traité de la Haye de i 785 ; dans ces derniers temps, notre cour a reçu la visite du roi de Portugal, et
nous nous serions alliés par mariage avec la maison de Bernadotte si le hasard n'y avait fait obstacle. L'origine du pouvoir de Napoléon III est illégitime, dit-on. Combien y a-t-il dans le monde politique de nos jours de souverainetés fondées sur le droit d'un bout à l'autre de leur existence? l'Espagne, le Portugal, le Brésil, toutes les républiques américaines, la Belgique, la Hollande, la Suisse, la Grèce, la Suède, l'Angleterre, fîère encore aujourd'hui d'être issue de la Révolution de 1688, ne pourraient invoquer pour leur constitution actuelle la légitimité d'origine; même les souverains allemands qui ont acquis leur autorité soit aux dépens de l'Empire, soit aux dépens de leurs pairs, les seigneurs médiatisés, ne sauraient faire preuve de titres de propriété complètement légitimes. Il n'est d'ailleurs pas exact que les Bonaparte soient plus que tout autre les représentants de la Révolution ; la Révolution est antérieure à l'apparition de cette famille dans l'histoire ; son origine serait plutôt «n Angleterre qu'en France, ou bien encore, à une date plus reculée, en Allemagne ou à Rome, suivant que l'on voudra accuser les excès de la Réforme ou ceux de Rome, ou l'introduction du droit romain dans le monde germanique. Napoléon n'a pas favorisé la Révolution autant que les trois Louis avant lui : Louis XIV, par l'introduction de l'absolutisme; Louis XV, par les indignités de son règne; Louis XVI, par sa faiblesse; la maison de Bourbon, même sans Philippe-Égalité, a fait pour la Révolution plus que
tous les Bonaparte. Le bonapartisme est la conséquence et non la cause de la Révolution. L'empereur Napoléon, en particulier, n'a pas créé la situation révolutionnaire; il n'a pas non plus conquis la souveraineté en se révoltant contre une autorité légitime. S'il voulait abdique)^ présentement y il mettrait V Europe dans V embarras et on le prierait à peu près à runanimité de vouloir bien rester. S'il cédait le trône au duc de Bordeaux, celui-ci ne pourrait s'y maintenir sans le secours de l'étranger*.
Je ne sais si ces raisons vinrent tout à fait à bout des scrupules féodaux du roi, elles l'adoucirent cependant, et elles convainquirent Manteufîel : il sourit d'autant mieux à cette perspective d'une alliance française que l'arrogance des États moyens ne cessait de croître depuis la paix. — En 1850, disaient-ils, nous avons empêché la Prusse de chasser l'Autriche de la Confédération; nous venons d'empôcher l'Autriche de réunir toute l'Allemagne autour d'elle; à nous maintenant de réformer la Confédération. — Et c'est à qui, parmi leurs membres, enverrait des propositions à la Diète. Il était bien essentiel de ne pas laisser à ces velléités gênantes l'appui de la France, et pour cela il fallait afficher avec elle les meilleures relations.
1. Lettres à Manteuffeldu 26 avril 1856, 13 mai, 18 mai, 2 juin 1857.
Il dépendait donc de l'Empereur, en acceptant les avances de la Russie, de nouer la triple alliance des trois plus puissants empires militaires du continent.
Cette perspective le séduisait, mais il ne la croyait réalisable, sûre, honorable que par Taccession de TAngleterre. C'est avec elle, unie aux deux puissances militaires du Nord, « qu'il voulait résoudre les grandes et les petites questions, régulariser les vraies nationalités, remanier la carte* ».
Rien n'eût été plus agréable à la cour de Berlin, et Gortschacow, qui n'avait de haine que oontre l'Autriche, ne s'y serait pas opposé; il eût établi de bonnes relations avec l'Angleterre, pourvu qu'elles fussent excellentes avec la France et détestables avec l'Autriche. Mais les ministres anglais, mécontents de la paix, inquiets des flatteries et des attentions que les Russes nous prodiguaient et de notre complaisance à les accepter, ne voulurent pas entendre parler d'un rapprochement dont ils avaient horreur et qu'ils considéraient comme un effroyable danger pour leur domination. Ils furent tellement offensés qu'on y pensât que, loin de se donner la peine de retenir l'Empereur par d'aimables procédés