MoRNY à TEmpereur, 9 décembre
et par quelques concessions opportunes, ils se montrèrent altiers, cassants, déplaisants, comme ils le sont si facilement dès qu'on contrarie leurs convenances. Nonobstant, TEmpereur s'en ouvrit avec Clarendon. Celui-ci lui répondit qu'ils n'avaient pas de raisons pour n'être pas en bonnes relations avec la Russie, mais que l'Autriche avait bien agi dans la dernière partie de la guerre, et très dignement pendant toutes les négociations à Paris; l'Angleterre ne s'associerait donc à aucun arrangement qu'on ne pourrait avouer franchement à l'Autriche. Ce non volumus de l'Angleterre glaça l'Empereur. Il voyait là se dresser la barrière qui devait s'interposer toujours entre la Russie et lui. Les deux alliances étaient incompatibles : il fallait opter.
L'alliance anglaise ne manquait ni de grandeur ni de sécurité, mais cette grandeur était celle que procurent les progrès lents de la paix , cette sécurité, celle qu'on trouve dans l'immobilité. A l'abri de cette alliance qui déroutait toutes les mauvaises volontés de l'Europe, l'Empereur 'aurait eu le loisir de perfectionner notre régime économique, commercial, pédagogique, de terminer nos chemins de fer et nos canaux, nos routes, notre outillage, de diminuer nos tarifs, de multiplier nos écoles, d'initier aux mœurs fortes de la liberté une démocratie ignare, n'ayant su jusqu'à présent échapper au prétorien que pour se livrer au démagogue, d'accroître les prévoyances et les sollicitudes sociales, de réduire le domaine des fatalités inexorables de la
misère et du vice , de doter enfin notre société nouvelle, qui l'attend depuis près d'un siècle, de son organisation politique, comme son oncle lui avait donné son organisation civile, sociale et religieuse.
Cette alliance n'interdisait pas à l'occasion une pointe militaire en Chine, au Mexique, en Syrie, en Cochinchine; en Europe, elle laissait libre de gémir sur les malheurs des « Français du Nord » et de les recommander à la miséricorde du Tsar, de témoigner d'ardentes sympathies à l'Italie, d'exhorter l'empereur d'Autriche à être libéral et les Italiens à ne pas se montrer trop exigeants ; mais elle interdisait de songer à la libération par les armes de la Lombardie et de la Vénétie, ou à un remuement quelconque, considérable ou petit, nulle part.
C'était cependant à cette libération de l'Italie, et à ce remuement quelconque, n'importe où, que l'Empereur ne cessait de songer et auquel il était décidé. Or, ces projets extérieurs auxquels l'aUiance anglaise était un empêchement invincible, n'avaient chance de se réaliser que par l'alliance russe. Avec l'une les obstacles, avec^ l'autre les facilités; avec Tune les objurgations, avec l'autre les encouragements; avec l'une les menaces, avec l'autre les assistances. Il fallait donc ou renoncer à toute intervention efficace en faveur des nationalités en servage, ou, sans se brouiller avec l'Angleterre, se rendre indépendant d'elle, et, coûte que coûte, courir les hasards d'une alliance russe.
De Pétersbourg, Morny ne cessa de donner ce conseil. Il n'était pas d'avis qu'on sacrifiât légèrement l'alliance anglaise, et ne trouvait ni digne ni honnête de planter là les anciens amis pour les nouveaux, mais il croyait que l'alliance russe était la seule qui nous garantirait des mauvais sentiments de l'Allemagne, des exigences et des procédés arrogants de l'Angleterre, et à l'occasion, nous permettrait un agrandissement quelconque : (c Je redoute les Anglais comme le feu. Quant à l'empereur de Russie, je crois l'avoir bien étudié : je crois qu'on peut compter siir lui, c'est un homme d'honneur. Il a la plus grande confiance en nous, et sa déférence ira aussi loin que l'Empereur trouvera bon de la faire aller. » Il s'inquiétait de la sentimentalité anglaise de l'Empereur : « Ne suivons pas une politique de sentiment, mais une politique dans l'intérêt français, sinon, dans deux ans, nous ne serons plus bien avec l'Angleterre et mal avec la Russie ^ »
Le général Lebœnf, membre de la mission militaire, parla à son retour comme Morny : « Sire, dit-il, il y a une alliance certaine qui s'offre. » — Voyant l'attitude déconcertée du général, à la froideur avec laquelle ses paroles étaient accueillies, l'Empereur lui répondit : « Mon cher général, lorsqu'on vient de sentir les coudes de ses alliés, on ne leur tourne pas tout à coup le dos pour s'unir à celui qui la veille était l'ennemi commun. » Jamais il n'a abandonné ce point de
1. A Walewski, de Pétersbourg, octobre, novembre 1856. Aj'Empereur, 15 septembre 1856.
vue. Pendant quelque temps il tint entr'ouverle la porte de Talliance russe, il ne cessa de garder ouverte à deux battants celle de l'alliance anglaise ; il tendit parfois le bout du doigt à la Russie, il ne donna pleinement la main qu'à TAngleterre. Accouplant les contradictions, il s'obstina à demander le succès d'une politique de mouvement à l'alliance de l'immobilité. Erreur capitale, cause d'embarras, de tergiversations, de déviations, de malheurs, car si, dans une certaine mesure, nous restons libres de choisir notre point de départ, nous ne le sommes pas de conjurer les conséquences logiques du choix que nous avons fait.